TRAITÉ SUR LA JUSTICE
les bontés que feu Mgr le Dauphin avait pour moi et l'estime particulière dont il m'honorait. Tel est le motif que M. de la Vauguyon donne au choix qu'il a fait approuver par Sa Majesté, et c'est de sa part qu'il m'annonce qu'Elle a bien voulu m'accorder une gratification annuelle de 4,000 liv., dont je serai payé, de six mois en six mois, sur la cassette de Mgr le Dauphin : ce dernier engagement, soit dit ici en passant, n'a jamais été rempli.
Dès que je fus en possession de cette lettre, je portai à Versailles mon Traité sur la Justice; je fus également loué et sur l'ouvrage en lui-même, et sur ma diligence. On le mit entre les mains de Mgr le Dauphin, de l'écriture duquel on m'en montra, dans là suite, des extraits.
Il m'arriva alors une chose qui prouve combien la passion et les préventions aveuglent les personnes les plus droites, quand elles épousent un parti sans réserve ; mais pour faire entendre ceci, il faut remonter plus haut.
M. le duc de Choiseul avait repris les affaires étrangères à la fin de 1766. De ce moment, j'espérai voir rétablir ma gratification annuelle sur ce ministère, aux termes des deux lettres de M. de Silhouette et de M. de Choiseul, qui m'avaient été écrites en 1759. J'en parlai à l'archevêque de Cambrai et à tous ceux des amis du ministre qui étaiont aussi les miens. Ils improuvèrent hautement ses préventions et celles de la duchesse de Gramont contre moi, mais tous échouèrent dans leurs sollicitations. M. de Choiseul leur répondit que j'étais l'ami du duc de la Vauguyon et, par conséquent, un fripon et un intrigant.
Je me bornai donc à demander, non plus que l'on s'entremît pour moi, mais que le ministre daignât m'entendre. Mon mariage était une occasion d'obtenir des
faveurs; je ne voulus réclamer que justice. Je suppliai la comtesse de Gramont, qui s'intéressait très vivement à moi et soupait très souvent avec le duc de Choiseul, de le décider à m'accorder un quart d'heure d'audience ; il y consentit et me donna son jour et son heure. La comtesse de Gramont me le manda; je me présentai à point nommé et à l'instant indiqué dans l'antichambre du ministre ; j'y montai la garde trente-six heures à peu près. Enfin, je fus introduit. Le duc de Choiseul est l'homme du monde à qui j'ai trouvé le plus de pénétration et d'esprit ; il entend dès le premier mot tout ce qu'on a à lui expliquer. Je ne sollicitai point de grâce; mais je lui dis : « Ma cause est excellente et jugez-la. La voici. » Je lui contai mon histoire, je lui rappelai mes titres. Ce fut alors qu'il me répondit que je mangeais à deux râteliers. « Cela peut être vrai, répliquai-je, mais ce n'est pas ma faute, et tous ces râteliers sont au même maître qui est le Roi. » Insensiblement, je le voyais reculer devant mes bonnes raisons : c'est un grand pouvoir que celui de la justice et de la vérité ; c'est la plus sûre, c'est la plus efficace de toutes les forces. Le duc de Choiseul se débattait de loin contre elle ; mais, corps à corps, il était toujours obligé de céder. Je crois son âme droite et généreuse; peut-être que, si les circonstances m'eussent lié avec lui, j'aurais eu d'importantes occasions de le servir mieux que ne l'ont fait ceux auxquels il a livré sa confiance et qu'il a enrichis. Au bout d'un quart d'heure, je le réduisis, et il finit par me demander s'il y avait un bon du Roi pour ma gratification. « // faut qu'il y en ait un, lui répondis-je, monsieur le duc, car votre lettre du mois d'août 1759 n'est pas une légèreté et encore moins un piège; ce bon, je ne l'ai pas vu, mais j'ai compté sur votre parole. » Il relut sa lettre et ajouta : « Dites à Gaudin de me parler de votre affaire et de m'apporter le bon