MÉMOIRES POUR M. DE LAVERDY
sénisme, et avait entrepris de gouverner la finance. Il faisait grand cas de celle-ci ; mais il fallait qu'il en fît bien peu de l'homme à qui elle était confiée, pour lui avoir persuadé qu'il pouvait faire chasser M. de Choiseul. Or, Cromot lui-même m'affirma que ce fut le projet de M. de Laverdy; il passa plusieurs soirées à me conter ce qu'il appelait une conjuration, et il ajoutait plaisamment : « // ne s'en est fallu de rien que la victoire fût à nous, mais le 6... nous [fa arrachée bien malgré moi. »
Vers la fin de l'année 1764, M. de Laverdy, qui s'était donné le bon air de me sacrifier à ses amis du Parlement, parut cependant se rapprocher de moi. Il commença par me demander certains mémoires généraux sur différents objets d'administration. Il me chargea, en particulier, d'écrire un grand ouvrage auquel j'ai apporté beaucoup de soin, et que je perfectionnerai quelque jour, si j'en ai le temps. C'est l'histoire de toutes les branches des revenus du Roi (1), en remontant jusqu'à l'origine de chacune, et en suivant la progression jusqu'à l'état actuel des finances. Ce travail, que je venais de terminer lorsque le ministre fut renvoyé, est partagé en un grand nombre de mémoires historiques, dont la collection forme un ensemble assez curieux et très intéressant, car j'y ai joint des vues, que je crois justes, et qui sont du moins très droites, sur la manière de soulager les peuples. Indépendamment de ce grand ouvrage, j'ai rédigé encore plusieurs autres Mémoires rendus nécessaires par les diverses positions des affaires que le ministère avait à traiter, mais je n'ai jamais travaillé que de loin, et sur le détail des opérations ministérielles. Au lieu d'être consulté, j'étais, au contraire, toujours très écarté des confidences ; je n'ai point
(1) Ouvrage intitulé : Exposé historique des différentes branches dans lesquelles se divisent les revenus de l'État.
eu à m'en repentir. Tout le monde sait, et sans cela je ne le dirais pas ici, que M. de Laverdy, après avoir fait enregistrer librement, par le Parlement, les impôts refusés à M. Bertin et d'autres plus durs encore, hâta, en pleine paix, la chute du crédit et augmenta prodigieusement les dettes de l'Etat. Il a essayé d'en rejeter la faute sur M. de Choiseul, et a pensé donner , par là, un motif légitime aux intrigues dans lesquelles il entra ensuite contre son bienfaiteur, et qui Font culbuté lui-même : je laisse à juger aux gens désintéressés si l'excuse était bonne et la conduite merveilleuse I J'aurai encore occasion de parler de ce ministre, qui m'a voulu plus de mal qu'il ne m'en a fait.
Le voyage de Fontainebleau me ballotta entre différentes situations, toutes délicates et embarrassantes. Je m'en tirai, à mon ordinaire, en sauvant mon honnêteté, mais en ne contentant pas ceux à qui l'honnêteté ne suffisait pas.
M. le duc de la Vauguyon me louait, me caressait, me montrait toujours dans l'avenir la faveur et les bontés de Mgr le Dauphin, me berçait de l'idée de composer un des ouvrages les plus utiles pour les princes, et qui manquait peut-être à la nation. En attendant, je m'apercevais bien qu'il tenait à ce que je lui fusse entièrement dévoué, et ce n'était pas là mon compte. Voici une première circonstance où je dus le mécontenter.
M. le comte de Périgord était chevalier de l'ordre et, de plus, grand d'Espagne. Il avait pris son rang, dansl'ordre, à compter de la date de l'érection de sa grandesse. M. le duc de la Vauguyon prétendit lui disputer ce rang, qui pourtant lui était indifférent parce que, dans tous les cas, M. de Périgord devait être avant lui. Je ne me rappelle pas quels étaient les Pairs avec qui il avait concerté ce