L'ARCHEVÊQUE DE PARIS
évêques qui ne rompaient pas en visière avec la Cour. On y adressait les plus grands éloges à l'archevêque de Paris, on s'y déchaînait contre M. de Choiseul, on imputait au Parlement des menées séditieuses, on y traitait d'apostats tous ceux qui ne montraient pas le même zèle que le prélat de la capitale. Cette brochure était intitulée : Lettre d'un chevalier de Malte, et j'entendais raconter que Messieurs du Parlement cherchaient à répandre qu'elle avait été écrite et imprimée par ordre de l'archevêque. Je sentis qu'on voulait lui en faire un plat à la Saint-Martin, et irriter le Roi contre lui. Je courus à Conflans, je lui demandai s'il l'avait lue. « Oui, me répondit-il, et j'en suis indigné; ces gens-là ne me connaissent guère. Je suis même occupé actuellement à empêcher que cet ouvrage ne se propage; Une peut produire que beaucoup de mal. — Eh bien! Monseigneur, lui dis-je, déconcertez vos ennemis : cette brochure est trop répandue pour que vous F arrêtiez; condamnez-la par un bon mandement, et que la tournure de cette condamnation annonce la fermeté de vos principes et la sagesse de votre conduite; croyez que vos ennemis seront bien fâchés de cette démarche. »
Il trouva mon idée merveilleuse, et me pria de lui préparer ce mandement; je le lui apportai le lendemain; il en fut enchanté. Deux jours après, il me prévint qu'il ne le donnerait pas, et la raison qu'il m'en allégua, c'est qu'on lui avait nommé l'auteur de ce tocsin, homme droit, qui avait écrit à bonne intention, et auquel cette condamnation causerait trop de peine.
Sûr de mon respect et de mon attachement, M. l'archevêque,, quoique ne tenant aucun compte de ce que mon zèle pour sa gloire et sa sûreté lui proposait, ne m'en a pas moins marqué, dans tous les temps, la plus constante estime et la plus véritable amitié. J'ai composé pour lui
une foule de Mémoires; et je puis citer, comme une singulière preuve de sa confiance, la demande qu'il me fit faire pendant son exil, en 1764, d'un projet de la lettre qu'il désirait écrire au Roi, à l'occasion de la mort de Mme de Pompadour (1). J'ai gardé cette lettre à cause de sa singularité, j'ose affirmer qu'elle était digne d'un évêque, et qu'il était également impossible que le Roi en fût offensé et qu'il n'en fût pas touché.
C'est par lui qu'en 1763, j'avais fait la connaissance de M. le duc de la Vauguyon (2) ; je remarque ici cette époque, parce que l'on va voir mes liaisons, avec ce duc, devenir pour moi la source de plusieurs avantages et le germe de plusieurs désagréments. Je reviens à mes fonctions.
J'ai déjà dit que M. Bertin s'était brouillé d'assez bonne heure avec les parlements, qui le vexèrent dans toute son administration, et finirent par l'obliger à l'abandonner. Sous ce ministère, c'étaient tous les jours de nouvelles remontrances ; je ne faisais aucune des réponses qu'on y adressait, car je n'ai jamais été chargé du détail d'une affaire en particulier; mais, comme j'étais fort attaché à M. Bertin, on s'imaginait que, sous lui, je conduisais la besogne, et rien n'était plus faux. Ces bruits, accrédités par mes ennemis naturels, les Philosophes les répétaient tous à M. de Choiseul; ils achevaient d'indisposer contre moi ce ministre, qui n'aimait pas M. Ber-
(4) Jeanne- Antoinette Poisson, marquise de Pompadour, maîtresse de Louis XV, dont la faveur dura vingt ans, était née à Paris en 4724; elle mourut à Versailles en 4764. (Voir à la fin du volume, p. 396, le récit de sa maladie et de sa mort, extrait du Journal de Moreau.)
