EXIL DES JÉSUITES
réussissait pas, même parmi les ennemis de la société.
Le dimanche 26, les révérends Pères confesseurs du Roi et de la famille royale reçurent, de M. de Saint- Florentin, une invitation de quitter la Cour. Il la leur fit très honnêtement, mais au nom du Roi, disant que Sa Majesté les estimait, mais était forcée de céder aux circonstances. Ce fut au Père Dèsmarais qu'il s'adressa, et il le pria de rendre cette invitation à ses confrères. Le Père Desmarais lui demanda : « Monsieur le comte, rapporterai^ cela aussi au Père confesseur de la Reine? — Oui, répondit M. de Saint-Florentin, l'ordre du Roi est général. » — Le jésuite supplia le ministre de le dispenser de cette commission : — a Je ne puis me résoudre, dit-il, en quittant ce pays-ci, à être le ministre d'une commission qui affligera la Reine sensiblement. Il vaut mieux. Monsieur, que vous, qui êtes son chancelier et qui avez quelques droits dans sa maison, vous la prépariez à cet événement, et fassiez part à son confesseur des intentions du Roi. » M. de Saint-Florentin dispensa donc le Père Desmarais de la commission et s'en chargea, mais il ne la fit point.
Le lundi, le Père Croust, confesseur de Madame laDauphine, le Père Desmarais, confesseur du Roi, leurs deux collègues et tous les jésuites réfugiés à Versailles , partirent pour Paris et allèrent chercher un asile. Seul, le confesseur de la Reine resta. Les pauvres jésuites, fort embarrassés, prirent leur parti de côté et d'autre. Plusieurs signèrent le formulaire qui leur avait été prescrit. Le Père de Neuville donna sa requête pour rester, attendu ses infirmités. On mit : néant. Le Père Griffet se fit sonder par le frère Côme qui lui trouva la pierre, et donna aussi sa requête; mais le Parlement ordonna qu'il serait sondé de nouveau par des chirurgiens de la Cour, et qu'on lui ferait l'opération.
Je sus» un mois après, par Mme du Plessis-Bellière, que le roi de Prusse avait fait proposer au Père de Neuville de se retirer dans ses États, et lui avait même offert de venir au-devant de lui. Le roi de Danemark lui avait également proposé de lui confier la direction des quatre églises catholiques de Copenhague (i).
Vers Tannée 1761, j'avais commencé à me lier de plus en plus avec M. l'archevêque de Paris (2) qui m'a sans cesse marqué les bontés les plus étendues, et pour lequel mon respect et mon attachement n'ont jamais varié. J'avais fait sa connaissance, en 1760, à l'occasion de certaines démarches tentées par les parlements dans le but d'anéantir les congrégations et les confréries. Il voulut me voir, me consulta, et quand on l'a approché une fois, on l'aime toujours. Quelque temps après, il me parla de son affaire avec M. l'archevêque de Lyon et du projet qu'il avait de répondre à sa lettre. Je lui dis franchement ce que j'en pensais; il avait toujours eu d'excellents motifs et de très bonnes raisons d'agir, mais il n'avait jamais mis les formes de son côté; il aurait triomphé de tous ses ennemis, s'il eût été aussi habile dans sa conduite, que droit dans ses intentions. Lors de l'affaire des Hospitalières, par exemple, il se trouvait en présence de religieuses fanatiques et livrées au plus détestable convulsionnisme. Au lieu de suspendre, sous différents prétextes, l'élection de leur supérieure, j'aurais désiré
(4) Du 11 septembre 1761 au 14, je reste à la campagne chez Mme du Plessis-Bellière. On nous y confirme ce qui est arrivé au Père de Neuville le jour de saint Louis : il reçoit un billet anonyme, en montant en chaire, qui lui annonce qu'il sera assassiné. Il commence son sermon, aperçoit un mouvement dans les chaises, pâlit, se trouble, et cependant achève son sermon. (Journal de Moreau.)
(2) Christophe de Beaumont du Repaire, archevêque de Paris, né le 27 juillet 1703, nommé à l'archevêché de Paris le 13 août 1746, reçu comme pair au Parlement le 22 décembre 1750, mort en 1781.