MARIAGE DE MLLE DE SÉNOZAN
Bois-le- Vicomte et leurs superbes terres du Maçonnais.
Le mariage eut lieu au mois d'avril 1761 ; les articles du contrat furent lus chez moi. C'est un peu après ce temps-là, postérieur à la mort de ma première femme, mais antérieur à mon mariage avec la seconde, que Mme de Talleyrand me demanda de raccompagner, lors d'une visite qu'elle fit à Mme de Sénozan la mère, dans la magnifique terre de Bois-le-Vicomte, qui avait appartenu au cardinal de Richelieu et, dans les partages des Sénozan, était échue à M. de Tholignan.Nous remarquâmes partout des emblèmes du pouvoir et des traces du luxe du cardinal; nous fîmes très bonne chère, et nous ne pûmes nous empêcher de rire, en voyant M. de Tholignan pleurer comme un enfant parce qu'il croyait s'être crevé les yeux à la chasse.
La jeune Vienne, douce, bonne et la meilleure enfant du monde, mourut en laissant une fille qui se trouva l'une des plus riches héritières du royaume. Cette magnifique perspective aida à consoler de la perte de ses deux enfants le marquis de Vienne, lequel, sans oser l'afficher, était toujours le très humble esclave de la marquise de Ménars. Telle était aussi la perspective de la maison de Talleyrand, dont j'étais l'ami intime, l'arbitre et le juge] en vertu d'une commission du conseil du Roi.
Mme de Talleyrand n'avait point encore d'enfants qu'elle pût songer à établir : l'évêque d'Autun était au collège, et le désir de la famille était que le jeune prince de Chalais, fils aîné de M. de Périgord, épousât la fille unique de Tholignan, petite-fille, par sa mère, du comte de Vienne, et appelée à l'hérédité de tous les biens que les Olivier de Sénozan possédaient du nord au midi de la France.
Tout cela réussit au gré de la famille : l'héritière de là maison de Sénozan, la petite-fille du dernier comte de Vienne, fut mariée au fils aîné du comte de Périgord (1). Je ne me rappelle plus au juste son nom : je crois qu'il s'appelait Archambauld, et le second, Adalbert (2). Ils étaient les frères de la marquise de Mailly, qui vivait alors pour le bonheur de son père; et qui, devenue dame d'atour de notre dernière reine, refusa les honneurs de la Cour à moins de les partager avec son mari, le plus laid, le plus maussade et le plus plat des hommes. Il fut fait duc, et Mme de Mailly pleura bientôt le seul enfant qu'elle en ait eu.
(1) Ici la mémoire de Moreau le sert mal, ce dont il n'y a pas lieu de s'étonner, car il a écrit cette partie de ses Souvenirs dans un âge très avancé. En réalité, Madeleine-Henriette-Sabine Olivier de Sénoïan, fille de Jean-François-Ferdinand Olivier de Sénozan de Tholignan, marquis de Viriville, et de Claude-Louise de Vienne, fut mariée (le contrat est du 2 décembre 1778) à Archambaud-Josepb de Talleyrand, troisième fils du comte de Talleyrand, né le 1" septembre 1762, qui devint comte, puis, en 1817, duc de Talleyrand-Périgord, et mourut à Saint-Germain en Laye le 3 août 1838. Pour elle, elle fut décapitée le 16 juillet 1794.
Quant au prince de Chalais, qui se nommait Hélie-Gharles de Talleyrand et fut duc de Périgord, il était né en 1754 et mourut en 1829; il avait épousé Mlle de Baylens. Son frère puîné s'appelait, en effet, Adalbert, et ils avaient bien une sœur, Marie-Jeanne de Talleyrand, qui avait épousé le n^arquis de Mailly à la fin de décembre 1761 ; tandis que leur cousin, Archambauld, mari de Mlle de Sénozan, n'avait que des frères : le premier, Alexandre-François- Jacques; le second, Charles-Maurice, le fameux évêque d'Autun; le dernier, Boson- Jacques.
(2) Le petit Adalbert de Périgord était un enfant charmant, malgré sa laideur. 11 jouait à des petits jeux avec sa mère; elle devait lui donner une pénitence; elle lui dit : « Adalbert, je te donne pour pénitence de changer de visage et d'en prendre un joli. » Il répond sur-le-champ, d'un son de voix charmant : < Maman, cela m'est impossible, c'est comme si je vous donnais pour pénitence d'en prendre un laid. » (31 décembre 1766, Journal de Moreau.) Adalbert-Charles de Talleyrand, comte de Périgord, né le 1" janvier 1758, maréchal de France en 1817, mort le 13 décembre 1841. Il épousa Mlle de Saint-Léger le 25 août 1794, et n'en eut point d'enfants.
