CLYSO-POMPE MUSICAL A JET CONTINU
GAETANO OONIZETTI.
Le directeur était alors M. Dormoy. Il avait pour commanditaire M. Vatel, agent de change. A la dernière répétition, l’un et l’autre furent du même avis sur le sort qui, selon eux, attendait Don Pasqua/e. Nous avons entendu M. Vatel dire à M. Dormoy : « Cette pièce et cette musique seraient bonnes tout au plus pour des saltimbanques. »
Donizetti n’ignorait pas les hostiütés dont il était l’objet. « Ne craignez rien pour moi, nous dit-il, en sortant de la dernière répétition générale, mon ouvrage réussira; il n’y manque qu’un morceau pour le compléter. » Il nous emmena à son hôtel, et, tirant d’un tiroir qui surmontait un vieux piano une feuille de papier de musique couverte de notes, il pria son cousin, M. Accursi, de la porter à Mario. (( 11 y a, ajouta-t-il, dans ce morceau, un accompagnement de tambour de basque qui doit être lait dans la coulisse ; je ne vois guère que Lablache qui soit assez fort sur cet instrument ; j’irai moi-même le prier d’accompagner la chanson que j’envoie à Mario. » Cette chanson était la fameuse sérénade que le public fit répéter trois fois à la première représentation.
Donizetti avait l’excellente habitude de conserver
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tous les morceaux et même les plus petits fragments de morceaux, rendus inutiles dans ses opéras; ces fragments ou ces morceaux étaient classés dans trois casiers, selon l’importance que le compositeur y attachait. Dans l’un se trouvaient les finales, les ritournelles trop longues ; dans l’autre, des restes de pièces d’ensemble, des cabalettes tronquées; dans le troisième enfin les airs et les romances. C’est de ce dernier tiroir qu’il avait ôté la sérénade de Don Pasquale. Nous devons ajouter qu’en ce moment- là c’était le seul morceau qui s’y trouvât.
Le grand jour arriva. La salle du Théâtre-Italien n’avait jamais eu une réunion plus brillante du grand monde parisien. Le nom de Donizetti, rendu populaire par Lucia et la Favorite, était déjà cher au public français; on ne pouvait croire au bruit fâcheux que les artistes de l’orchestre avaient répandu sur la médiocrité de l’œuvre qu’on allait entendre. On avait raison de se méfier d’un jugement anticipé. Le public, saisi par l’abondance des motifs qui fourmillent dans la partition de Don Pasquale, saisi par cet admirable quatuor, qui, à lui seul, aurait suffi à établir la réputation du maître, saisi enfin par une exécution au-dessus de tout
GAKTANO DONIZETTI.
éloge, applaudit avec enthousiasme, fit répéter quatre morceaux, et revint pendant quatorze soirées consécutives saluer de ses acclamations le chefd’œuvre dont l’auteur de Lucia venait de doter la scène. Don Pa&quale fut chanté par M”* Giulia Grisi, par MM. Mario, Lablache et Tamburini. Il fallait voir et entendre ce grand artiste, Lablache, dans cette sublime création de Don Pasquale. Lorsqu’ÿ arrivait, avec son visage épanoui, s’avançant timidement, d’un air svelte, et s’affaissant malgré lui sous sa corpulence gigantesque (il venait offrir sa mmn et son cœur à la charmante Norine), le rire éclatait dans toute la salle ; et lorsque sa voix formidable, dominant toutes les voix et tous les instruments, tonnait dans ce fameux quatuor devenu immortel, on était entraîné par l’admiration ; l’enthousiasme gagnait tout l’auditoire ; c’était un grand triomphe pour le compositeur et pour l’artiste. Lablache, pour rendre sa physionomie et son costume plus pittoresques et plus réjouissants, ornait sa boutonnière d’un énorme camélia. A chaque nouvelle représentation , le marquis Aguado faisait apporter au célèbre chanteur le plus beau camélia
GAETANO DONIZETTI
que son jardinier avait reçu l’ordre de cueillir dans ses serres.
