‹ Mes souvenirsChapitre 59 sur 207 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les Talleyrand-Périgord. — La belle Mme de Périgord. — Biens de la maison de Chalais sujets à substitution. — Confiance dont Mme de Périgord et son mari m'honorent. — Pot pourri de Ville d'Avray. — Le comte Charles-Daniel de Talleyrand. — Épitaphes du comte et de la comtesse de Comarain. — L'archevêque de Reims. — La comtesse de Chabannes. — Le baron de Talleyrand.

— Le chevalier de Talleyrand. — Mlle de Thil. — Discours de Mme du Châtelet sur le Bonheur. — M. de Vienne et la marquise de Ménars. — La comtesse de Montmorency. — Mlle de Vienne entre dans la famille de Sénozan. — Mariage de sa fille. — La duchesse de Mailly, dame d'honneur de la Dauphine. — Mme d'Ossun, dame d'atour de la Reine. — Talleyrand, évêque d'Autun.

— Sa mère déplore sa conduite. — Opinion de son oncle, M. de Périgord. — Mme de Talleyrand se retire à Tournay . — La duchesse de Laval revient à Paris. — Vers sur un caprice.

La famille dans laquelle j'ai trouvé le plus d'amis, et dont le souvenir m'est cher à cause des liaisons si douces que j'y ai formées, est celle des Talleyrand-Périgord. Je n'en parle encore qu'en versant des larmes.

Lorsque j'exerçais ma profession d'avocat rue du Four- Saint-Germain, à l'Hôtel impérial, j'étais déjà assez connu par mes succès pour passer toutes mes soirées chez la pauvre marquise de Talleyrand-Chamillard (1) ; la comtesse de Gramont, ma très fidèle amie, était de tous nos soupers. La marquise d'Antigny habitait dans mon voisi-

(1) Marie-Elisabeth Chamillard, fille de Michel Ghamillard, marquis de Cany, et de Marie-Françoise de Rochechouart-Mortemart. Elle fut mariée le 3 août 1732, et mourut le 25 novembre 1788, âgée de soixante-seize ans. Elle était la sœur de mère de la femme du comte de Périgord, fils du premier lit du marquis de Talleyrand.

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nage; je venais de marier sa fille au comte de Talleyrand, et depuis j'ai marié la sœur de celui-ci au comte de Chabannes.

Le marquis de Talleyrand (1), leur père, avait été uni, en premières noces, à une demoiselle de Théobon (2); il en eut un fils, le comte de Périgprd (3), qui épousa sa cousine Marie-Marguerite-Françoise de Talleyrand. Mme de Périgord, jeune et belle comme un ange, Mme de Périgord, dont la calomnie n'a parlé qu'une fois, et cela pour lui prêter, même dans une fable mensongère, le plus beau rôle et la peindre comme la plus vertueuse des femmes, était fille unique du prince de Ghalais (4), mais, attendu la substitution, devait restituer tous les grands biens de cette maison au comte de Périgord, son mari.

Or, en i758, l'Observateur hollandais et mes plaidoiries m'avaient acquis tant de confiance de la part de ces grandes maisons de la Cour que, lorsque, après la mort du prince de Chalais, il fut question de liquider le montant de la substitution à laquelle le comte de Périgord était appelé , et que la comtesse, sa femme , devait lui remettre , au lieu d'avoir recours à la justice des tribunaux, qui eût été très dispendieuse, on prit le parti de

(1) Daniel-Marie-Anne de Talleyrand, marquis de Talleyrand-Périgord, comte de Grignols et de Mauriac, brigadier des armées, tué au siège de Tournay le 9 mai 1745.

(2) Marie-Guyonne de Rochefort, dame du palais de la Reine, fille de Charles Bordeaux de Rochefort, marquis de Théobon, captai de Puychagut, et de Marie-Anne de Pons.

(3) Gabriel-Marie de Talleyrand, comte de Périgord, né en 1726, mort en 1795. Son mariage eut lieu le 28 janvier 1744; le contrat est daté du 28 décembre 1743.

(4) Louis-Jean-Charles de Talleyrand, prince de Chalais, marquis d'Excideuil et grand d'Espagne, avait épousé Anne-Françoise de Rochechouart-Mortemart, veuve de Michel Chamillard, marquis de Cany, qui, de son premier mariage, avait eu Marie-Elisabeth Chamillard, seconde femme du marquis de Talleyrand.

demander au Roi des lettres patentes sur un arrêt du Conseil qui évoqua cette affaire et la renvoya devant une commission de ce Conseil. M. et Mme de Périgord s'adressèrent à moi, et, afin que je fusse principalement chargé de la besogne comme rapporteur, on eut soin de me donner pour adjoint un avocat plus ancien que moi. Cet avocat était Marchand, plus connu par la gaieté et les facéties de quelques opuscules, que par son savoir au barreau. Il venait me voir très souvent et trouvait la besogne toute mâchée.

Cette liquidation fut longue : elle dura plusieurs années. Mais les deux charmants époux s'en montrèrent extrêmement contents. Cette opération eût pu les ruiner : il ne nous en coûta que plusieurs arrêts, dont on remit les minutes à un greffier des commissions du Conseil, et quelques vacations d'honoraires payées à mon collègue. La confiance que les Talleyrand me témoignèrent fut telle que, se proposant de faire, l'un et l'autre, un testament mutuel qui réglât, après leur mort, le sort de leurs héritiers, ils me confièrent ce travail et me chargèrent de la rédaction de cet acte important. Ce testament fut signé par eux en ma présence, et, certes, je n'en ai jamais trahi le secret; j'avoue même que j'en ai totalement oublié les dispositions.

De tous les membres de cette illustre et nombreuse famille, M. de Périgord, qui s'était pris de goût et de bonté pour moi, était le seul qui fût alors parvenu à la maturité de l'âge. Il avait un beau logement aux Tuileries, vis-à-vis du pont Royal. J'allais très souvent chez lui, soit à Paris, soit à Versailles, et je vivais là, non seulement avec la meilleure compagnie pour les mœurs, mais avec la plus illustre pour le rang. Mme de Périgord était dame d'honneur de Madame Victoire ; monsieur son mari était un desmenins de notre Dauphin de 176 5. Je ne rappellerai point

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