‹ Mes souvenirsChapitre 71 sur 207 · BROUILLE AVEC LA FAMILLE D'AGUESSEAU · texte numérisé non relu

BROUILLE AVEC LA FAMILLE D'AGUESSEAU

accusent, me répondit-il, d'avoir écrit la lettre du Roi au chancelier. — Je ne la connais pas et ne l'ai pas lue, répliquai-je; mais en quoi touche-telle M. d'Aguesseau? » Alors» il m'apprit que le Roi, voulant engager M. de Lamoignonà se retirer, lui citait l'exemple du chancelier d'Âguesseau, qu'il couvrait d'éloges, et lui mandait : « // avait votre âge lorsqu'il remit sa place9 et quelques gens mêmes jugèrent qu'il l'avait remise trop tard. — Ils ont trouvé cela9 ajouta M. de Boynes, peu honnête pour la mémoire de leur père. » Je protestai, ce qui était très vrai, que je n'avais jamais vu et encore moins composé cette lettre. J'en causai avec M. Bertin; et, autant que je puis m'en souvenir, il m'assura qu'il ne l'avait pas vue lui-même; mais ce que je me rappelle bien, c'est qu'il m'affirma qu'elle était en entier de l'écriture et de la composition du Roi.

Ce ne fut qu'à Paris que je pus m'en entretenir avec Mme de Chastellux, Mme de la Tournelle et M. d'Aguesseau. Je les sentis très pénétrés de l'idée que j'étais l'auteur de cette lettre, et je m'aperçus bien que M. d'Aguesseau imputait à M. Bertin la fortune du vice-chancelier qu'il ne pouvait souffrir, car il me reprocha d'être l'âme damnée du contrôleur général. J'avoue que je pleurai de colère et d'attendrissement, de voir une imputation si fausse être la cause du refroidissement d'une famille pour laquelle j'avais, dès ma plus tendre enfance, beaucoup de respect et d'attachement. Je ne sais si je les persuadai entièrement, mais cette misère me fit un chagrin très vif.

Quant à la famille de M. de Lamoignon, comme elle était alors à Malesherbcs, auprès du respectable patriarche que je regrettais aussi, il me fut impossible de m'expliquer avec elle. Depuis cette époque, M. de Malesherbes, avec qui j'avais été étroitement lié, m'en a toujours voulu ; il a même aidé et favorisé mes ennemis,

agissant ainsi par légèreté, et non par mauvais cœur. Le président de Sénozan me bouda longtemps, revint ensuite, et s'éloigna de nouveau par complaisance pour ses parents. Enfin, nous avons cessé toutes relations : c'est ainsi que l'on perd ses amis, ce qui est moins cruel que de les enterrer, mais l'est infiniment plus que de mourir avant eux.

Je touche au moment où le Parlement, devenu, pour ainsi dire, le maître des affaires publiques, va chercher à détruire ma fortune que je songeais peu à édifier; mais, sur le point d'en arriver aux événements du ministère de M. de Laverdy, je dois rappeler ici quelques-unes des occupations auxquelles je me livrai sous le ministère de M. Bertin, et surtout celles qui ont perpétué mes rapports avec lui.

Ce ministre des finances était moins surpris qu'affligé, qu'avec un territoire aussi vaste et aussi fertile, avec des ressources aussi abondantes, la France ne pût jamais élever son crédit au niveau de celui de l'Angleterre. Il disait quelquefois : « Comment, de deux propriétaires don l'un a dix mille livres de rente, et l'autre, plus de quarante, le premier, qui est plus endetté , trouve-t-ilplus de ressources et art-il plus de forces réelles que le second ? »

Nous cherchâmes le motif de cette différence, et nous trouvâmes la solution du problème dans l'influence des causes morales, qui contrariait sans cesse celle des causes physiques; nous jugeâmes que, si la France avait pour elle tous les secours physiques, l'Angleterre possédait tous les avantages moraux qui nous manquaient; nous en conclûmes que, si l'on voulait, en France, servir utilement la patrie, il fallait s'attacher au moral, et reprendre, de ce côté-là, la supériorité que nous avions perdue.

Ce fut dans ce dessein que j'écrivis, en 1762, un ouvrage

Page 1