‹ Mes souvenirsChapitre 52 sur 207 · CHUTE DE M. DE SILHOUETTE · texte numérisé non relu

CHUTE DE M. DE SILHOUETTE

effroyable, et j'aurais souhaité que le duc de Ghoiseul m'eût pris par les épaules, non pour me faire entrer, mais pour me faire sortir.

Malgré ma gaucherie, je réfléchissais, je sentais que ce mariage, où l'on ne cherchait qu'un titre, ne rendrait pas au duc de Gramont une considération que sa personne n'attirerait jamais, et que, quelque jour, il altérerait sa fortune, la seule chose dont son conseil fût chargé. Je fis très peu ma cour à M. le duc de Ghoiseul et à madame sa sœur; je ne les voyais que rarement, et relativement aux affaires dont il était nécessaire qu'ils fussent instruits pour en faciliter le succès.

M. le duc de Choiseul me tint cependant alors la promesse que M. de Silhouette m'avait annoncée par écrit, dans un temps où certainement on ne songeait point encore à marier la comtesse de Choiseul; il m'expédia, le 5 août, une lettre ministérielle qui me devait servir et me sert encore de titre; il me mandait que le Roi, content de mes services, m'accordait à vie la gratification annuelle que je touchais sur les affaires étrangères, et m'informait que je serais payé, tous les quartiers, sous forme de récompense et d'appointements. Cette lettre du mois d'août était donc simplement l'exécution du traité par lequel on avait bien voulu se lier avec moi, lorsqu'on avait exigé le sacrifice de ma liberté.

Le ministre des finances ne fut pas longtemps en place. Il commença par une opération brillante, mais injuste; elle excita, en sa faveur, l'enthousiasmé du public, tout en préparant la ruine de celui qui l'avait faite. C'est une des occasions où il m'a paru prouvé que l'injustice ne peut jamais être une base solide : M. de Silhouette vit s'évanouir tout son crédit, et il lui fut impossible de le recouvrer dans des moments où il ne pouvait s'en passer.

Il se trouva obligé de finir par des opérations cruelles qui achevèrent de le perdre. Il est le seul ministre qui n'ait dû sa retraite forcée ni à son incapacité ni aux intrigues : il fut chassé par la besogne même, et submergé par la tempête qu'il avait excitée.

Au mois de décembre 1759, il eut pour successeur M, Bertin, homme droit et sage (1); celui-ci, au milieu des détresses de nos finances délabrées, et malgré une guerre ruineuse que nous soutenions alors, sut peu à peu rétablir le crédit et remettre nos effets publics au pair de l'argent, niveau qu'en pleine paix ils n'ont point repris après lui.

Je ne connaissais nullement M. Bertin; j'étais à Versailles depuis sept mois; ma place et ma fortune ne tenaient à rien : j'étais perdu si le nouveau contrôleur général eût ressemblé à la plupart des ministres, qui sont toujours portés à aimer les chiens, lorsque leur prédécesseur a aimé les chats. M. Bertin m'accueillit, ne me livra point d'abord sa confiance, mais me tàta ; il sentit que je pouvais lui être utile, et surtout qu'il pourrait tirer le le plus grand parti du cabinet formé pour le ministère. Aussi le fit-il transporter de Versailles à Paris, où il comptait demeurer plus qu'à la Cour; on le plaça dans une vaste pièce au contrôle général, où l'on me fournit un lieu de travail ainsi qu'à mes commis. Tout ce déménagement s'opéra à mes frais, et je m'en crus quitte à bon marché, puisqu'on ne me privait que de mon logement à la Cour. Je fus dédommagé de cette perte par le plaisir de me retrouver, à Paris, au milieu de mes sociétés.

(1) Henri-Léonard-Jean-Baptiste Bertin, né en Périgord en 1719, lieutenant de police en 1757; contrôleur général en 1759 et en 1774 ; dans l'intervalle, resta ministre d'État; un instant ministre des affaires étrangères en 1774, il mourut en 1792. 11 était comte de Bourdeilles et seigneur de Brantôme.

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