LES PAIRS ET LE PARLEMENT
J'ai toujours été convaincu que le Parlement empiétait sur les droits et sur la dignité des pairs, dont il dégradait l'ancien et véritable état. Je m'étais formé, d'après toutes les recherches historiques auxquelles je m'étais livré par goût pour le droit public, un système qui, je crois , pouvait seul être adopté : il conciliait les droits et les devoirs des pairs avec les droits et les devoirs des autres membres du Parlement. Je pensais donc que M. le duc de Choiseul s'engageait dans une mauvaise voie; mais je n'en étais que plus fâché de la division qui régnait entre les pairs, et surtout j'étais bien persuadé que Mgr le Dauphin ne devait se mettre à la tête d'aucun parti ; le seul rôle qui lui convînt était de se tenir irrévocablement collé à la personne du Roi, avec qui il pouvait juger dans son conseil, mais devant lequel il ne devait jamais avoir à plaider.
M. le duc de la Vauguyon me parlait souvent de toutes ces affaires. Il m'apprit que lui et ses adhérents avaient fait présenter au Roi un Mémoire par M. le Dauphin; il ne me montra point ce Mémoire, mais seulement la lettre où le prince leur marquait que le Roi l'avait reçu. Malgré les efforts de M. le duc de la Vauguyon pour me prouver que cette lettre, sollicitée par lui comme un engagement, était une espèce d'adhésion à la cause, je remarquai avec plaisir la réserve des termes dans lesquels ce billet se trouvait conçu, et je crus m'apercevoir que M. le Dauphin craignait lui-même de s'engager.
M. le duc de la Vauguyon m'avait demandé, longtemps avant le voyage de Fontainebleau , de revoir mes portefeuilles, et de faire de nouvelles recherches sur cette partie de notre droit public concernant l'origine et les droits de la pairie : il m'avait dit que M. le Dauphin tenait à s'instruire. Je lui avais promis ces recherches, et j'avais
ajouté que je les aurais même offertes à M. le Dauphin, si j'eusse connu son dessein de se mettre parfaitement au courant de l'historique de la pairie.
A Fontainebleau, M. de la Vauguyon revint à la charge ; il me réclama non plus des recherches impartiales, mais un Mémoire que M. le Dauphin désirait avoir et signer à la tête des pairs qui se joindraient à lui. Ce Mémoire, je le refusai, et je pris la liberté de montrer les inconvénients de la démarche. Je ne pouvais m'imaginer que M. le Dauphin songeât sérieusement à la faire; et M. de la Vauguyon, me répétant toujours que le prince exigeait ce travail et me l'ordonnerait, me jeta dans un embarras facile à comprendre. J'avais toujours la perspective de mon grand ouvrage sur l'histoire auquel, depuis six mois, je rapportais toutes mes études. Je ne voulais ni déplaire à M. le Dauphin, ni me brouiller avec M. le duc de la Vauguyon; mais je voulais encore moins faire une sottise, et fournir à M. de Choiseul l'occasion de dire, un jour, que j'avais aidé M. de la Vauguyon à compromettre M. le Dauphin, à lui attirer quelque désagrément, et certainement à mécontenter le Roi. Je répondis donc que j'étais prêt à obéir au prince, seulement qu'un tel ordre méritait bien la peine d'être écrit. M. de la Vauguyon, m'assura que M. le Dauphin ne l'écrirait jamais, mais que sûrement il me le donnerait. « Cela vous suffira-t-il? » ajouta le gouverneur. Moi qui ne cherchais qu'à aborder M. le Dauphin, je répliquai sur-le-champ : « Monsieur, s'il me le donne bien positivement, il ne m'abandonnera pas ensuite. — Eh bien! reprit-il, d'ici à quelques jours, M. le Dauphin vous expliquera lui-même ses intentions. <,
Effectivement, au bout de quatre jours, M. de la Vauguyon me prévint qu'à telle heure M. le Dauphin me recevrait. Je ne rae rappelle plus si c'était le matin ou l'après*.
