‹ Mes souvenirsChapitre 95 sur 207 · MON MARIAGE AVEC MLLE O'NEILL · texte numérisé non relu

MON MARIAGE AVEC MLLE O'NEILL

fortune que je lui faisais, et combien ma personne lui convenait; elle a surtout toujours ignoré que c'étaient ces moyens eux-mêmes qui m'avaient le plus puissamment déterminé à la choisir. Frappé d'étonnement et d'admiration, je m'étais dit : « Voilà celle qu'il me faut. » Par ce qu'elle m'avait confié, il m'avait paru prouvé que j'étais le seul époux qui fût digne d'elle, et qu'elle était également la seule femme digne de moi. Je crois même que, si nous ne nous étions pas rencontrés, nous serions toujours restés libres l'un et l'autre.

C'est chez Mme d'Andlau que je vis d'abord Mlle O'Neill ; je la trouvai pleine d'esprit; et, après l'avoir assez connue, dans les derniers mois de 1766 et le mois de janvier 1767, pour m'attacher à elle par l'amitié la plus tendre et par l'estime la plus méritée, je l'épousai à Saint-Sulpice, le 4 février 1767.

La plupart de mes amis, et surtout des femmes avec qui je passais ma vie, me firent l'honneur de regarder mon mariage comme un vol fait à leur société. Ils auraient peut-être souhaité que je continuasse à aller, tous les soirs, dans le plus grand monde ; mais je leur répondais quelquefois : a Quand je serai sourd et ennuyeux, me garderezvous etm'aimerez~vous? Quand vous me le promettriez, je ne le croirais pas. »

Je m'étais formé une idée plus juste et plus sérieuse du mariage considéré comme société. Plusieurs de ces dames n'accueillirent point Mme Moreau de la façon qu'elle eût mérité, et qui l'eût engagée à me suivre dans les compagnies auxquelles j'étais habitué ; fière, sensible et tendre, elle aimait mieux se tenir chez elle que d'être simplement soufferte. J'ai su, depuis, que l'on avait dit d'elle qu'elle avait beaucoup d'esprit et de raison, mais qu'elle n'était pas aimable. Son principal devoir étant de

l'être pour moi, je certifierai toujours qu'elle Ta rempli. Cependant, un certain nombre de mes anciens amis sont devenus les siens, et il est arrivé, tout naturellement, que ce sont ceux-là avec lesquels j'ai vécu le plus volontiers. Les parents de ma première femme lui témoignèrent une grande affection, et ceux qui voulurent prendre la peine do la connaître ne purent s'empêcher de lui rendre justice. Elle était grosse lorsque je la menai, en 1767, à Verderonne (1), terre de Mme la comtesse d'Àndlau, à cinq lieues de Compiègne, où elle resta pendant le temps que je devais moi-même passer à la Cour. Je demeurai quelques jours avec elle chez mon ancienne amie, et ce fut là que je reçus, de M. le duc de la Vauguyon, une lettre qui me surprit fort agréablement. J'ai déjà dit que je l'évitais depuis longtemps; mais ce fut lui qui revint à moi le premier; et, comme dans ces Mémoires je n'avance rien dont je n'aie la preuve par écrit, je puis citer une lettre de lui que j'ai conservée; elle est du 13 avril 1767, et commence par ces mots : A quel jeu vous ai-je perdu, mon* sieur î

Celle qui me parvint à Verderonne était datée de Compiègne et m'avait été renvoyée de Paris; M. le duc de la Vauguyon s'y plaignait encore de ce que je ne le voyais plus, et me prévenait qu'il avait bien des choses à me confier sur l'éducation des princes, qu'il était temps que je composasse les ouvrages nécessaires pour terminer la carrière de leur instruction. Il me priait de venir à Compiègne, et, en attendant, me proposait de travailler à deux discours : l'un, sur la justice; l'autre, sur la fermeté.

J'avais appris, avant de partir de Paris, qu'une espèce de savant, appelé Bouquet, d'abord avocat, puis abbé et

(1) A lire, p. 419, le récit du voyage de Moreau à Verderonne, et la description des châteaux deFitz-James et Liancourt.

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