EXPLICATION AVEC M. DE CHOISEUL
duc, vous conviendrez, du moins, qu'il y aurait du courage à V entreprendre. Mais, si j'étais jamais obligé de plaider contre vous, je le ferais avec tant de respect pour votre personne, que je commencerais par vous lire mon ouvrage, et que, sans être de mon avis, vous rendriez justice à ma droiture et à mon honnêteté. Cependant , puisque vous m'interrogez, je vous dois la vérité : je n'ai point fait de Mémoire et je n'en ferai point. Quelques pairs [de ma connaissance m'ont engagé à approfondir un peu le droit public de la pairie, qui mérite bien d'être connu, et son histoire, qui ne l'est point assez. Ces études sont de mon état et de mon goût; je n'avais pas attendu cette invitation pour m'y livrer. Quant à un Mémoire, soyez sûr que, s'il en parait jamais un, il ne sera pas de moi. »
M. de Choiseul ne m'adressa pas d'autre interrogation ; et je n'eus pas besoin de ma discrétion pour exécuter la résolution que j'avais prise de ne nommer ni M. le Dauphin ni M. de la Vauguyon. Mais, quittant sur-le-champ la question de fait, il en vint à celle de droit, et me dit : « Quoi, monsieur Moreaulvous croyez donc que le procès d'un pair de France peut être fait par le Roi assisté seulement de tous les pairs? Voilà de beaux juges que vous nous donnez; on laissera espérer à l'un un gouvernement, à l'autre une autre place; où en serons-nous ? »
Je répliquai : « Monsieur le duc, je n'exclus point les autres membres du Parlement; je dis seulement que les juges-nés et essentiels, ce sont les pairs, et qu'ils doivent être convoqués par le Roi. Vous supposez la corruption des grands; je ne les crois pas des fripons ni des assassins, moi; je pense qu'il est quelquefois tout aussi facile d'enivrer, de corrompre^ et même d'acheter les compagnies. Mais il ne s'agit pas de créer un droit pour les circonstances; il est question d'examiner quel était le droit avant les circonstances; or, il faut le puiser dans l'histoire et dans les lois. L'histoire nom apprend qu'il y a eu des procès faits en
pairie, avant qu'il y eût au Parlement des conseillers en titre d'office. » Là-dessus, nous nous jetâmes dans les antiquités delà pairie; nous discutâmes l'histoire assez tranquillementj et le ministre finit par me demander : « A votre avis, le duc de Montmorency fut-il bien jugé? — // le fut incompétemment, répondis-je, car il le fut par une commission; cependant, il vous est impossible de dire qu'on le voulut perdre, car le parlement de Paris lui-même ne pouvait l'absoudre : il avait été pris les armes à la main à la bataille de Castelnaudary. Mais continuons avec cet exemple, monsieur le duc, et supposons que, lorsqu'on dut juger ce prisonnier, le Roi, présent en Languedoc, et ne pouvant revenir à Paris pour des raisons qui intéressaient le repos du royaume, eût convoqué à Toulouse, par lettres patentes, la Cour des pairs ; que les princes et les pairs s'y fussent rendus; que le Roi y eût joint les magistrats composant le parlement de Toulouse, et que, dans cette cour, on eût suivi toutes les formes requises par les ordonnances pour l'ajournement des pairs et pour la condamnation d'un coupable; si le duc de Montmorency eût porté sa tête sur un échafaud en vertu d'un arrêt de cette cour, prononcé en présence du Roi, et dans toutes les règles prescrites pour ces sortes de procès, croyez-vous, monsieur le duc, que le tribunal eût été incompétent? Pensez-vous que le parlement de Paris, même assisté d'un ou deux pairs, eût pu rendre un arrêt pour convoquer les autres, et qu'en déclarant nulle la procédure du Roi, faite en sa cour, il eût pu rendre cette cour incompétente? Si vous le croyez, monsieur le duc, vous devez avouer que votre privilège est le même que celui d'un simple conseiller, et que vous n'êtes point justiciable de la Cour des pairs, mais du parlement de Paris. »
M. de Choiseul en est encore à me répondre à cette question. Pendant notre discussion, M. de Praslin, qui n'avait pas ouvert la bouche, était sorti. On était venu avertir pçur dîner; M. de Choiseul, au lieu d'essayer de réfuter