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midi, mais je me souviens que je fus introduit par un valet de chambre nommé d'Arthez; le cœur me battait quand j'entrai, et, n'ayant aucun parti pris, je comptais bien, in petto, ne me déterminer que d'après l'air d'intérêt que le prince paraîtrait prendre à la chose.
Mgr le Dauphin m'accueillit avec beaucoup de bonté, et je fus très rassuré lorsque je vis qu'il ne me disait pas un mot du projet de M. le duc de la Vauguyon. Au lieu de cela, il se mit sur le droit public et sur mon ouvrage, dont il me témoigna toute sa satisfaction. Nous parlâmes histoire, éducation; il daigna me déclarer que j'avais parfaitement rempli son idée ; il m'expliqua ses vues, et m'en suggéra môme suivant lesquelles, dans la suite, j'ai un peu développé mon plan et l'ai amené à l'état où il a été imprimé.
Il y avait plus d'un quart d'heure que j'étais avec le prince, enchanté de son approbation sur l'ouvrage fait ainsi que de son silence sur l'ouvrage à faire ; je me retirais déjà, quand Mgr le Dauphin m'arrêta : « A propos , ce mémoire dont vous a parlé M. de la Vauguyon, Vécrirez-vous? » Le ton dont il me dit ces mots, l'instant qu'il prit pour me les dire, étant déjà à demi retourné pour s'en aller, me donnèrent à penser qu'il acquittait, avec contrainte, une promesse qu'on lui avait arrachée. Cela m'ôta un grand fardeau de dessus la poitrine. Je commençai par protester de ma fidélité et de mon obéissance; mais je me crus obligé de faire observer à Mgr le Dauphin que la démarche que supposait ce Mémoire pouvait avoir les suites les plus importantes ; que j'avais soumis à M. de la Vauguyon des réflexions qui ne l'avaient pas convaincu et que je désirais mettre sous les yeux de M. le Dauphin. Il m'écouta attentivement, me demanda ces réflexions ; je les lui exposai de bonne foi : la première portait sur le danger et l'impossi-
bilité de la clandestinité; la seconde, sur l'ouvrage en lui-même, sur l'effet que la démarche produirait, et sur les désagréments qu'elle pourrait un jour procurer à M. le Dauphin, dont le devoir comme l'intérêt étaient de se tenir toujours sur les marches du trône, et de n'en descendre jamais pour livrer bataille, avec quelque avantage qu'il pût le faire.
M. le Dauphin parut frappé de mes réflexions. Il me dit [: « Pouvez^vous me mettre tout cela par écrit? — Oui, si M. le Dauphin me l'ordonne, répondis-je. — Eh bien! rédigez-moi un Mémoire, et revenez vous-même me l'apporter. »
J'eus l'honneur de revoir M. le Dauphin le 3 et le 4 novembre, car dans l'audience du 3, il me réclama encore de nouvelles observations, que je ne lui faisais que de vive voix. Il me sembla touché de ma candeur et content de mes raisons. Il me demanda : « Quand avez-vous pu faire tout cela? — Monsieur, répondis-je, j'y ai employé la nuit. — Je m'en doutais, reprit-il, car il y a là bien du feu. » J'avoue que le ton dont je lui lisais mes Mémoires ne les refroidissait point. Comme j'élevais la voix par intervalles : «Parlons plus bas, me disait-il en me montrant le plafond; il y a là-dessus quelqu'un qui pourrait nous entendre. » Il était alors dans un petit cabinet au delà de sa chambre à coucher, et j'ai retrouvé depuis ce cabinet servant d'entrée à un appartement occupé par M. le prince de Beauvau. J'allai jusqu'à dire au prince : « Ce ne serait peut-être pas la première fois que l'on aurait fait entrer monsieur le Dauphin dans des affaires dont il n'a pas eu toute la satisfaction qu'on lui avait promise? » Il se leva de sa chaise à bras, et, tournant le dos à la cheminée, il me répondit en me regardant avec bonté : « Cela n'est que trop vrai. » Je finis par le prier de me garder le plus profond secret vis-à-vis M. de la Vauguyon; il s'y engagea. Il fit plus, « Je sais tout à présent, ajouta-t-il,