M. DE LAVERDY
allait exercer sur nous toutes les rancunes parlementaires que ces Messieurs croyaient dé voir à M. Bertin. Un moment après, nous descendîmes chez lui. M. de Laverdy venait d'y arriver; nous lui fûmes présentés; il nous reçut poliment, et me fit même un sourire gracieux, en me disant qu'il connaissait plusieurs de mes amis. Il eût pu ajouter : « et un plus grand nombre de vos ennemis. » Dans le vrai, il ne me connaissait que trop.
Heureusement, dès Je lendemain, il se prit de goût pour Cromot; peut-être parce que celui-ci avait été, de tous les premiers commis attachés à la finance, celui auquel M. Bertin avait témoigné le moins de confiance. Cromot était l'homme du monde qui avait le plus d'esprit, de ressources dans l'imagination, de grâces dans la conversation. Il avait autrefois, et dès sa première jeunesse, séduit et enthousiasmé M. de Machault. Sa santé l'avait contraint de se retirer; M. de Silhouette l'avait rappelé. Il était gai, aimait avec passion son plaisir et la dépense, était très propre à l'intrigue, mais infatigable au travail et se livrant en entier au ministre qu'il voulait servir; du reste, honnête dans ses procédés ; ami chaud, serviable et fidèle. Voilà comme je l'ai toujours connu. Nous nous aimions depuis un an, et il m'a rendu des services que je n'oublierai point.
Je restai huit ou dix jours sans que M. de Laverdy me traitât différemment de ce que je pouvais exiger. Il finit même avec moi une petite affaire qui intéressait ma compagnie, la cour des aides de Provence. J'ai lieu de penser qu'au fond il me rendait justice, et qu'il n'eût pas mieux demandé que de profiter de ce que je pouvais avoir acquis de lumières et d'expérience. Mais le Parlement le regardait moins comme ministre, que comme son député à la Cour, et croyait s'être mis en possession du contrôle
général. M. de Choiseul, qui l'avait choisi, ne me pardonnait pas de n'avoir jamais voulu me livrer à lui à corps perdu; il me considérait comme l'homme de confiance de M. Bertin, qu'il n'aimait point; et, qui pis est, comme l'ami de M. de la Vauguyon, qu'il détestait.
Deux jours avant Noël, je reçus de Versailles un billet de Gromot qui me priait de venir chez lui pour affaire importante. Je m'y rendis sur-le-champ et, dès que j'y fus, il me dit : « Je vais te confier un secret avec lequel tu peux me perdre, car je le suis avec cet homme-ci, s'il se doute seulement que je fai parlé; mais je connais ton honnêteté et ton amitié, et tu vas voir que tu peux compter sur la mienne. » Il m'avertit ensuite que M. de Laverdy tenait absolument à ce que je quittasse ma place; il s'en était ouvert à lui, et lui avait avoué que le Parlement ne serait jamais tranquille, tant qu'il me saurait à portée de lui donner des conseils, ou d'entrer pour rien dans les affaires. Le contrôleur général sentait que ce déplacement était une injustice; il désirait me procurer des dédommagements, mais il était déterminé à m'éloigner.
Je dormis mal cette nuit-là. Dès le lendemain matin, j'allai voir M. de Laverdy, car il fallait bien vite fondre la cloche. Il ne me reçut pas d'une manière à me déconcerter, et nous traitâmes tranquillement, au coin de son feu, tout ce qui me regardait. Il convint que j'étais bien loin d'avoir démérité du côté des ministres, que je devais sortir avec honneur, et conserver mes appointements. Il se rejeta sur la nécessité que lui imposaient les préjugés conçus contre moi par le Parlement, et ajouta que je travaillerais avec lui une fois, pour n'avoir pas l'air de la disgrâce, mais qu'ensuite je passerais dans le département de M. Bertin.
 tout cela, je ne vis pas un grand inconvénient; je