‹ Mes souvenirsChapitre 70 sur 207 · M. BERTIN · texte numérisé non relu

M. BERTIN

n'avaient pas beaucoup de chemin à faire ; mais ils tentèrent mieux, ils voulurent rengager à me persécuter.

Au mois de janvier 1763, M. Bertin, auquel je ne puis vouer trop de reconnaissance, me dit dans son cabinet à Versailles : o D'Amécourt (1) vient de me donner un avis dont il faut absolument que vous profitiez. Ses confrères vous imputent tout ce qu'ils s'imaginent que je fais; ils supposent que vous soufflez ici le feu contre eux, et que vous êtes en état de fournir les armes avec lesquelles nous pourrions les battre. — Vous savez ce qu'il en est, Monsieur, répliquai-je; ri l'on m 'écoutait, on ne les battrait pas, mais on ne les craindrait pas non plus. » Le ministre ajouta : a II a été question de vous, hier, dans une assemblée des chambres; plusieurs de ces messieurs ont dit qu'il faudrait en venir à vous décréter, et ils sont gens à le faire. — Je n'en ai pas peurt m'écriai-je. — Eh bien! ils rendront un arrêt powr vous rayer du tableau des avocats; croyez-moi, tant que vous y serez, vous vous trouverez sous leur férule; tirez-vous-en; prenez une charge. » Il me proposa d'en acheter une de conseiller au Châtelet. « Non, répondis-je, je serais encore sous leur dépendance, et je serais bien attrapé s'ils se bornaient même à exiger que je remplisse ma charge. » Je demandai le temps de délibérer.

Quelques jours après, je m'entretenais de ma position avec M. d'Albertas, premier président de cette Cour des aides de Provence, à qui j'étais devenu si cher. Il me dit : « J'ai votre affaire. Vous ne voulez pas mettre d'argent à une charge; vous n'en voulez pas les émoluments, mais le titre, et vous voulez qu'il soit honorable ; vous serez des nôtres. » Il m'apprit ensuite qu'un conseiller de sa compagnie avait vingt ans de service, et désirait obtenir des lettres d'honoraire; seulement il n'avait qu'un fils de cinq ans,,

(4) D'Amécourt, conseiller au Parlement et ami de ce ministre.

auquel il tenait à conserver sa charge. Il me proposa de traiter avec lui, de m'en faire revêtir à condition que tous les émoluments lui reviendraient, et qu'au bout de vingt ans, je rendrais à son fils (1) l'office qu'il serait alors en âge de remplir. Ce marché fut conclu, et la compagnie, avant même que je traitasse, me dispensa, par un arrêté, de toute résidence et de tout service. Elle me nomma son député; on m'expédia des provisions, et je devins conseiller à la Cour des comptes, aides et finances de Provence. Je n'allai m'y faire recevoir qu'au mois de mai 1764. On changea alors, par un arrêt du Conseil, le titre qui m'attachait au ministère, afin de rendre ce titre plus compatible avee celui de magistrat de cour souveraine.

Ce fut en cette année 1763 que j'eus l'honneur, pour la première fois, de paraître devant feu Mgr le Dauphin (2). Le président de Mazenod était à Compiègne, à

(4) Nous possédons l'extrait sur parchemin, avec sceau, des registres de la Cour des comptes, aides et finances de Provence, relatant, à la date du 28 mai 4764, la réception de Moreau comme conseiller, à la place de Messire François-Xavier-Bruno de Riants.

En 4774, la Cour des comptes, aides et finances étant devenue le Parlement, un nouvel acte intervint entre Moreau et M. de Riants, où il est dit : ... . « Nous reconnaissons l'un et l'autre, qu'ayant été tous deux pourvus, par le même êdit, chacun d'un office dans le Parlement, nous demeurons respectivement quittes et déchargés de toutes les obligations contractées par le traité de 1764; lequel, au moyen du présent acte, sera sans force et vigueur, à commencer du 1er octobre, présent mois. » Fait double, à Marseille, le 16 octobre 1771.

Moreau conserva sa charge jusqu'en 4785, époque où il la céda à François- Jean-Joseph Anglésy. A cette occasion, il reçut des Lettres d'honoraire sur parchemin, avec sceau royal, datées du 46 février 4785. Nous avons également ces deux pièces.

