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SÉPARATION DU DUC ET DE LA DUCHESSE DE GRAMONT

la laisser mourir de faim dès qu'elle aurait quatre-vingts ans sonnés. Comme elle vécut jusqu'à quatre-vingt-huit ans, elle fut punie par où elle avait péché. Mais ma femme la tira de l'embarras où son égoïsme l'avait mise, et lui vint généreusement en aide jusqu'à la fin de sa vie.

Quatre mois après mon malheur, la droiture de mon âme et l'honnété de ma conduite me firent essuyer une injustice d'un genre singulier, qui a eu quelque influence sur les différents événements de ma vie. Mme la duchesse de Gramont avait résolu de se séparer de son mari; je n'en ai jamais été étonné : celui-ci s'était livré à la mauvaise compagnie, et dissipait sa fortune par toutes sortes de dépenses folles, en particulier par beaucoup de bâtiments inutiles. Cela pouvait paraître un motif suffisant pour l'interdire de nouveau, ou, du moins, pour lui lier les mains par un arrêt du Conseil qui l'empêchât de rien entreprendre sans l'avis de ses avocats; aussi se rangea-t-on à ce dernier parti. Je ne comprenais pas ce que Mme la duchesse de Gramont gagnerait à une séparation; celle de corps n'avait pas besoin de formes : le mari et la femme ne vivaient plus ensemble, tout en habitant la même maison; celle de biens était inutile à la duchesse, qui, n'ayant rien apporté, ne devait rien emporter, car je pensais bien que les cent mille francs reconnus n'avaient été mis dans le contrat qu'afin de l'orner.

Quoi qu'il en soit, M. le duc deChoiseul et madame sa

sœur voulaient une séparation, et, au lieu d'en parler au

conseil, ils souhaitaient que le conseil la demandât et la

fît agréer à M. le maréchal de Noailles. J'eus l'honneur

d'être choisi, comme le plus nigaud, pour entamer cette

affaire; seulement on connaissait mon caractère, et Ton

ne se souciait pas de me la proposer : on désirait m'amener

a entreprendre de moi-même les premières démarches.

Je n'ai su tout cela que depuis'; mais si Ton me supposait assez fin courtisan pour deviner la route qui pouvait me conduire à la fortune, et assez peu honnête pour la suivre quand je ne la croyais pas droite, on se trompait fort. Je n'étais donc nullement dans le secret de toutes ces vues, et j'ai été puni pour ne les avoir pas pénétrées.

Le maréchal de Noailles n'y entendait pas plus malice que moi; il me dit un jour : « La duchesse de Gramont m'a parlé des affaires de son mari qui se dérangent. Elle ne serait pas fâchée de s'en entretenir avec vous. » Comme j'étais le conseil du duc de Gramont, et non de la duchesse, je ne me pressai point.

Quatre ou cinq jours après, Mme la duchesse de Gramont me fit prier de venir chez elle sur le midi. J'arrive, je la trouve à sa toilette; elle ordonne à ses femmes de se retirer, et commence à m'exposer ses griefs contre son mari. Je n'avais pas encore eu le temps de tout apprendre, et encore moins de répondre quelque chose, lorsqu'on annonça M. le duc de Gramont. Me voilà fort embarrassé ; mais cette visite avait été vraisemblablement prévue, et je n'étais là que comme un témoin dont la duchesse avait besoin. A peine aperçoit-elle son mari, qu'elle lui dit : « Voilà M. Moreau que j'ai envoyé chercher pour lui conter toute votre belle conduite. » Le duc demande quelle est cette belle conduite. Alors, sa femme lui adresse, en face, une foule de reproches dont certainement il méritait une partie. Il riposte bêtement par d'autres reproches et par quelques injures; en ma présence, une querelle s'engage dans laquelle elle lui assène, sans grossièreté, les traits les plus piquants; lui, de son côté, répond en termes assez malhonnêtes tout ce que la colère peut lui suggérer. Je voulais sortir; Mme la duchesse me ferma la porte et me retint. De temps en temps, elle me répétait : « Vous

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