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COLÈRE DE M. DE LA VAUGUYON

mon argument, me prit par le bras, et me dit : « Allons dîner, il est tard; vous dînerez avec mus. »

Tout le monde était à table quand j'arrivai avec le ministre; ce fut un coup de théâtre qui m'eût fait rire, si je n'avais pas été fort occupé de ma position, car on savait que, dans l'instant même, j'étais enfermé avec M. de Choiseul, et on me crut très en faveur, lorsqu'on me vit paraître avec lui; certainement il n'en était rien.

Je me rendis, aussitôt après dîner, chez M. de la Vauguyon; je le trouvai soucieux et inquiet. A mon peu d'empressement, il s'était douté que je ne me chargerais pas de la besogne. Je commençai par lui apprendre, ce qui était très vrai, que Mgr le Dauphin ne m'avait rien ordonné, et s'était contenté de me demander si je ferais le Mémoire. Il soutint que c'était là tout ce que le prince pouvait me dire pour me témoigner sa volonté; que je devais l'entendre; qu'il me conseillait, en ami, de ne pas me le faire répéter deux fois. Je répliquai que je lui répondrais à lui-même ce que j'avais eu l'honneur de répondre à M. le Dauphin : que j'exécuterais toujours les ordres qu'il aurait la bonté de me donner, mais que, dans le moment actuel, j'espérais qu'il ne m'en donnerait aucun , et qu'il ne voudrait pas m'exposer à la colère des ministres dont je dépendais. Je lui contai là-dessus l'avis que j'avais reçu de M. Bertin et l'explication qu'il m'avait forcé d'avoir avec M. de Choiseul; je me plaignis de l'indiscrétion des pairs, qui avaient trop parlé de la proposition qui m'était faite. Ce fut alors que M. de la Vauguyon entra dans un très vif emportement contre M. de Choiseul, emportement dont je recevais toutes les éclaboussures ; il m'accusa d'une pusillanimité déplacée, me répéta dix fois : « Que craignez-vous, si vous avez l'ordre de M. le Datir phin? — Rien du tout, monsieur, si j'ai cet ordre; or, je vous

dis que je ne Vai point, et que je ne crois pas que je l'aie* »

Après avoir bien disputé, nous nous quittâmes assez mécontents l'un de l'autre ; lui, me menaçant toujours de la colère de Mgr le Dauphin ; moi, très rassuré de ce côté-là, mais au désespoir d'être obligé de me brouiller avec M. le duc de la Vauguyon, et sentant bien que, par attachement pour M. le Dauphin, je perdais l'espérance de remplir les vues que ce prince avait sur moi.

Avant mon départ de Fontainebleau, M. le duc de la Vauguyon m'écrivit encore une lettre qui prouve les faits que je viens de raconter : il m'y menace de la colère de M. le Dauphin, m'annonce que ce prince me donnera un ordre, me prie de venir le voir le lendemain au soir, et termine par ces mots très intelligibles :« A bon entendeur, salut. »

Je retournai donc chez lui ; ce fut notre dernier entretien sur cette matière. Je restai ferme, me bornant à assurer à M. le duc de la Vauguyon que, quand j'aurais un ordre de M. le Dauphin, j'obéirais. Il me répéta que je le recevrais, et ajouta que ce prince était déjà très mécontent de ma résistance.

Cependant cet ordre ne vint point, et j'étais bien sûr que M. de la Vauguyon ne l'obtiendrait pas. Ainsi, par une singularité assez étrange, d'un côté, l'indiscrétion de ceux que M. de la Vauguyon mettait dans sa confidence me faisait imputer un ouvrage que je refusais; d'un autre côté, je me brouillais également avec M.'de Choiseul, qui me regardait comme l'homme de confiance de ses adversaires, et avec M. de la Vauguyon, qui me supposait intimidé par les alentours de ce ministre. Le vrai est que, fidèle à mes principes, également éloigné de tous les partis, je n'envisageais, dans cette affaire, que mon devoir et la gloire de M. le Dauphin.

En rentrant à Paris, je crus utile de rendre compte à ce

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