‹ Mes souvenirsChapitre 94 sur 207 · ANECDOTES IRLANDAISES · texte numérisé non relu

ANECDOTES IRLANDAISES

et à semer dans leurs âmes des principes de religion capables de mettre leurs filles surtout (car c'était particulièrement d'elles que les mères étaient occupées) à l'abri des tentations qui assiègent l'indigence.

Les jeunes Irlandaises vivaient ensemble, dansaient quelquefois» et, pour les amusements innocents, les mères se montraient très indulgentes. Mais cinq ou six familles n'avaient souvent qu'une belle robe qu'on prétait, les jours de bal, à celle qui y était invitée; ainsi, une nombreuse assemblée en possédait parfois tout au plus quatre ou cinq dont les mères pussent disposer, et il arriva qu'en certaines circonstances, celles-ci furent trompées par l'amitié et l'indulgence mutuelles de leurs filles.

Une d'entre elles, qui avait beaucoup d'amies, avait aussi un ami qui se cachait. Elle fut soupçonnée de lui avoir trop accordé ; on la crut coupable; mais il était simple qu'aucune de ses camarades ne voulût lui jeter la première pierre. Un jour de bal, elle parut dans rassemblée vêtue de la robe appartenant à une très pauvre et très honnête famille. Soit que la mère se fût douté d'une tricherie, soit qu'elle se fût convaincue par ses yeux, elle appela sa fille, qui lui avoua que sa robe avait été portée par mademoiselle une telle. Cette mère était une des meilleures de toute la ville. Vous croyez peut-être qu'elle gronda beaucoup? Point du tout: on oublie les réprimandes, et, dans ce payslà, il fallait cramponner l'honnêteté et buriner les mœurs; elle se fait remettre la belle, l'unique robe de sa fille : « Elle est souillée », dit-elle, et, en sa présence, de ses propres mains, elle la jette au feu. La pauvre enfant pleura sans doute, mais de sa vie elle n'a perdu le souvenir de cette leçon, et, dans la suite, en a plus d'une fois remercié sa mère.

Marie-Thérèse O'Lavery, mère de Marie-Louise O'Neill,

ma seconde femme, n'avait que sept ans lorsqu'un certain M. Bersu, français et habitant de Saint-Germain, où ma belle-mère est née , l'honora d'une marque de confiance bien distinguée et bien singulière. Il demeurait dans la même maison que Mme O'Lavery et, depuis deux ans, ne quittait presque pas son lit. Il n'avait point d'enfants de sa femme, et tenait à lui laisser une somme qu'il avait amassée, et dont les lois lui défendaient de disposer en sa faveur. Un beau jour, profitant de l'absence de Mme O'Lavery, il s'adresse à sa fille, lui demande si elle a une petite cassette fermant à clef; l'enfant lui assure qu'elle a son petit coffre où sa mère ne regarde jamais. « Eh bien! reprit le malade, rendez-moi un service : venez me voir souvent, et déposez dans ce coffre tout V argent que je votés donnerai à chacune de vos visites. Gardez-en bien la clef, et lorsque j« serai mort9 ne dites encore rien. Mais quand la justice aura passé partout chez moi9 quand vous apprendrez que ma femme sera quitte avec mes parents — qui la tourmenteront — de toutes les affaires delà succession^ remettez-lui V argent que je vous aurai confié. »

La petite O'Lavery le lui promit, et elle a tenu fidèlement sa parole, sans instruire sa mère de l'engagement qu'elle avait contracté. Celle-ci ne l'a appris que par Mme Bersu, et a connu, par là, tout ce que sa fille valait.

Cette excellente Mme O'Neill, qui avait annoncé de si bonne heure ce qu'elle serait plus tard, m'avait beaucoup désiré comme gendre, et avait craint que mes amis ne réussissent à empêcher notre mariage. Elle ne s'est jamais doutée que sa fille y avait travaillé plus que personne, et avait été assez généreuse pour refuser ma main en alléguant son extrême indigence. Elle a encore moins su par quels moyens extraordinaires celle-ci avait cherché à me dégoûter de cette alliance, quoiqu'elle sentît et la

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