CABINET DE LOIS ET DE DROIT PUBLIC
comprenais qu'il eût été inutile de résister. Je remerciai le ministre, et je me rendis, le soir, chez M. Bertin que je trouvai fort en colère de l'injustice que Ton me faisait. Il était au courant de tout, car on lui avait déjà parlé plus d'une fois. Il m'avait défendu avec force et chaleur; mais il m'engagea à prendre le parti que l'on me proposait, et qui était d'autant plus naturel, qu'il avait conservé dans son département le dépôt, la collection et le travail des chartes, dont j'étais chargé. Je consentis à tout et je retournai chez Cromot. Celui-ci m'apprit que le contrôleur général prétendait garder mon cabinet de lois et de droit public. Pour le coup, je me récriai; je soutins que je ne sortirais qu'avec armes et bagages, et que je défendrais jusque-là ma possession. Je sentais, en effet, que c'était principalement ce dépôt qui donnait quelque stabilité à mon existence, et me fournissait les moyens d'être utile à tous les ministres.
Je ne revis point M. de Laverdy, mais beaucoup M. Bertin ; j'écrivis toutes mes raisons au premier ; je les dis au second. Cromot m'aida, fut médiateur, et enfin il fut fait un traité entre M. de Laverdy et moi.
Le contrôleur général aima mieux que je restasse attaché au cabinet que d'en perdre l'usage. Pour contenter le Parlement, il fut stipulé que ce redoutable cabinet quitterait le contrôle général, et serait transporté dans un grand emplacement que l'on formerait à la bibliothèque du Roi, où j'aurais, en même temps, un bureau pour faire travailler mes commis et mes écrivains.
Afin d'empêcher que l'on ne s'imaginât que je dépendais particulièrement de lui, il fit rendre un arrêt du Conseil qui, en ordonnant cette transmigration, en indiquait, comme motifs, le service de lumières et de recherches dû par moi à tous les ministres, et les secours que pou-
vaient m'offrir les immenses collections renfermées dans la bibliothèque du Roi. Il eut cependant soin de commander que mon dépôt n'en demeurerait pas moins dans son département, et que ma place serait toujours à sa nomination. Il crut avoir tout fait quand il put dire à ses confrères du Parlement : « J'ai éloigné le personnage qui vous est odieux. » Cet odieux personnage, il sut bientôt luimême en tirer parti; mais au commencement, il ne me voyait effectivement qu'en bonne fortune. Cet arrêt, émanant d'un homme qui ne m'aimait pas, devint un nouveau titre constatant mes services, et il fut heureux qu'il n'employât pas tout mon temps, à beaucoup près, car il me laissa ainsi celui de me livrer à des ^travaux et plus importants, et plus honorables.
Me voilà donc toujours au même poste, mais tenant à deux départements, et, comme l'a répété depuis M. de Choiseul, mangeant à deux râteliers. Je continuai de travailler beaucoup avec M. Bertin, et très rarement avec M. de Laverdy.
Au mois de février 1764, M. le duc de la Vauguyon me pria à dîner, et me recommanda surtout de venir de bonne heure. Introduit dans son cabinet, il me parla à peu près en ces termes : « M. le Dauphin fait cas de vous; je n'y ai pas nui, Êcoutez-moi, il a une idée, et il a pensé que vous seriez en état de la remplir : ce serait d'attacher, à l'histoire de France, tout ce que les Princes doivent savoir de droit public et de politique. Travaillez donc là-deSsus, je lui montrerai votre ouvrage; il nous le faut en forme de discours adressé à Mgr le duc de Berry. Si M. le Dauphin est content, c'est pour vous une belle occasion de vous faire connaître. »
M. de la Vauguyon ne m'expliqua pas autre chose. Sur cela, je lui contai l'occasion que j'avais eue, au mois de juillet précédent, de faire ma cour à ce prince; je lui dis
combien j'avais été émerveillé de ses lumières et pénétré de ses bontés. Je crois que cette confidence ne lui plut pas ; car je me suis bientôt aperçu qu'il ne voulait pas qu'on allât à M. le Dauphin par d'autres que par lui, ni que l'on eût d'autres relations que celles qu'il dirigeait lui-même. Je témoignai ma reconnaissance au gouverneur; je lui promis de travailler d'après une idée digne du prince qui l'avait conçue, et qui se liait parfaitement avec toutes celles que je m'étais toujours formées de l'histoire.
