LE PRÉSIDENT D'AIGUILLES
tion des grains. Lorsque je revis M. de Laverdy, il m'apprit que M. de Monclar lui avait écrit, ainsi qu'à M. de Choiseul, de plates impostures par lesquelles on voulait les indisposer contre moi. Il leur avait mandé que j'avais été à Marseille afin de m'y trouver à quelques assemblées de Jésuites déguisés, ayant à leur tête ce fameux président d'Aiguilles, si maltraité par son parlement; que, dans ces assemblées, nous avions arrangé bien des plans pour sauver la société ; que je m'étais même expliqué, dans ces conférences, en termes très malhonnêtes contre les parlements; qu'ensuite j'avais pris, dans ma chaise, M. le président d'Aiguilles, que je l'avais mené à Paris, et que, pour mieux cacher ma marche, nous avions passé par Montpellier. Quant à mon séjour chez mes parents, en Bourgogne, que ces délateurs provençaux ignoraient, et qui s'accordait mal avec. leur histoire,il n'en disaient absolument rien. Ce fut ainsi que je sus que M. d'Aiguilles, que je ne connaissais pas et avec qui je n'ai jamais eu l'ombre d'une relation, était effectivement venu à Paris à peu près à l'époque où j'y rentrai moimême. Je dois rendre justice à M. de Laverdy : il riait de ces délations et n'en croyait pas un mot. Pour M. de Choiseul, sans les croire, il pouvait en conclure, du meins, que j'étais très mal avec son ami, M. de Monclar, et ne devait pas m'en aimer davantage.
Pendant ce voyage de Compiègne de 1764, je vis un peu plus souvent M. le duc de la Vauguyon; cela était naturel; je brûlais de recevoir ses ordres pour commencer mon grand ouvrage; je me flattais toujours qu'il me présenterait à M. le Dauphin; pourtant il ne fut plus question de rien.
Je fis connaissance, chez lui, avec plusieurs personnes attachées à l'éducation. On parla de moi à Mme la du-
chesse de Villars (i) ; son mari était gouverneur de Provence. Elle avait lu avec grand plaisir mes Remontrances (2), qui avaient produit une vive sensation dans cette province. Elle chargea Mme de Périgord de m'avertir qu'elle trouvait mauvais que le député de la cour des aides de Provence, n'eût pas rendu ses devoirs à la gouvernante du pays. J'allai lui faire ma cour; elle me cajola beaucoup et me dit : « Je suis la seule Noailles que vous n'ayez point encore aimée. Vous ne soupez point ; venez une partie des soirées, c'est le moment où je puis causer, en attendant que la Reine arrive. » Je me mis donc à aller chez elle, mais deux fois la semaine seulement, parce que j'avais alors des soirées qui m'amusaient infiniment plus. Je ne raconte ces détails que pour en venir à une anecdote, qui peut servir à l'histoire des petitesses des grands hommes. Àurais-je jamais imaginé qye M. le duc de Choiseul eût les yeux sur moi, et qu'on lui rapportât tout ce que je faisais ?
Un soir, je rencontrai ce ministre dans un corridor du château ; il donnait la main à Mme la maréchale de Mirepoix; je me rangeai pour les laisser passer. M. de Choiseul m'appela : « Qu'est-ce que c'estdonc, monsieur Moreau, je ne sais ce que vous devenez; nous ne vous voyons plus? » Je répondis : « Monsieur le duc, je suis enchanté du reproche; mais vous vous souviendrez, s'il vous plaît 9que c'est vous qui me l'avez adressé, et, à coup sûr, je ne le mériterai plus. » Effectivement, je fus très flatté de cette agacerie, et je la contai, le soir
(1) Amable-Gabrielle, seconde fille du maréchal duc de Noailles, née le 18 février 1706, dame du palais en 1727; dame d'atours en 1742; elle avait épousé, le 5 août 1721, Honoré-Armand de Villars, duc de Villars, né le 4 octobre 1702, qui fut gouverneur de Provence, membre de l'Académie française et chevalier de la Toison d'or.
(2) Elle prétendait que mes Cacouacs étaient une leçon faite exprès pour son petit-fils, le duc de Lauraguais, qui ne fut jamais qu'un polisson. (Note de Moreau.)