MÉCONTENTEMENT DU DUC DE CHOI8EUL
V entendez, monsieur? » Enfin, après une criaillerie assez vive de part et d'autre, on me laissa partir en me jetant ces mots : « J'espère, monsieur, que vous direz ce que vous avez vu. »
Je m'en allai dîner chez M. le maréchal de Noailles, à qui je contai tout; mais, comme je n'avais point imaginé de projet, je ne mis à cette aventure d'autre valeur que celle du désagrément qu'elle m'avait causé ; il ne m'entra pas seulement dans l'esprit de parler à M. le maréchal de séparation. Je ne me crus point chargé de le monter sur la triste situation de la duchesse de Gramont et sur la nécessité de se porter à son secours; je restai fort tranquille. Le lendemain, le maréchal de Noailles me dit : « Le due de Choiseul et sa sœur sont venus hier au soir; ils sont fort échauffés de ce qui s'est passé en votre présence. » Je répondis : « Qu'y faire? Le duc de Gramont n'est pas poli, mais la duchesse ne se laissera pas manger la laine sur le dos. Monsieur le maréchal, toutes ces querelles de ménage ne nous regardent pas; ce qui doit nous occuper sérieusement, et ce qui doit intéresser également M. de Choiseul, c'est que son beau-frère n'achève pas de se ruiner : voilà sur quoi il faut délibérer. »
A huit jours de là, M. le duc de Choiseul m'envoie chercher. J'y vais avec confiance ; je suppose qu'il veut raisonner de bonne foi et tranquillement avec moi, sur les moyens d'arrêter les dissipations du duc de Gramont. Point du tout. On m'introduit, et M. le duc me reçoit d'un air piqué et mécontent : « Pour cela, monsieur, vous êtes plaisant de ne pas vous occuper du soin de séparer, tout au plus vite, ma sœur du beau mari qu'on lui a donné. Il est bien singulier que vous refroidissiez vous-même le maréchal de Noailles qui ne finit rien. N'avez-vous pas trouvé admirable la manière dont elle a été traitée? » Quelque étourdi que je fusse du compliment, je me remis et je répliquai : « Monsieur le
duc, j'ai trouvé si peu plaisante la manière dont madame votre sœur a été traitée, que j'aurais voulu être à cent lieues de la scène dont j'ai été témoin. Quant à Vidée de la séparation, comme elle ne nous a pas même été proposée, je n'ai pas pu avoir d'avis sur cet objet. Nous sommes les conseils de M. le duc de Gr amont; et, dès que Mme la duchesse nous présenter^ ses griefs contre lui, soyez persuadé, monsieur le duc, que nous serons très empressés à lui rendre justice. — Oht bien, monsieur, reprit le ministre, je veux qu'on les sépare, entendez-vous? et cela devrait être déjà fait. » Je répondis : « Monsieurle duc, au moins convenez que ce n'est pas à nous aie demander; mais, entre nous, qu'y gagnerez^vous? Une séparation ne peut la mettre plus à son aise. — C'est mon affaire, » repliqua-t-il, et il me quitta assez brusquement. Je retournai encore rendre compte de cette visite à M. le maréchal de Noailles qui me dit : « 77 faudra voir avec Lequeux. »
Ce Lequeux était le procureur du duc de Gramont; il était aussi l'un des membres du conseil. J'appris, deux jours après, qu'il avait été également mandé par M. de Ghoiseul et avait été, de là, prendre les ordres de la duchesse de Gramont, qui ne m'entretint plus de ses affaires. Dès le lendemain, ce procureur travailla avec un nommé Duval, que Mme de Gramont choisit pour intendant. Les requêtes en séparation furent données; comme effectivement le duc de Gramont était dissipateur, sans pourtant que l'on pût prétendre que la dot de sa femme fût dans le moindre péril, on arrangea une séparation en justice, dont on ne me parla point, et dont il ne fut même question, au conseil, que lorsqu'il s'agit de l'exécuter par la vente des meubles du duc de Gramont.
C'est alors que je vis, avec beaucoup de surprise, le nommé Duval nous déclarer que Mme la duchesse entendait être payée des cent mille francs portés à son contrat