‹ Mes souvenirsChapitre 87 sur 207 · M. DE LA CHALOTAIS · texte numérisé non relu

M. DE LA CHALOTAIS

1764. Elle peut fournir un exemple du manège auquel ont recours les gens qui ont besoin de petits moyens pour faire fortune.

On se rappelle que j'avais, dans mes écrits, plusieurs Mémoires sur la conduite que l'on eût dû tenir, et que Ton n'a point tenue, à l'égard des Parlements. Je possédais, entre autres, ceux que j'avais composés, avec le plus grand soin, pendant le voyage de Fontainebleau de 1763. A l'époque où je suis arrivé, on était extrêmement occupé du parlement de Bretagne, et de l'espèce de ligue qui unissait toutes les compagnies en faveur de M. de laChalotais (1), dont le procès, pour le dire en passant, a été un des plus grands torts que le gouvernement se soit donnés et une de ses plus grandes maladresses. Le Roi devait entendre, dans son Conseil, le rapport de l'affaire générale. M. de Marviile, l'homme du monde le plus droit et le plus honnête, m'avait prié de lui laisser prendre connaissance de ces Mémoires. Lui-môme avait été chargé de l'opération du parlement de Pau, qui pourtant ne fut pas trop bien menée. Quoi qu'il en soit, il s'était montré très satisfait de ma façon d'envisager ces sortes de causes, ainsi que des principes modérés formant la base de mes systèmes. Il s'avisa de vanter mes ouvrages à M. de Calonne (2), maître des requêtes, auquel était confié le rapport devant le Roi, et qui regardait comme essentiel, pour sa fortune, de le bien faire. Celui-ci vint me voir deux ou trois fois, à

(i) Louis-René- Alexandre de la Chalotais, né en 4701 , mort en 4785, procureur général au parlement de Bretagne, dénonça à la Cour l'administration arbitraire du duc d'Aiguillon, gouverneur de cette province; fut arrêté, mis en prison, puis exilé. A l'avènement de Louis XVI, il fut rappelé et réintégré dans ses fonctions. Son fils, président à mortier, mourut sur l'échafaud en 4794.

(2) Charles- Alexandre de Galonné, né à Douai en 4734, mort en 1802; il fut contrôleur général des finances sous Louis XVI, en 1783, et disgracié en 4787.

Paris, pour me demander communication de mes plans et de mes Mémoires. Tout ce qu'il obtint de moi d'abord, ce fut que je lui en lusse quelques-uns ; mais il m'en parut si content, me fit de si grandes instances pour que je lui prêtasse ce que je lui avais lu, que je ne pus résister. Car, outre que je croyais par là servir les intérêts du Roi, j'avoue que M. de Galonné me sembla si honnête, qu'il m'inspira l'envie de lui être utile. Je lui donnai donc, à Paris, le 1er ou le 2 octobre 1765, un portefeuille rempli de mes Mémoires. J'y trouvai même d'autant moins d'inconvénients que, n'étant nullement écrits pour l'affaire particulière, ils ne contenaient que des principes généraux, la critique des fautes commises jusque-là, et les lois dont il fallait toujours partir, si l'on ne voulait jamais compromettre l'autorité. Je tirai de M. de Calonne sa parole d'honneur : 1° qu'il me les rendrait au bout de quinze jours, à Fontainebleau; 2* qu'ils se contenterait de s'instruire, mais qu'il ne prendrait aucune copie de ce que je lui confiais.

On partit. Au terme marqué, je lui réclamai mes Mémoires; il en différa, sous divers prétextes, la restitution. Enfin, dans une visite que je lui fis, il me les remit. Lorsque je les parcourus, je découvris des traces de crayon effacé, et la preuve écrite qu'il en avait fait copier la plus grande partie, car il avait mis de sa main, en marge, et cela pour guider le copiste : Copier jusque-là. ,

Ces mots, qu'il avait essayé d'enlever, me dévoilèrent la petite tricherie. Je fus plus mécontent du mensonge que de la chose en elle-même, et je lui en adressai gaiement un reproche d'amitié ; mais il donna plus de valeur à mon mécontentement que je n'en avais donné à son infidélité : deux jours avant le conseil, où il devait se parer de mes dépouilles, je reçus un ordre du contrôleur

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