PRÉVENTIONS DE M. DE PRASLIN
d'août 1759 était trop claire; il ne pouvait s'en dispenser. Mais je fus pris pour dupe» et lorsque M. le comte de Choiseul, qui ne devint duc de Praslin qu'en 1762, accepta les affaires étrangères, comme il me trouva rayé par son prédécesseur, il ne me rétablit point et ne me paya plus.
Je tentai quelques démarches auprès de ce ministre; je me fis môme présenter à lui par mon ami Sainte-Palaye, qui se croyait le sien. Je fus mal reçu; par un calcul, il essaya de me prouver que j'avais touché la valeur de V Observateur hollandais, et refusa d'admettre qu'une suite de quarante-six mémoires, écrits pour Sa Majesté, pouvaient bien avoir été appréciés trente mille livres, dont le Roi avait daigné me fournir la rente en viager. Il me dit que mon traité avec M. de Silhouette ne le regardait pas, et finit par ces mots qui m'irritèrent : « Eh bien! M. Rouillé vous avait donné une gratification de trois mille livres; M. de Choiseul vous Va âtéejje ne vous la rendrai point. » Je répondis vivement : « Monsieur le comte, une preuve que ce n'est point [M. Rouillé qui me l'a donnée, c'est que je l'ai acceptée; je sais que M. de Choiseul me ta ôtée, etc'est de quoi je me plains. Ce n'est pas à vous, c'est au Roi que je la redemande, et je vous proteste que je ne vous importunerai plus. » Après cela, il ne faut pas chercher si je fis ma cour à M. de Praslin; j'ai su qu'il lui était impossible de me souffrir; j'ai imputé ses préventions à la haine que les philosophes m'avaient vouée; plusieurs d'entre eux avaient sa confiance, et bientôt on verra M. de Choiseul partager, contre moi, l'aigreur de son cousin. Tant que dura le ministère de celui-ci, j'ai donc été privé d'une somme de trois mille livres par an qui dépendait de mon traitement; et cela, pour avoir assisté à la toilette de Mme la duchesse de Gramont et n'avoir pas entendu à
demi-mot des choses que je n'aurais pas faites, quand je les eusse comprises à merveille.
*Le bon M. d'Andlau, par lequel, à Verderonne, j'avais été si bien servi lors de mes projets de mariage avec sa cousine, mourut vers ce moment-là, en sa maison de la rue du Vieux-Colombier; et je crus, à mon tour, qu'il fallait décider Mme d'Andlau à changer de logement.
L'avocat général d'Auriac, qui porta la parole dans plusieurs belles causes que je plaidai et gagnai au Grand Conseil, mourut aussi. Son cousin Sénozan, le modèle de la piété filiale, l'unique ami de sa pauvre mère et mon intime, le suivit de près. Son père le pleura beaucoup, et combien je le pleurai moi-même t Mais le père se sauva, tandis que la mère resta sous le coup et ne s'en est jamais relevée. M. de Malesherbes, frère de Mme de Sénozan et leur oncle à tous deux, jusqu'alors si gai, fut cruellement tourmenté par tant de pertes, et ne se remit que par cette insouciance naturelle, cette facilité d'un caractère léger, qui l'a rendu deux fois le ministre, puis le défenseur du malheureux Louis XVI, et l'apôtre de la régicide philosophie qui l'a perdu. J'ose le dire, il n'était à la hauteur d'aucun des rôles qu'il a pris, et le martyre du Roi, son maître, a été le seul moyen dont la Providence se soit servi pour le ramener à la religion.
Mais cette bonne, cette tendre mère, qui vit son fils enlevé lorsqu'il commençait, au parquet du Châtelet, une carrière qui eût peut-être été plus brillante que celle du petit d'Auriac, par quelle fatalité lui a-f>-elle survécu plus de trente ans, pour porter sa tête sur le même échafaud (i) où périt son frère? Pendant tout le temps que j'ai fré-
(1) Le 20 floréal an II (9 mai 1794), Mme de Sénozan marcha au supplice, calme et résignée, aux côtés de Madame Elisabeth, sœur de Louis XVI. .
MORT DE M« D'ÀNDLÀU. 91
quenté à l'hôtel de Sénozan, rue de Richelieu, j'ai trouvé le propriétaire de cette maison uniquement occupé à dénaturer celles de ses terres qui s'opposaient, par les coutumes du pays où elles étaient situées, aux libéralités dont il voulait combler sa femme. C'est alors qu'il vendit Magny en Vexin.
Plus heureuse que Mme de Sénozan, la comtesse d'Andlau s'éteignit à Lisbonne, où elle avait pu se réfugier au début de la Révolution.
Je l'ai aimée jusqu'à son dernier jour. Elle est morte comme une sainte, et m'a envoyé un suprême témoignage de son amitié par le comte de Hunaut, chargé de ses dispositions pour moi. Sa fille, la duchesse de Coigny, la pleure encore; et moi, j'ai la douleur d'avoir survécu à toute cette famille, devenue la mienne par mon mariage avec Mlle de Coulange.