Je composai donc mon discours sur la manière de présenter aux princes notre histoire (i); je le lus à M. de la Vauguyon à la fin du mois : il en parut enchanté et s'engagea à le remettre à M. le Dauphin. Au commencement de mai, il m'assura que M. le Dauphin était très satisfait de mon ouvrage, et que je serais certainement chargé d'exécuter ce plan, qu'il me donna encore comme appartenant à ce prince.
Vers le milieu du mois de mai, je partis enfin pour me faire recevoir, à Aix, dans ma charge de conseiller à la cour des comptes, aides et finances de Provence. Ce voyage dispendieux fut un des revenants-bons que me produisit mon attachement à l'autorité du Roi et aux lois fondamentales de la monarchie. Habitué, au Palais, à ne pas prendre en haine les confrères contre lesquels je plaidais, je n'imaginais pas encore m'étre attiré l'inimitié de M. de Monclar, en défendant contre lui la cause de ma compagnie avec le même zèle qui le portait à soutenir les intérêts de son corps.
(1) Leçons de morale, de politique et de droit public, puisées dans l'histoire de notre monarchie, ou nouveau plan d'étude de V histoire de France, rédigé par les ordres et d'après les yues de feu Mgr le Dauphin, pour l'éducation de ses enfants. Cet ouvrage fut imprimé par ordre de Louis XV en 4773, présenté à toute la Cour, et publié en dépit du fils de M. de la Vauguyon.
J'avais connu, en 1755, cet homme célèbre, chez M. de Maupeou; je l'avais rencontré depuis, à Paris, et je l'avais trouvé non seulement très aimable, mais très instruit. Je logeais, àÂix, chez M. d'Albertas, dont la femme n'épousait pas les querelles du corps et vivait bien avec tout le monde. J'allai voir librement et gaiement ;M. de Monclar; je lui dis que je n'avais pas voulu venir à Aix, sans présenter mes devoirs à un homme dont je faisais le plus grand cas ; il me reçut très poliment et me lança quelques plaisanteries sur ma dignité de conseiller à la cour des comptes, dans lesquelles je m'aperçus aisément qu'il n'avait pas une très haute estime pour cette compagnie : il la regardait comme fort attachée aux Jésuites. Nous parlâmes de cette société, du ministère, des opinions qu'il avait lui-môme sur une bonne administration. Je causais de la meilleure foi du monde, et pendant mon séjour à Aix, je lui rendis deux autres visites.
Je me fis écrire chez M. de la Tour, premier président; je ne sais s'il commandait de me fermer sa porte : cela me fut égal, à peine le connaissais-je. Ma compagnie parut fort irritée de ce qu'il ne me rendait pas ma visite; je tournai la chose en plaisanterie. Du reste, je fus reçu dans ma charge, et comblé de marques de reconnaissance et d'amitié par tous mes confrères. J'allai passer ensuite huit jours à Montpellier, où je fus accueilli avec les plus grandes démonstrations de joie par la compagnie que j'avais défendue en 1759, et qui m'avait, plus tard, nommé son député. Je revins par la Bourgogne parce que je désirais, en passant, m'arrêter quelque temps chez ma mère, à Saint-Florentin, et chez Mme de Coulange, ma bellemère, à Auxerre.
J'arrivai à Compiègne au moment où l'on était le plus enthousiasmé de la déclaration qui permettait l'exporta-