MORT DE MA FEMME
garde à la porte. Mais la mourante me nomme, je me précipite auprès d'elle, et j'aperçois, au chevet de son lit, le bon, l'inappréciable maréchal, baigné de larmes et qui, assis dans un fauteuil, la garda lui-même jusqu'au moment où elle expira et voulut m'épargner cet effroyable spectacle! Hélas 1 il la voyait chez lui depuis longtemps, savait l'apprécier, et était apprécié par elle tout ce qu'il valait (1).
Tous mes amis savent avec quelle tendresse je l'ai chérie. Je me crus frappé de la foudre lorsque Dieu me l'enleva. Je fus écrasé, je devins nul pour quelque temps. Mme d'Àndlau, sa cousine et mon amie, n'eut rien de plus pressé que de venir à mon aide. Elle m'envoya chercher par le comte de Hunaut, son cousin germain, qui habitait avec elle la maison où mourut lui-même le pauvre comte d'Andlau, son mari. Cette maison était située rue du Vieux-Colombier, presque vis-à-vis de la rue Cassette. Je n'y restai que deux fois vingt-quatre heures et toujours pleurant. J'éprouvai combien les dépouilles de la femme qu'on a aimée peuvent nous être chères.
Je retournai rue de Richelieu; je ne changeai ni de lit, ni de domestiques. Ceux qui se chargèrent alors de me tenir compagnie furent les deux frères de la Curne de Sainte-Palaye (2), amis intimes de la famille de Coulange. Ils avaient à loyer, rue Vivienne, une maison de Mme de Talaru (3) ; ils finirent par me déterminer à y prendre un
(4) Mme de Talleyrand et Mme de la Tournelle m'ont remis ma boîte avec le portrait de ma femme. Elles me l'avaient empruntée pour me faire cette galanterie (28 mars 1761. Journal de Moreau.)
(2) Le plus connu est Jean-Baptiste de la Curne de Sainte-Palaye, érudit, né à Auxerre en 1697, mort en 1781 ; il fut élu membre de l'Académie des inscriptions en 1724, et de l'Académie française en
(3) Mme de Talaru était une demoiselle de Ménars; elle avait épousé M. de Talaru en août 1749.
appartement (1), et je déménageai à la Saint- Jean. Si l'empressement, si les soins tendres de l'amitié peuvent être de quelque ressource dans ces secousses terribles qui anéantissent l'unique appui de notre âme, je dois convenir que j'eus, du côté de mes amis et même de mes connaissances, une foule de secours que ma douleur repoussait en ce moment, mais qui me furent pourtant utiles dans l'espèce d'affaissement où le malheur m'avait réduit : je n'avais plus ni vie, ni activité; incapable de me conduire, je me laissais entraîner, et l'on faisait de moi ce que l'on voulait; si bien que, quand je me réveillai, je me retrouvai au milieu d'une société plus nombreuse et plus brillante que jamais. J'eus, en cette occasion, la plus grande obligation à toute la maison de Périgord, à Mme la comtesse de Talleyrand en particulier, surtout à Mme la comtesse de Gramont, a Mme du Châtelet et à tous leurs amis. Cependant je ne pus me remettre au travail que par un ouvrage très singulier, en forme de dialogue, sur l'immortalité de l'âme et la nature du bonheur qui l'attend après cette vie (2). Depuis, j'ai lu ce traité à la jeune comtesse d'Ayen et à quelques personnes sensibles auxquelles il a arraché des larmes.
Je relaterai ici un fait tout à la louange de ma femme : sa grand'mère, la vieille Mme de Polastron, chez qui allaient toutes les belles dames de la Cour, à commencer par la divine comtesse de Périgord, avait eu beaucoup d'enfants. Les oubliant tous, elle avait placé ses fonds en un gros viager, dont le principal inconvénient était de
(4) 7 octobre 1764. — Le feu prend chez moi et brûle un lit et une tapisserie dans une chambre voisine de la mienne. On l'éteint bien vite. J'avais du monde à dîner ; Rameau en était, qui ne se leva pas de table. (Extrait du Journal de Moreau.)
(2) Entretien moral et métaphysique sur la nature de Vâme et sur les caractères du bonheur qui lui est destiné dans l'autre xÀe.