VENGEANCE DE M. DE GH01SEUL
de mariage. Ce titre nous subjuguait, et il y avait un arrêt de séparation qui faisait celui de la duchesse. Nous ne pouvions qu'adresser des plaintes du procédé; mais sans produire aucun bon effet, elles eussent irrité contre nous un ministre redoutable et redouté. Les meubles furent vendus ; Mme la duchesse s'en fit adjuger une partie, toucha l'argent de l'autre, et fut payée en total des cent mille francs que l'on avait reconnu avoir reçus d'elle. Les autres arrangements qu'on prit ne furent même pas communiqués au conseil : on n'avait pas besoin de lui pour les décider. Le Roi donna à la duchesse trente mille livres sur le gouvernement de Navarre; on expédia, pour sa sûreté, non seulement un brevet, mais des lettres patentes qui furent enregistrées au parlement de Pau. Ces opérations durèrent jusqu'au mois de juillet 1761. Avant que tout cela fût fini, j'avais été cruellement puni de n'avoir point échauffé M. le maréchal de Noailles : c'était dans le mois de mars que la duchesse de Gramont m'avait envoyé chercher afin de me rendre témoin d'une querelle fort inutile, puisqu'elle n'a été séparée que de biens, et non de corps; au mois d'avril, j'adressai, comme à l'ordinaire, ma quittance à M. de la Borde, pour toucher le premier quartier de ma gratification sur les affaires étrangères; on revint m'avertir que je n'étais plus sur l'état. J'en fus d'autant plus surpris qu'au mois d'août précédent, par une lettre très positive, M. le duc de Choiseul m'avait assuré, au nom du Roi, que je jouirais de cette gratification toute ma vie, par forme de récompense et d'appointements. Je questionnai la Borde : on m'avait dit vrai. Je courus chez Gaudin, premier commis des fonds; il m'expliqua qu'au mois de mars, M. le duc de Choiseul m'avait rayé, et même avec un air de mécontentement. Je me plaignis de ce qu'il ne m'avait point
prévenu, et j'allai, sur-le-champ, conter ma chance à M. le maréchal de Noailles, qui me répondit consterné : « Mon enfant, il me l'avait bien dit, mais je n'aurais jamais cru qu'il le fit.» Puis il m'apprit que, dans la visite que le duc lui avait rendue avec sa sœur le môme soir de la querelle, il s'était écrié : a Ah! ah! Moreau ne vous a pas dit tout cela. Il me le payera; il est sous ma coulevrine, et il s'en repentira. » Là-dessus, M. le maréchal me promit d'écrire, de parler, de faire tous ses efforts pour amener à me rétablir.
Ce fait si singulier, je le racontai, dès ce temps-là, à tous les amis de M. le duc de Choiseul qui pouvaient me servir, et à tous les miens, qui en furent très irrités. Parmi eux, je mets la comtesse de Gramont et tous MM. de Talleyrand. Cependant je demande que, sur cela même, on ne se prévienne point trop contre M. de Choiseul. Rien n'était plus vif que sa colère : elle était terrible quelquefois, mais avec lui l'injustice n'était jamais un mal irréparable.
M. le maréchal de Noailles parla, écrivit, adressa à la duchesse de Gramont et à son frère les instances les plus pressantes; M. de Choiseul ne voulut rien entendre, parce que, disait-il, il désirait me tenir. Toutefois, au bout de l'année expirée, il me fit payer, par un ordre particulier, les mille écus de ma gratification; et ce fut ainsi qu'il en usa jusqu'au moment où il céda à M. le duc de Praslin (1), les affaires étrangères (13 octobre 1761). Je n'avais pas prévu cet arrangement, et j'avais laissé marcher les choses dans l'espérance que, tôt ou tard, M. de Choiseul me rétablirait définitivement : sa lettre du mois
(1) César-Gabriel de Choiseul, duc de Praslin, pair de France, né à Paris en 1742, fut nommé lieutenant général an 1748, ambassadeur extraordinaire à Vienne en 1758, entra au Conseil en 4760, devint ministre des affaires étrangères en 1761 et de la marine en 1766; il fut disgracié en 1770, et mourut en 1785.