Ah ! il fallait voir la figure de Donizetti au sortir de cette soirée triomphale; il était joyeux comme un enfant, et ne cessait de répéter ces mots : « Vous voyez bien que l’orchestre s’est trompé. »
Dom Sébastien fut le dernier ouvrage que Donizetti composa pour la scène française ; ce fut celui aussi auquel il travailla avec le plus d’ardei^r et d’amour, et auquel il consacra le plus de temps. Le succès, hélas! ne répondit pas aux espérances du maître. Un événement fatal venait de frapper la famille royale et cet événement avait plongé la capitale dans le deuil. Le duc d’Orléans était mort, et dans l’opéra de Dom Sébastien, il y avait précisément un spectacle des plus lugubres ; c’était un enterrement aux flambeaux qui remettait en mémoire à tous les esprits le deuil que la France portait.
Donizetti avait éprouvé pendant les répétitions de Dom Sébastien des déceptions sans nombre. Plusieurs fois M“* Stolz, qtii avait alors un pouvoir souverain à l’Opéra, suscita à Donizetti des
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difficultés blessantes poui' sa dignité d’artiste. Par exemple, au cinquième acte, M“' Stolz refusait de rester en scène pendant que Barroilhet chantait dans la coulisse une barcarolle ravissante. Le succès que ne pouvait manquer d’obtenir Barroilhet dans cette mélodie caressante éveillait en elle un sentiment de jalousie qui se traduisait par des exigences irritantes. Un soir, M“* Stolz voulut exiger que Donizetti supprimât une strophe de la barcarolle ; le maestro, furieux, prit sa partition, la jeta sur la scène et sortit en lançant sur la cantatrice les plus vives imprécations. Trois amis, et nous étions du nombre, le traînèrent chez lui ; il ne parlait plus, il poussait comme des râlements de colère ; sa tête était égarée. Rien ne put le ramener à la raison. Ce jour-là, Donizetti fut frappé au cerveau ; de ce jourlà, date l’effroyable mal qui mina peu à peu ses facultés et qui finit par l’emporter trop jeune, hélas ! dans la tombe.
GAETANO DONUETTI.
LES DERNIERS MOMENTS DE DONIZETTl
Donizetti quitta Vienne pour revenir à Paris. Déjà il ressentait par moments les premiers symptômes de ce mal mystérieux, fatal, impitoyable, contre lequel devaient se briser tous les efforts de la science, tous les soins de ses amis ; mais ce n’était que par de rares intervalles et sans conséquences sérieuses. La vigueur de l’âge et cette espèce d’insouciance, ou si l’on veut mieux, de confiance dans l’avenir, lui firent négliger ces terribles précurseurs de la maladie qui devait le conduire au tombeau ; il eut tort. Mais il était au midi de la vie ; il effeuillait au vent de la gloire ses plus belles années, celles de la virilité ; il laissait le cours libre à son imagination bouillante, il lui tardait de revoir la ville
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d’où rayonne la célébrité, et qui lui avait déjà tressé les plus belles couronnes. Il se trouva un peu fatigué du voyage, lui qui ne connut jamais la fatigue et qui composait en chaise de poste ; il arriva, la tête peuplée de mélodies nouvelles, l’œil plein de promesses, la main impatiente de serrer celles de ses amis. Mais ceux de ses amis qui l’affectionnaient davantage, et qui partant, le connaissaient mieux, se seraient aperçus, s’il l’eussent examiné de plus près et plus longuement, que cette tête était plus lourde, que cet œil était enfiévré, que cette main avait de soudains frémissements au contact des leurs.
Toutefois, personne ne se douta du changement que le séjour de Vienne avait opéré dans la santé du maître. On alla le voir comme d’habitude, et couime d’habitude on le trouvait les cheveux en désordre, les joues empourprées, le regard allumé, penché sur son pupitre et couvrant de notes les feuilles réglées au pentagramme, et qui se succédaient rapidement sous sa main infatigable.
