LES TALLEYRAND
Le comte de Talleyrand, après avoir été l'tm des quatre otages de la Sainte-Ampoule au sacre de Louis XVI, le 11 juillet 1775, est mort cordon bleu, laissant trois (1) enfants mâles, dont Faîne est le trop célèbre évéque d'Autun (2),
Le deuxième enfant de la vieille marquise fut l'archevêque de Reims (3), qui, jusqu'à la mort du cardinal de la Roche-Aymon, a été son coadjuteur. Louis XV, pour aider à son éducation, lui avait donné 3,000 livres de pension sur un bénéfice; j'étais allé moi-même, au séminaire de /3aint-Sulpice, lui apprendre cette bonne nouvelle.
Le troisième enfant était la comtesse de Chabannes, dont je rédigeai le contrat de mariage. Elle a toujours été intimement liée avec le baron, son frère, et, par lui, très attachée aux intérêts et aux intrigues du duc de Choiseul.
Le quatrième fut ce baron; il était beau comme le jour, et si passionné pour le parti Choiseul, qu'il n'a jamais pardonné à Louis XV l'exil où il envoya le duc en 1770, et depuis n'a jamais reparu devant lui. Mais où l'a conduit cette faveur des ministres, par laquelle il était devenu notre ambassadeur à Naples, et avait épousé une demoiselle Marquet, sœur de Mme de Calonne t II est un de ceux dont l'exemple prouve que, dès qu'il n'y a plus de lois, il n'y a plus de noblesse.
Le cinquième de tous ces Talleyrand, après avoir servi
(1) Le comte de Talleyrand avait eu, avant Charles-Maurice, qui devint évêque d'Autun, un premier enfant, Alexandre-François- Jacques de Talleyrand-Périgord.
'■ (2) Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, prince de Bénévent, né à Paris le 2 février 1754, évêque d'Autun en 1788, mort en 1838. L'année de sa naissance, atteint de dysenterie, il faillit mourir. (Journal de Moreau.)
(3) Alexandre-Angélique de Talleyrand-Périgord, archevêque de Reims, puis de Paris, cardinal, né en 1736, mort en 1821.
dans la marine, revint dans sa patrie et se maria avec la veuve de M. de Bussy de l'Inde (1), autrefois chanoinesse et portant le nom de Messy. La figure du chevalier, ensuite vicomte de Talleyrand, était entrée pour beaucoup dans cet établissement. Je l'ai toujours trouvé occupé des intérêts de ses frères émigrés, et surtout du pauvre archevêque de Reims, en faveur duquel il écrivit des mémoires pour demander qu'on le regardât comme déporté. Ce bon et honnête prélat avait été obligé de quitter le château de Versailles et de s'en aller avec la vicomtesse, sa bellesœur, qui ne l'a point abandonné depuis, et n'a jamais pu rejoindre son époux.
Après M. de Périgord, le vicomte de Talleyrand était celui que je voyais le plus. Je le vis même seul pendant que cet exécrable apostat, l'évéque d'Autun, son neveu, faisait l'horreur et le scandale de toute sa famille. Les inconcevables prodiges de notre Révolution le rappelèrent à Dieu; je lui communiquai mon Essai sur les bornes des connaissances humaines ; il en parut enchanté, et m'a dit souvent que c'était l'unique ouvrage qui lui eût semblé fixer tous ses doutes. Sa santé était déjà compromise par les chagrins ; il offrit à Dieu le sacrifice de ses peines et les pertes énormes de sa maison; ma respectable et fidèle amie Mme de la Tournelle ne le quitta pas durant sa dernière maladie, et il mourut à peu près dans le temps où commença la Convention nationale, que son indigne neveu avait contribué à organiser.
Si son aîné, le comte de Talleyrand, n'avait pas été le père du malheureux évêque d'Autun qui, par lui-même,
(1) Bussy de l'Inde, surnommé Bussy-Butin, à cause de son extrême opulence, pour le distinguer de Bussy-Ragotin, ainsi appelé parce qu'il était contrefait, et par allusion au fameux Bussy-Rabutin, le courtisan connu de la cour de Louis XIV.
