‹ Mes souvenirsChapitre 83 sur 207 · AUDIENCE DU DAUPHIN · texte numérisé non relu

AUDIENCE DU DAUPHIN

reprenez vos écrits. » Je ne demandais pas mieux. On va voir qu'il m'a tenu parole, sans quoi M. de la Vauguyon ne me l'eût jamais pardonné.

J'ai été quelquefois supris que , dans une audience qui m'était obtenue par M. de la Vauguyon, dans l'intention de me faire recevoir des ordres positifs de M. le Dauphin, ce prince eût commencé par me parler de tout autre chose. J'ai supposé que M. le duc de la Vauguyon lui-même rusait avec M. le Dauphin, qu'il n'osait pas lui réclamer l'ordre qu'il m'avait annoncé , qu'il m'avait présenté à lui comme un homme ayant accepté la besogne et qu'il ne s'agissait que d'encourager. Il croyait faire davantage : il croyait m'enivrer; par là, il s'épargnait des instances qui avaient peut-être déjà fatigué ce prince. Mais tout cela, de ma part, n'est que simple conjecture.

Je confiai à M. le comte de Périgord, chez qui je me rendis en sortant de chez M. le Dauphin, l'audience que je venais d'avoir; je ne le mis point au courant de tout ce que j'avais dit et écrit; je lui expliquai seulement que j'espérais être quitte du mémoire demandé, dont luimême ne m'avait pas conseillé de me charger. Il trouva ma situation très embarrassante et ne me le cacha point : « Vous êtes perdu, mon pauvre Moreau ; le duc de la Vauguyon va être votre ennemi à la vie et à la mort. »

Je ne rencontrai pas M. de la Vauguyon de tout le jour; je méditais déjà des défaites pour éluder, le lendemain, ses instances, et j'avoue qu'elles me paraissaient difficiles à imaginer, lorsque la Providence vint à mon secours par un trait inattendu.

Le 6, au matin, M. Bertin m'envoie chercher; il me dit : « // a été hier fort question de vous au conseil du Roi. M. de Choiseula raconté publiquement qu'il y avait un Mémoire tout dressé que les pairs antiparlementaires allaient donner au Roi,

et que c'était vous qui Paviez fait, à l'instigation de M le due de la Vauguyon. J'ai pris votre parti; j'ai assuré qu'il n'en était rien, et que, comme vous me disiez tout, si vous eussiez été chargé de cette besogne, je le saurais. » Heureusement, H. de Choiseul n'avait pas mis M. le Dauphin en jeu. H. Bertin continua : « Pour vous disculper encore mieux, j'ai promis à M. de Choiseul que je vous enverrais à lui; il vous attend. »

Je répondis à M. Bertin qu'il pouvait être sûr que je n'aurais jamais accepté une besogne aussi importante sans lui en faire part. « Mais soyez tranquille, monsieur, ajoutai-je; loin que ce Mémoire soit écrit, on n'en est encore qu'à la proposition, et je la refuse. M. de la Vauguyon me sollicite, et je ne le dis qu'à vous, car je ne le nommerai pas à M. de Choiseul qui est son ennemi, il m'a annoncé que M. le Dauphin m'en donnerait l'ordre : j'ai vu ce prince; il ne me l'a pas donné, et je ne ferai point de Mémoire. » M. Bertin m'approuva; nous convînmes que, dans mon explication avec H. de Choiseul, il n'y aurait pas la moindre mention de M. le Dauphin, dont le nom même ne pouvait demeurer trop loin de cette affaire. Alors j'appris à ce ministre, mais sous le plus grand secret, qu'il m'a gardé, le peu de goût que Mgr le Dauphin avait pour la démarche à laquelle M. de la Vauguyon voulait l'entraîner.

J'allai, de là, chez M. de Choiseul; il m'attendait effectivement, et dès que je me nommai, je fus introduit. Je trouvai M. de Praslin avec lui ; je m'aperçus ainsi qu'ils regardaient, comme ayant quelque valeur, l'explication que je leur apportais, et que M. Bertin m'avait engagé à leur fournir par bonté et pour me sauver d'un danger dont il ignorait que je fusse à l'abri. « Eh Ment monsieur Moreau, s'écria M. de Choiseul, ce Mémoire qui doit nous prouver que nous n'avons pas le sens commun, le verrons-nom? » Je lui répondis, sans me déferrer et en souriant : « Monsieur le

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