NOTICE SUR MOREAU. XI
comme à celles des plus hauts personnages de la Cour, il met lui-même obstacle aux rares bonnes volontés qui auraient pu aider à sa fortune. Aussi, lorsque, à plusieurs reprises, de 1763 à 1777, on lui conseille de présenter sa candidature à l'Académie française, en dépit du désir légitime qu'il en a, il n'ose le faire et recule devant un échec qu'il sent inévitable.
Moreau peut être considéré, à juste titre, comme un des plus féconds écrivains du dix-huitième siècle. Dès 1734, étant à Paris, au collège de Beauvais, il compose une traduction en vers de l'Ancien et du Nouveau Testament que Colombat, imprimeur de la Cour, « lui paie bien, » et en 1800, presque aveugle, il dicte encore, prose ou vers, avec une fraîcheur d'idées, une sûreté de mémoire, que, seul, le travail journalier a pu lui conserver.
Studieux par tempérament, ayant le goût très prononcé du droit et de la littérature, il s'adonne à tous les genres : jurisprudence, histoire, philosophie, roman, poésie latine ou française, rien ne le laisse indifférent. A l'encontre de tant d'auteurs qui ne produisent qu'en vue d'une vaine gloire, il ne songe pas, le plus souvent, au sort de ses œuvres et n'écrit que par devoir ou par plaisir; nous en trouvons la preuve dans l'anonyme qui recouvre la plupart de ses livres. S'il sollicite ou s'il permet l'impression de quelques-uns, avec ou sans son nom, ce n'est que quand l'utilité lui en est bien démontrée, ou lorsqu'il veut être agréable à certains de ses amis : ainsi, l'impression d'un volume de poésies fugitives intitulées : Pot pourri de Ville-d'Àvray, accordée à la demande du comte de Périgord, mais à la condition expresse qu'il paraîtra sans nom d'auteur.
xii NOTICE SUR MOREAU.
On a prétendu, à propos de ses écrits, que, dans son zèle ardent pour la royauté et la religion, il avait toujours défendu l'arbitraire et le despotisme. C'est là un reproche gratuit contre lequel protestent ses ouvrages et contre lequel il proteste lui-même : «... à tous ceux qui connaissent « ou qui veulent connaître mes écrits, je livre solennellement ce « défi : qu'ils m'examinent avec soin, qu'ils daignent me feuil- « leter page par page, je ne dirai pas seulement avec les inten- « tions les plus sévères, j'ajouterai avec les préventions les plus « défavorables, et s'ils peuvent citer de moi une phrase qui auto- « rise dans le souverain une puissance arbitraire et sans bornes, « s'ils trouvent que j'ai dit que toute volonté du prince est « une loi pour ses sujets, en un mot, s'ils transcrivent de moi « une seule maxime favorable à la tyrannie, je brûle moi- « même tous mes ouvrages et je les condamne à un éternel « oubli (1). »
La conduite qu'il tient vis-à-vis de la royauté, il la tient également vis-à-vis de la religion. Bien que ses penchants intimes, que son éducation première, semblent devoir le porter à respecter le clergé jusque dans ses outreries, comme on disait alors, il n'hésite pas à s'élever contre ses empiétements : en 1762, il compose un Mémoire par lequel il propose au gouvernement un moyen très régulier de réunir au domaine de l'Etat la plus grande partie des seigneuries du clergé; il développe l'origine de ces seigneuries, et montre combien furent abusifs les procédés employés par les ecclésiastiques pour convertir en fiefs des domaines uniquement destinés à la nourriture des religieux, aux dépenses du culte et aux besoins des pauvres. Est-ce là l'œuvre d'un esprit intransigeant, aveuglé par ses sentiments personnels?
(1) Origine et progrès de la Bibliothèque de législation, etc., par M. Moreàu, après son entière retraite. Deux cahiers manuscrits.
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On a osé répéter qu'il ne cherchait que le lucre et les places ! S'il avait été réellement homme d'intérêt, Moreau pouvait prétendre à la plus brillante fortune. La duchesse Jules de Polignac, grande favorite de la reine Marie- Antoinette, était proche parente de sa première femme, et, de plus, son amie. On verra, à la fin des Mémoires que nous publions, quelles relations affectueuses existaient entre eux. Nul doute que, sur un mot de lui, elle n'eût usé de son crédit pour lui faire obtenir un poste envié. Le comte de Provence, qui le savait homme de bon conseil; Mesdames, tantes du Roi, qui l'appréciaient à sa valeur, ne lui eussent pas, non plus, marchandé leur appui. Mais s'il avait les aptitudes voulues pour aspirer aux plus hautes fonctions, il manquait de la souplesse de convictions nécessaire aux premiers rôles. Il le sentait, et, bornant son ambition aux places secondaires, qui ne pouvaient lui procurer qu' « une modeste aisance, » il vécut jusqu'au bout sans composer jamais avec sa conscience ni avec ses principes. Aussi, à la Cour, était-il généralement considéré comme un censeur sévère, sorte de Caton, et fut-il peu aimé du roi Louis XVI et de la reine Marie- Antoinette.
Qu'on ne s'y trompe pas, pourtant; loin d'être triste, morose, toujours prêt à critiquer ou à moraliser, il était foncièrement bon et gai. Lui-même nous l'apprend : « Ma jeunesse a été gaie (1). » Suivant la mode du jour, il ne dédaignait pas le couplet de chanson. Combien de ces frivoles productions, dont quelques-unes ont obtenu un véritable succès, sont sorties de sa plume I Et ce ne devait pas être un spectacle des moins divertissants que celui de voir et d'entendre ce grave jurisconsulte, cet ancien
(1) Mes Souvenirs, p. 1.
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janséniste, chanter, au milieu de ses amis, de malicieux vers lestement troussés.
Bon, il le fut par essence : cela ressort de la lecture de ses Souvenirs ; il le fut même au point de renoncer parfois à poursuivre de très légitimes revendications, notamment lorsque survinrent ses démêlés avec M. de Rochechouart, car, dit-il ingénument, cela nécessite « une suite d'efforts réitérés, très fatigants pour une âme a douce, et peut-être un peu molle telle qu'est la mienne (1). »
Cette bonté, note caractéristique de sa nature, nous la retrouvons, à la génération actuelle, dans la branche cadette des Moreau : ceux qui connaissent son arrière-cousin, Jacob-Louis-Charles Moreau-Dufourneau, seul survivant de cette famille, dont le nom doit s'éteindre avec lui. ne nous contrediront point.
Légataire universel de la baronne de Clédat, fille et unique héritière de Moreau l'historiographe, M. Moreau- Dufourneau devint ainsi possesseur des papiers de son illustre parent.
C'est de lui que j'ai reçu le don précieux des manuscrits qui me permettent de publier les deux volumes de Mes Souvenirs. Qu'il me laisse lui en exprimer ici ma profonde gratitude (2) !
Les Mémoires que nous présentons au public sont tirés de manuscrits divers, écrits à des dates différentes, et ayant chacun leur objet propre. Ces manuscrits sont au nombre de cinq :
1° Deux volumes — qui, à proprement parler, n'en forment qu'un — consacrés, en grande partie, à la politique;
(1) Mes Souvenirs, p. 311.
(2) Je dois également à M. Moreau-Dufourneau les deux portraits qui sont en tête des deux volumes de Mes Souvenirs : le premier est de 1780, Moreau avait alors 62 ans; l'autre le représente dans son extrême vieillesse.