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n'a jamais été malfaisant, mais dont on força la vocation parce qu'il était boiteux ; ou plutôt si, en mourant, il n'avait pas demandé l'épiscopat pour son fils, je l'aurais beaucoup regretté, car je l'ai beaucoup aimé. Je dois mettre à sa place la marquise d'Antigny, sa belle-mère, et la comtesse de Talleyrand, son épouse, aujourd'hui émigrée, qui pleura avec moi et comme moi la mort de ma première femme; je serais le plus ingrat des hommes,, si j'oubliais ce que j'ai fait pour elle et ce qu'elle a fait pour moi. Dieu parait avoir soufflé sur tous les projets de fortune qu'elle avait formés, projets pourtant toujours très honnêtes. Aussi, ni elle, ni son mari, n'étaient riches. Elle avait une tante, je ne sais à quelle mode, ni à quel degré : la parenté était dans la maison de Vienne et venait de Mme d'Antigny, sa mère. Cette tante à succession s'appelait Mlle de Thil, autrefois très jolie, alors très vieille fille, philosophe à trente-six carats, extrêmement liée avec la marquise du Châtelet, autre Bourguignonne, et, comme elle, déclarant assez volontiers ne croire en Dieu que comme Voltaire y croyait lui-même. Elle avait suivi le philosophe dans le voyage de Lorraine où il perdit sa charmante Emilie, et se consola si vite lorsqu'il reconnut qu'elle lui avait donné Saint-Lambert pour suppléant.
Mme d'Antigny, dont la fille n'était pas plus philosophe que moi, m'avait mis en relation avec Mlle de Thil, qui n'ignorait pas notre façon de penser, fort opposée à la sienne, mais avait le bon esprit de nous pardonner notre sincère christianisme. Bien que sa foi me fût très suspecte, j'eus beaucoup à me louer d'elle; elle nous a aimés jusqu'à sa mort; et, malgré la profession ouverte qu'elle faisait d'être l'intime de Mme du Châtelet et de Voltaire, lorsque l'âge et les infirmités l'avertirent de sa fin, c'est chez nous qu'elle voulut être portée, dans une maison où je restais,
à Sèv«ps, pendant que je bâtissais à Ville d'Avray. Elle nous y fit plusieurs visites, et je me convainquis qu'elle croyait à l'immortalité de son âme, et avait choisi cette religion naturelle qui était alors celle de Voltaire.
J'ai, sur un rayon de ma bibliothèque, l'unique copie existant peut-être aujourd'hui d'une singulière production de son amie : c'est un Discours sur le bonheur. Mme du Châtelet s'y plaint de Voltaire, et attribue au refroidissement des feux dont il brûlait pour elle les dégoûts qu'elle avait conçus de la vie. L'excellente Mlle de Thil fit, il me semble, un meilleur usage de sa sensibilité que cette folle d'Emilie. Sa fortune était bonne, et elle n'avait d'autres héritiers que M. de Vienne (1) et Mme de Talleyrand.
Ce comte de Vienne avait eu, autrefois, une très belle figure. Il était resté veuf de bonne heure et avait, depuis ce temps, usé un peu son bel âge dans le commerce des femmes d' autrui. Un jour, il présenta à Mlle de ' Thil celle au char de laquelle il se trouvait alors attaché. C'était la marquise de Ménars (2), très connue parmi les jolies femmes qui, à la cour de Louis XV, avaient su tirer parti de leurs charmes et de la faveur des ministres. Dieu me garde d'en dire du mal : après avoir bien établi ses deux filles, encore des enfants à cette époque, et dont l'une épousa le comte de Lastic, et l'autre le marquis de
(1) Louis-Henri, comte de VienDe, né le 22 septembre 1712, fils de Louis de Vienne et de Marie Comeau, épousa,' en avril 1731, Henriette-Marie-Pélagie de Saulx-Tavane, et mourut le 2 mai 1793.
(2) C'est d'elle que je tiens cette jolîe épigramme :
« Plus je relis Corneille et plus j'aime Racine », Disait un jour Voltaire à l'abbé de Bormont. Son confrère, faisant la mine, Lui dit : « J'en sais bien la raison ; Mais ne commentez pas Racine, Car vous seriez pour Campistron. » (Journal de Moreau.)