(2) Louis, dauphin de France, né le 4 septembre 4729, mort le 20 décembre 4765. 11 avait épousé en premières noces, le 25 février 4745, Marie-Thérèse-Antoinette-Raphaële, infante d'Espagne, née le 44 juin 4726, morte le 22 juillet 4746; et en secondes noces, le 9 février 4747, Marie-Josèphe de Saxe, née le 4 novembre 4734, et morte le 43 janvier 4767,

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la suite des affaires de la compagnie qui m'adoptait; il souhaitait que ce prince lût les Remontrances que j'avais faites, et que cela nous le rendît favorable dans le conseil. Je voyais, dès lors, quelquefois M. de la Vauguyon, mais ce ne fut pas lui qui nous procura la faveur que nous ambitionnions : M. de Mazenod connaissait un valet de chambre de Mgr le Dauphin; ce prince, à qui il parla de nous, témoigna quelque envie de parcourir mon ouvrage. Il s'était déjà intéressé à l'Observateur hollandais, aux Cacouacs et aux Remontrances de la cour des aides de Montpellier. Nous eûmes l'honneur de lui présenter celles de ma compagnie, et l'audience fut assez longue pour qu'il parût entendre avec une certaine satisfaction le récit de nos démêlés avec le Parlement. Il daigna me traiter avec la plus grande bonté, me dit qu'il avait lu avec plaisir tous mes écrits, et qu'il était fort aise de me connaître. J'eus même occasion de l'entretenir de droit public de manière à lui inspirer bonne opinion de moi. J'avoue que c'était bien mon projet, et je n'oublierai jamais qu'après une petite demi-heure de conversation, lorsqu'il nous donna notre congé, il termina par ces propres mots : « Messieurs , je vous sais bon gré du courage que vous avez de défendre l'autorité du Roi; il n'y a, pour vous autres, que des coups de bâton à gagner; et voilà pourquoi je dois surtout vous en être obligé. »

Le lit de justice du 31 mai 1763, la résistance du parlement de Paris, l'enregistrement forcé que l'on fut contraint de faire faire dans les parlements de province, le soulèvement de toutes ces compagnies, les traitements qu'elles infligèrent aux commandants chargés des ordres du Roi, et, notamment, l'affaire de M. Fitz-James (1) qui fut décrété,

(1) Charles, duc de Fitz-James, gouverneur du Limousin puis du Languedoc, maréchal et Pair de France, né en 4742, mort en 4787.

enfin une fermentation générale dans tout le royaume, amenèrent à penser que le bon et vertueux chancelier de Lamoignon était trop faible pour réprimer tous ces désordres des compagnies : on résolut d'avoir sa démission. Le Roi lui écrivit afin de la lui demander; il la refusa, et fut exilé à Malesherbes. Mme de Pompadour se rappela M. de M aupeou, l'ancien premier président, qu'elle avait trouvé aimable autrefois : on le fit vice-chancelier.

Je crus d'abord, et bien des gens Font cru comme moi, que M. Bertin avait contribué à ce choix ; il s'agissait, en effet, de sauver son ouvrage que les flots parlementaires étaient près de submerger; mais il m'a assuré, depuis, qu'il n'y avait eu aucune part, et que c'était Mme de Pompadour qui avait voulu M. de Maupeou. On avait engagé M. de Brou, successeur de M. Berryer, à remettre les sceaux; et, pour cela, on avait promis à M. de Marville, son neveu, une place dans le Conseil des dépêches (i). Le vice-chancelier avait donc été fait garde des sceaux, et tout s'était passé le 4 octobre 1763, immédiatement avant que le Roi se rendît à Fontainebleau.

On m'y appela dès les premiers jours du voyage ; M. Bertin me mit en œuvre, et je m'enfermai pour com poser des Mémoires sur la conduite qu'il y avait à tenir dans ce moment (2). Je consultai les lois; je partis de

En 1763, le duc de Fitz-James, à la suite des refus persistants du parlement de Toulouse d'enregistrer les édits royaux relatifs à la liquidation des rentes, crut devoir consigner les membres de ce Parlement aux arrêts dans leurs maisons. C'est alors que le Parlement le décréta de prise de corps. L'affaire ne fut assoupie qu'en 1766 par une déclaration royale que le Parlement ne consentit à enregistrer que sous forme de grâce accordée par le Roi.