L'ÉVÈQUE D'ÀUTUN. 105
Le pauvre comte de Périgord, après la mort de sa femme (i), arrivée le 22 mai 1775, se logea, chez sa fille, à l'hôtel de Mailly ; il eut aussi, dans la suite, la douleur de la perdre. La jeune reine l'avait faite sa dame d'honneur, à l'époque où elle n'était encore que dauphine; montée sur le trône, elle substitua à Mme de Mailly la princesse de Chîmay, et prit Mme d'Ossun pour dame d'atour, afin de favoriser la comtesse de Gramont, sa mère, amie intime de Mme de Polignac. La dernière fois que je vis Mme de Mailly, elle habitait encore l'hôtel de son beau-père; je trouvai près d'elle la marquise de Montmorency, femme du ministre, et depuis guillotinée avec lui. Quant à Mme de Mailly, comme son amie la duchesse de Lesparre, elle eut la faveur de] mourir dans son lit, avant que la Révolution eût porté nos malheurs à leur comble.
Revenons à la comtesse de Talleyrand. Elle demeurait avec la marquise, sa belle-mère, et le chevalier, son beau-frère, lorsque ce malheureux évéque d'Autun acheva
(1) Mme de Givrac m'a appris la mort de Mme Périgord. Cette respectable femme est morte ce matin, ne faisant qu'un cri après M. de Périgord et souhaitant, pour grâce unique, de le voir avant que d'expirer. Sa maladie a été un choléra morbus. Elle n'a cessé de vomir. Ce mal a été vraisemblablement occasionné par quelques convulsions de nerfs. Elle était d'une vivacité prodigieuse, et j'ai vu un temps où un événement fâcheux pour l'État la mettait à la mort. En venant de Languedoc, elle a rencontré un homme qui lui a dit que tout était en feu autour de Paris, que les peuples étaient révoltés, etc., etc. L'imagination de la pauvre femme s'est exaltée, elle pensa se trouver mal le lendemain en voyant entrer chez elle un homme en bottes. Joignez, à ces terreurs, la fatigue du voyage qu'elle a fait en cinq jours, la mauvaise nourriture qu'elle a prise après avoir bu du lait de chèvre, sans se purger. Voilà ce que l'on dit. Son heure était marquée, mais < non inventent sœcula parem. »
Le pauvre M. de Périgord est dans un état effroyable. Il a été très longtemps sans pouvoir imaginer que sa femme fût morte ; lorsqu'il n'a pu en douter, il est tombé dans un fauteuil, où il est resté trente-six heures sans parler. (Journal de Moreau.)
de déchirer son cœur. Elle ne m'a jamais parlé de lui; mais je sais combien elle déplorait la conduite de celui qui, membre des États généraux, forma avec Mirabeau le plan de la Révolution ; célébra, à Versailles, la messe du 14 juillet 1790, et sacra ces évoques apostats dont il se moquait lui-même, en me les montrant galoper par sa fenêtre. A cette époque, il était logé seul et avait quitté tous ses parents. Ce fut lui, enfin, qui entreprit, en compagnie d'une foule d'impies et de conjurateurs, et, qui pis est, vint à bout de convertir l'Assemblée nationale en ce qu'ils appelèrent une Convention nationale (mot emprunté des Anglais), qu'ils employèrent pour dépouiller l'infortuné Louis XVI et les États généraux d'une autorité dont ils ne pouvaient plus rien faire. Il eut l'imprudence de m'exposer lui-même son système, et voici en quelle circonstance :
Il était très particulièrement lié avec cette duchesse de Luynes qui a quitté, repris et vraisemblablement trahi la Reine, ainsi qu'avec la vicomtesse de Laval, qui avait prostitué ses charmes au contrôleur général Calonne. Je voyais beaucoup ces deux femmes chez le maréchal de Laval; elles intriguaient de leur mieux dans tous les partis pour y trouver leur profit, et n'abandonnaient plus les tribunes. En 1790, au mois d'août, dénoncé par Camus, je fus en butte aux tracasseries de l'Assemblée constituante : il s'agissait de me défendre contre des calomnies dont j'étais le plastron, et de sauver les restes d'un établissement (1) très utile auquel j'avais consacré trente ans de ma vie. L'évêque d'Autun s'annonçait comme ayant mission de conserver ou de détruire les travaux relatifs à l'administration. Mme de Luynes me
(1) Le Dépôt des chartes et de législation, qu'il avait fondé au ministère des affaires étrangères.