(2) Antoine-Paul- Jacques de Quélen, duc de la Vauguyon, né à Tonneins en 1706, mort en 4772; il se distingua dans la carrière militaire, devint lieutenant général en 1748, et fut gouverneur du duc de Bourgogne et des trois autres petits-fils de Louis XV qui devaient être Louis XVI, Louis XVIII et Charles X. Il avait été nommé menin du Dauphin en 4745.
M. DE MONCLAR. 119
tin, et d'enflammer la colère du Parlement, qui m'avait toujours regardé comme un transfuge.
En 1762, la Cour des aides de Provence, ayant enregistré un édit refusé par le Parlement, se trouva en butte à toutes les vexations que cette compagnie put imaginer. M. de Monclar (1) multiplia les réquisitoires injurieux contre cette pauvre Cour des aides, et le Parlement prit et fit afficher des arrêts qui l'humiliaient et cherchaient à lui enlever sa juridiction. Heureusement pour elle, M. de Monclar avait mis dans son réquisitoire toutes les maximes républicaines des parlements, et celui d'Aix avait osé, par ses arrêts, disputer au Roi le pouvoir législatif. La Cour des aides fit un coup de force : elle rendi un arrêt par lequel elle dénonçait au Roi le réquisitoire de M. de Monclar et les principes du Parlement, comme donnant atteinte aux lois fondamentales de la monarchie, et tendant à anéantir la souveraineté du Roi.
Cette compagnie connaissait les Remontrances que j'avais écrites, en 1761, pour la Cour des aides de Montpellier : son premier président et ses députés, alors à Paris, demandèrent au ministre, pour lequel ils s'étaient attiré cette affaire, que je voulusse bien me charger de leur défense qui était en même temps celle de l'autorité du Roi. Me voilà donc aux prises avec le terrible M. de Monclar, le grand ennemi des Jésuites, l'ami de M. de Choiseul, très occupé, en ce moment, à se frayer une route au ministère, où il s'en est peu fallu qu'il ne parvînt. Je composai un ouvrage qui ne fut que trop célèbre; il était intitulé : Remontrances de la cour des aides de Provence au Roi contre les entreprises du Parlement. Il atterra
(4) Jean-Pierre-François de Ripert, marquis de Monclar, né à Apt (Provence) en 4744, mort en 4773. 11 succéda, à vingt et un ans, à son père, comme procureur général près le parlement de Provence.
M. de Monclar, qui n'a jamais pu y répondre et qui ne mo l'a jamais pardonné. Ces Remontrances contenaient les vrais principes du gouvernement français, et posaient la règle fixe entre l'arbitraire du despotisme et la licence de l'anarchie parlementaire. Le Roi y fit une réponse si favorable, que cette compagnie a toujours marché, depuis, la rivale du parlement de Provence, et est enfin devenue ce Parlement même, sans l'avoir désiré, mais par une suite de circonstances imprévues, et par l'effet des intrigues de M. de Monclar qui voulait la détruire.
Ces Remontrances furent plus tard imprimées avec la permission du Roi : de toutes celles qui lui ont été présentées pendant son règne, et qui n'ont été que trop multipliées, elles sont les seules dont il ait souhaité la publication. On peut juger combien elles me créèrent d'ennemis parmi les parlementaires et parmi les républicains, qui pensaient alors faire leur cour en adoptant leurs systèmes. On en distribua plus de quinze cents exemplaires; et lorsque, en 1769, le ministère crut devoir revenir tout de bon aux anciennes maximes du royaume, on alla les rechercher dans la profession de foi de la Cour des aides de Provence. M. de Monclar et ses amis avaient donné à cet ouvrage le sobriquet de Contes moraux (1); ils m'ont joué toutes sortes de mauvais tours dans la suite, mais ils n'ont jamais osé risquer une réfutation.
Comme ils étaient en très grande et très intime relation avec les zélés du parlement de Paris, qui, tous les jours, cherchaient niche à M. Bertin, ils commencèrent par essayer de me perdre auprès de cette compagnie : ils
(1) Par un jeu de mots sur son nom et par allusion aux Contes Moraux que Marmontel publiait alors dans le Mercure, où ils avaient une vogue immense, et qui le firent entrer à l'Académie française en 1763.