‹ Mes souvenirsChapitre 93 sur 207 · LES O'NEILL A LA MAIN SANGLANTE · texte numérisé non relu

LES O'NEILL A LA MAIN SANGLANTE

rivage ennemi, et se voyant sur le point d'être devancé par un autre chef, se trancha le poignet d'un coup de hache, lança sa main ensanglantée jusqu'à la rive, et en prit ainsi possession le premier. Elle était la petite-fille de l'un de ces patriotes Irlandais qui, en 1688, abandonnés par leur souverain (1), acquirent le droit de rentrer libres dans leur pays, et ne se fixèrent dans le nôtre que pour conserver la religion de leurs pères. Née en France, elle y avait été élevée par une mère et une aïeule pauvres et religieuses, qui n'avaient d'autres ressources que les petits secours accordés par le gouvernement aux catholiques bannis de leur patrie. Son père et tous ses parents étaient morts au service de la France.

Dans ces temps désastreux, assez semblables à ceux qui, depuis, ont affligé notre pays, les émigrés irlandais ne connaissaient que l'autorité et les mœurs de la famille : c'était alors leur force et leur consolation. J'ai entendu bien souvent conter des histoires caractérisant leur courage pendant qu'ils gémissaient sous le joug de Cromwell : elles montrent la générosité fraternelle avec laquelle ils s'entr'aidaient. En voici une que je veux citer : ma seconde femme a vu et connu les personnages dont je vais parler.

Un chef de famille meurt en laissant un garçon et deux filles. Tout cela, pauvre comme Job, criblé de dettes comme les captifs du temps deTobie, demeurait à Embrun. A la nouvelle de ce malheur, les anciens amis viennent au secours de cette famille : l'un paye une dette ; l'autre se charge de nourrir la veuve. On songe surtout à placer le

(1) Jacques II, roi d'Angleterre, né en 1633, vécut en Hollande et en France pendant le protectorat de Cromwell, régna de 1685 à 1688, fut détrôné par son gendre, Guillaume III d'Orange, et se retira à Saint-Germain-en-Lay e, où il mourut en 1701.

fils, et, en quinze jours, toutes les affaires sont nettoyées. Les deux filles restaient : elles avaient une figure pas* sable, mais Tune d'elles était très aimable par son esprit et par sa bonté. Un ami dit : « Elle ne se mariera probablement pas, mais néanmoins je m'en charge jusqu'à sonmariage. » Un des familiers de la maison, et même le plus ancien, ne paraissait point. Tout le monde en était étonné, et peu s'en fallait qu'on ne fût indigné de ce qu'il n'apportait pas, comme les autres, son tribut de bienfaisance. Il arrive enfin au bout de six semaines ; la famille s'assemble pour le recevoir, et voici comment il s'exprime en s'adressant à la pauvre veuve : « Ma chère compatriote, vous n'avez plus à placer que celle de vos deux filles qui n'est ni belle ni bonne; je me suis réservé pour l'épouser et je vous la demande. »

Gela sej passait dans le carôme, au moment où les officiers irlandais allaient se rendre à leurs régiments. L'archevêque d'Embrun apprend la nouvelle ; il se présente à la famille : « J'ai bien vu, dît-il, des mariages d'intérêts ou d'ambition ; je n'en ai point encore vu de charité. Dépichez-wous ; je vous accorde toutes les dispenses nécessaires, et je veux faire la cérémonie. » Elle eut lieu peu de temps avant la semaine de la Passion. Eh bien 1 cette fille qui n'était ni belle ni bonne, à quatorze ans qu'elle avait alors, a été chérie et respectée de son mari, et elle l'a rendu très heureux. L'autre est morte fille ; Mme Moreau ne l'a pas perdue de vue.

Quant à l'anecdote suivante, elle s'est passée dans ce pays, du vivant et après l'émigration de Jacques II, et a été rapportée à ma femme par sa grand'mère, qui en avait été témoin.

Ces malheureux Irlandais, qui avaient perdu la liberté de leur religion et la propriété de leurs biens, n'en étaient que plus attentifs à soigner l'éducation de leurs enfants,

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