PARLEMENT CONTRE JÉSUITES
faisant tenir le lit de justice du 21 juillet; on prétendit avoir reconnu mon style dans le discours du chancelier. J'avoue que je l'avais écrit; mais je proteste que je n'en ai jamais fait d'autre. On commençait donc à me regarder comme l'antagoniste des Parlements : je n'étais que l'ennemi de leurs maximes. J'avais ri des disputes sur le jansénisme, mais je considérais comme très sérieuses celles qui s'élevaient sur l'autorité. Je m'apercevais de plus, avec beaucoup de crainte, que l'on se disposait à abandonner les Jésuites à ces compagnies. Il était simple que le Roi renvoyât cette société, s'il la trouvait dangereuse; mais j'aurais souhaité que cela se fît par voie de législation, et non dans les formes d'un procès où toutes les règles ont été violées. Il me semblait périlleux qu'on permît au Parlement d'essayer ses forces sur cette compagnie, que je croyais utile, et dont le Parlement luimême exagérait la puissance pour ajouter à sa propre gloire. Par allusion au Candide de Voltaire, je répétais quelquefois à un ministre que je voyais familièrement : « Laissez-les faire : ils vont manger du Jésuite pendant quelques années, mais ils vous mangeront après. »
Je connaissais alors deux Jésuites, que j'aimais beaucoup : le Père Griffet (1) et le Père de Neuville (2). J'étais lié avec eux depuis cinq ou six ans, et ils venaient, de temps en temps, dîner chez moi, avant même que je fusse attaché au ministère. Nous traitions ensemble, gaiement et impartialement, les disputes qu'ailleurs on avait soin de rendre si aigres. Un jour, en me mettant à
(1) Henri Griffet, Jésuite, littérateur, historien, né à Moulins en 1698, mort à Bruxelles en 1771 ; professeur à Louis le Grand, prédicateur ordinaire du Roi.
(2) Pierre-Claude Frey de Neuville, Jésuite, théologien et prédicateur, deux fois provincial de l'ordre; né à Granville en 1692, mort à. Rennes en 1775.
table avec eux et quelques gens de lettres, je leur dis : « Mes Pères, je vous aurais donné quelques jansénistes, si nous avions encore des gens de Port-Royal; mais, malheureusement, nous n'avons plus que la crapule du jansénisme, et il ne faut pas nous encanailler. »
Quoi qu'il en soit, sous le ministère de M. Bertin, la seule chose que je conseillais aux deux Jésuites, mes amis, était de faire promptement payer leurs créanciers; je contribuai même à leur obtenir, de ce ministre, un arrêt du Conseil qui les autorisait à emprunter trois millions en Espagne. L'argent était tout prêt, et ou ne leur prenait que trois pour cent d'intérêt. Je fis remarquer, là-dessus, à M. le contrôleur général, qu'il aurait dû profiter de leur crédit et emprunter, sous leur nom, pour le compte du Roi. Cet arrêt du Conseil a été mis dans les gazettes de Hollande; mais l'arrêt du Parlement du 6 août 1761, défendant à tous les sujets du Roi d'entrer dans la société, empêcha l'emprunt en décourageant les prêteurs.
Toutefois, ce ne fut que le 22 février 1764 que, les pairs s'étant assemblés afin de revoir les remontrances sur l'affaire de M. l'archevêque, le Parlement saisit cette occasion, et rendit un arrêt contre les Jésuites qui leur prescrivait un serment pour abjurer l'institut, et qui les obligeait de le faire dans la huitaine de sa publication.
Cet arrêt, imprimé par extraits, fut crié dans les rues dès le lendemain, jeudi 23. Je le lus chezMlle de Château- Thierry, à Panthemont, où je dînais ce jour-là avec M. le comte de Ruffec. Le vendredi, tout Paris débitait que M. le duc de Vauguyon était exilé et que M. de Saulx avait sa place : cette nouvelle se répandait toutes les fois que l'on faisait quelque chose contre les Jésuites. J'appris en même temps, chez Mme de Galliffet, que le Père Desnoyers, Jésuite, avait signé le test et que cela ne