MES AMIS ME CHANTENT POUILLE
du Roi. » Je m'aperçus bien que je sortais victorieux de cette lutte. J'allai trouver Gaudin, et au bout de trois jours, la comtesse de Gramont et moi reçûmes, l'un et l'autre, une lettre de Gaudin nous marquant qu'à partir du 1" janvier 1767, je serais payé comme autrefois de ma gratification annuelle de 3,000 livres.
Ma reconnaissance envers M. de Choiseul n'avait pas encore eu le temps de rien perdre de sa vivacité, quand, au mois de juillet, la duchesse de Noailles rencontrant chez la Reine la comtesse de Gramont qu'elle savait être mon amie, lui dit : « Vous devez un compliment à M. Moreau. » Elle lui fit part, aussitôt, de la lettre par laquelle M. de la Vauguyon m'avait annoncé mes 4,000 livres de gratification comme le prix de mon travail.
Deux jours après, je me rends à Versailles, je trouve la comtesse de Gramont furieuse contre moi ; l'archevêque de Cambrai était avec elle ; tous les deux se mettent à me chanter pouille : a C'est pour le coup, me disent-ils, que Von va vous traiter d'intrigant. Quoi! vous vous chargez de travailler pour l'éducation des princes sachant où en est M. de Choiseul avec M. de la Vauguyon! Soyez bien sûr qu'il vous ôtera votre gratification sur les affaires étrangères; vous êtes fou et vous vous perdez. » Je répondis que la preuve, au contraire, que je n'étais pas un intrigant, était l'engagement que je venais de contracter de me livrer à une besogne qu'ils m'apprenaient devoir déplaire à M. de Choiseul, mais que je regardais, moi, comme devant me faire le plus grand honneur auprès de tous les ministres.
Il me paraissait si évident que j'avais raison, que j'ouvrais de grands yeux sans pouvoir comprendre que j'eusse fait ou une chose malhonnête, ou une chose imprudente. On me tint longtemps, cherchant à me prouver qu'il fallait aller m'excuser auprès de M. de la
Vauguyon, et renoncer à toute espèce de travail pour l'éducation. Je ne fus ni touché par les motifs, ni ébranlé par les menaces ; mais, si j'avais suivi ce beau conseil, en supposant même qu'ainsi j'eusse fait ma cour à M. de Choiseul, il ne m'en eût pas aimé davantage, et j'aurais perdu une occasion unique de rendre un véritable service à nos princes et à l'État; j'aurais supprimé un grand nombre d'ouvrages intéressants qui ne peuvent que répandre de nouvelles lumières sur le droit public et sur l'histoire de la monarchie ; je me serais privé et de l'honneur qui peut m'en revenir, et des émoluments qui y ont été attachés. Tout cela, par déférence pour deux têtes enthousiastes, fort capables de prêter à M. de Choiseul une façon de penser très éloignée de son caractère.
Je réfléchis cependant sur tout ce qui me fut dit dans cette conversation, et je crus qu'afin de me mettre à l'abri de reproches, même injustes, je devais annoncer, aux ministres en position d'influer sur mon sort, les nouveaux engagements que j'avais pris et que j'avais déjà commencé à remplir. Je promis à M. de Cambrai d'écrire à son frère; je le fis même en sa présence. Je l'instruisais de ce qui m'était arrivé, je soumettais ma conduite à son jugement, je lui demandais la continuation de ses bontés, et je lui protestais qu'en acceptant cette commission, j'avais espéré m'en rendre digne de plus en plus.
Je vis M. Bertin ; il approuva ma manière d'agir. Quant à M. de Laverdy, au département duquel ma place était principalement attachée, je chargeai Cromot de lui remettre un mémoire dans lequel je l'informais de tout ce qui s'était passé, et le sollicitais d'approuver un travail qui ne pouvait être que très honorable pour moi et très utile à la famille royale.
Cromot m'avertit que mon mémoire avait fort mal