La porte s’ouvrait de temps en temps pour laisser entrer un nouveau visiteur, — car sa porte n’avait jamais de gardien ; Donizetti travaillait au bruit de
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la discussion la plus animée ; — le courant d’air qui s’établissait faisait voler ou éparpillait les feuillets ; Antonio, son domestique, était là, tout prêt à les ramasser et à les classer patiemment.
Seulement, et c’est ce qui étonnait ses amis, jusqu’alors Donizetti avait laissé les causeurs aller bravement leur train, et s’était borné à jeter, par-ci par-là, quelques monosyllabes dans la conversation, sans cesser de travailler ; cette fois, il était d’une loquacité extraordinaire, il parlait à tous et de tout avec une volubilité étrange, il insistait sur les moindres détails, il donnait aux particularités les plus futiles une importance qu’ elles étaient loin de mériter. Ses amis s’en étonnèrent, il y en eut même qui s’en montrèrent un moment inquiets ; mais ils n’osèrent pas se communiquer leurs remarques dans la crainte de passer pour de» prophètes de malheur.
Donizetti était descendu comme d’ordinaire à l’hôtel de Manchester, rue Grammont.
Un jour, vers onze heures du matin, son ami Accursi alla le voir ; Antonio lui dit que le maître ne l’avait pas sonné, que probablement il avait travaillé très-tard et qu’il dormait encore. Accursi ne voulut pas qu’on l’éveillât; il prit un journal et
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attendit. Au bout d’une demi-heure, Antonio, qui lui-même était un peu inquiet, gratta doucement à la porte de son maître ; il attendit quelques secondes, puis il frappa. N’entendant pas de bruit, il ouvrit la porte et poussa un c;-i. Accursi accourut ; Donizetti était étendu sur le parquet, sans connaissance. Est-ce en se couchant, est-ce en se levant, ou dans la nuit qu’il était tombé là, au pied de son lit ? On ne put le savoir. Accursi, après avoir aidé Antonio à le remettre au lit, s’en fut en deux bonds chercher un médecin. Il en trouva un au carrefour Gaillon, et l’emmena à' l’hôtel de Manchester ; en même temps il manda le docteur Ricord, le médecin et l’ami du pauvre artiste.
Les premiers soins du docteur du carrefour Gaillon firent cesser cet évanouissement ou cette léthargie de Donizetti ; puis Ricord arriva, qui félicita son confrère et l’applaudit de n’avoir pas pratiqué une saignée. Elle eût été fatale.
En présence de la menace d’une congestion cérébrale, Ricord, qui n’a jamais connu l’orgueil, demanda une consultation avec les docteurs Andral et Rostan. Les trois savants étaient, le lendemain matin, au chevet du malade, qui, à la suite de
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prescriptions faites pai’ Ricord, avait passé une nuit assez calme, et qui causait comme d’habitude.
On lui fit nombre de questions ; le maître y répondit avec facilité, avec lucidité ; on dut même lui recommander de modérer un peu sa faconde. Il ne tint pas compte de cette exhortation. Au milieu de son éloquence tiubulente, il expliqua comme quoi il avait en lui deux sources d’inspiration ; il les sentait, il pouvait en désigner le siège : l’une, àgauche, était celle de la musique bouffe ; l’autre, à droite, celle de la musique sérieuse. C’était au point que loi-squ’il composait, il sentait comme une espèce de soupape s’ouvrir à gauche ou à droite, selon le genre de musique auquel il travaillait; c’était à gauche ou à droite que le brasier s’enflammait, et que cette moitié de lui-même était fatiguée après les longues heures d’une journée laborieuse pour l’enfantement de l’œuvre.
Les docteurs échangèrent à la dérobée un regai'd significatif. Ce regard voulait dire qu’ils craignaient pour la raison du malade. Mais quelqu’un qui était présent à la consultation, Accursi, je crois, ou le fidèle Antonio, s’empressa de dire que le brillant compositeur avait déj.\, depuis plusieurs années.