(1) M. Feydeau de Marville devint plus tard conseiller d'État et directeur général des Économats dans les bâtiments du Roi.

(2) Le plus important de ces Mémoires a pour titre : Idées sur la situation actuelle du ministère des finances vis-à-vis les Parlements.

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principes incontestables; je fis de grands et, j'ose dire, de solides plans : j'ignorais le secret du ministère, mais je jugeais, par la nature des recherches que l'on me demandait, et des Mémoires auxquels je travaillai pendant dix ou douze jours sans sortir, que Ton cherchait sérieusement les moyens de mettre l'autorité du Roi à l'abri, et de rétablir le bon ordre dans la magistrature. En effet, si l'on eût été décidé à tout laisser aller, qu'était-il nécessaire de renvoyer M. de Lamoignon et de choisir un garde des sceaux? Je vis deux fois celui-ci; je lui remis les portefeuilles de toutes les affaires pour lesquelles on avait besoin d'un véritable chef de la justice. Il ne s'ouvrit point à moi, et, au bout de quinze jours, je constatai, au découragement des autres ministres, que le vice-chancelier ne songeait qu'à se faire un appui des parlements, en les tirant du défilé où ils s'étaient jetés par la conduite la plus irrégulière. Je ne dois point oublier que son fils m'a dit depuis, dans le premier moment de la joie indiscrète qu'il témoigna lorsqu'il devint chancelier : « Si mon père eût fait quelque chose, je ne serais pas parvenu où je suis; j'étais alors derrière le rideau, et je le conduisais bien. »

Celui-ci fut créé premier président,, le 16 d'octobre, sur la démission de M. Mole, lequel, par sa retraite, favorisa lui-même les vues de deux hommes qui n'avaient été et n'étaient encore rien moins que ses amis. M. Bertin en fut extrêmement affligé, et ne songea plus qu'à se ménager une belle issue pour abandonner l'administration des finances.

Le vice-chancelier fit enregistrer au parlement de Paris, le 2 décembre, une déclaration qui, sous prétexte d'interpréter l'édit du mois de mai précédent, le rendait illusoire, et justifiait la maxime mise en avant par le Parlement, que rien de ce qui était enregistré au lit de jus-

ticc ne pouvait faire loi dans le royaume. Les commandants de province, qui avaient procédé à l'enregistrement par ordre du Roi, furent abandonnés ou mal défendus; et cette plaie faite à l'autorité royale, est peut-être une des causes les plus immédiates de la révolution qui a détruit l'ancienne magistrature.

Malgré ces sacrifices, M. le vice-chancelier comptait peu sur la solidité de sa place, car, après tout, il avait trompé les espérances du Roi, puisqu'il n'avait rien fait que M. de Lamoignon n'eût pu faire comme lui. Il voulut donc se procurer un établissement plus sûr : ses amis l'avaient averti qu'il était trop faible pour se soutenir à la cour avec les sceaux et la vice-chancellerie; il demanda la place de secrétaire d'État, supprimée à la mort de M. Berryer; mais M. Bertin l'avait gagné de vitesse : Mme de Pompadour, dans l'espèce de déroute où elle vit tous les plans de cet honnête et vertueux ministre, la lui avait promise; il en fut revêtu le 11 décembre 1763.

A l'occasion de la retraite de M. de Lamoignon, que j'aimais et révérais, et avec toute la famille duquel j'étais lié, je doisrapporter ici une anecdote qui prouvera combien il est fâcheux de passer pour savoir écrire. Sur la fin du voyage de Fontainebleau, M. de Boynes, qui me témoignait de l'amitié, me dit un jour, en descendant un escalier : « Vous n'avez pas remarqué que M. d'Aguesseau vous boude? Sa famille et celle de M. de Lamoignon sont fort en colère contre vous. » Je fus d'autant plus obligé àM. de Boynes qu'effectivement, sans lui, je ne me serais jamais aperçu de cette brouillerie. J'ai la vue courte; je ne distingue point les mines que l'on me fait ; et quand on ne me parle pas, j'imagine que l'on est distrait; cela m'arrive à moi-même trop souvent pour pouvoir le reprocher aux autres. Je demandai à M. de Boynes : « Que leur ai-je donc fait? — Ils vous

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