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exprimé la même idée. Cette assertion rassura M. Andral qui se promit de prendre note de la bizarre manifestation du musicien-.
Si lîonizetti a dit vrai en principe, il a dû se tromper sur les détails. Ce n’était pas du côté droit qu’était la source de l’inspiration pour la musique sérieuse ; Lucie a dû sortir du côté du cœur,
La raison du malade n’était pas, d’ailleurs, affectée le moins du monde, et les trois médecins ne tardèrent pas à se consulter. Cette consultation et le traitement qu’elle amena, améliorèrent bientôt l’état de Donizetti. Il eut même un renouveau de santé et de vigueur. L’amour du travail revint plus impérieux que jamais,,. Décidément il était guéri. — Hélas ! non. C’était le dernier éclat que jette la flamme d’une lampe près de s’éteindre. — Voici comment cet éclat se manifesta.
Vatel était alors directeur du Théâtre-Italien, de ce beau théâtre qui depuis... mais alors, il était dans toute sa splendeur. Les succès de l’Elisir et de Don Pasquale étaient trop présents à sa mémoire pour ne pas lui faire essayer d’une démarche auprès de Donizetti, qu’il avait là, à deux pas de lui, presque sous sa main.
GAETAKO DOMZETII.
La tentative réussit... Ne vous disais-je pas que l’amour du travail était revenu plus vif que jamais chez le compositeur ?
On chercha le sujet. Donizetti caressait depuis longtemps le de Molière... Qu’on nous
permette de le citer sous ce titre. Cette comédie avait été réduite en italien ou plutôt adaptée à la scène italienne par un auteur dramatique, des plus favorablement connus dans la Péninsule, le comte Giraud. Malgré son nom français (qu’on prononce en italien Dgiraoud), le comte éfait issu d’une noble famille romaine. Ce fut un de ses ancêtres qui fit construire, en dehors de la porte Pamphili, un palais ayant la forme d’un vaisseau, et à cause de cette façon appelé il vascelio. Lors du bombardement de Rome, en 1849, le palais-vaisseau se trouvait entre la ville assiégée et le camp français. Une légion d’Italiens, au nombre de 350, commandés par ce même génértd Médici, qui associa plus tard sa fortune à celle de Garibaldi, et dont le nom brille aujourd’hui aux premiers rangs de l’armée italienne, s’était renfermée dans cette villa, dans ce palais, dans cette redoute improvisée, et la défendait bravement. Pendant tout le siège de Rome, cette poignée
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d’hommes soutint l’attaque de nos troupes. Notre artillerie dut être employée, à regret, pour en avoir raison; il fallut démanteler le vaisseau étage par étage, j’allais dire pont par pont. Le dernier étage démoli, les Italiens descendirent à l’étage inférieur, ainsi de suite jusqu’au rez-de-chaussée. Là, ils se comptèrent : de 350 il n’en était resté que 75 ; encore eussent-ils continué si les munitions ne leur avaient fait défaut ; ils furent obligés de se rendre. Le général français, voulant honorer la bravoure, même chez l’ennemi, fit rendre l’épée au général Médici. On a vu plus tard s’il a su s’en servir... Mais revenons à son illustre compatriote.
Donizetti n’ayant pas dans ses cartons l’arrangement ou l’imitation de Giraud, écrivit à M. Raoul- Rochette, bibliothécaire, en le priant de la lui prêter. On dessina le scénario, les scènes furent tracées, les morceaux de musique indiqués, et le poète qui avait déjà collaboré avec Donizetti au poème de Don Pasquale, M. Jean Ruffini, se mit à l’œuvre pour versifier le scénario de Sganarelle.
Mais, si facile que fût le travail du poète, si rapide que fût l’improvisation du musicien qui avait composé l’Elisir en dix-neuf jours, Vatel ne
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put se résigner à attendre le nouvel ouvrage. Il revint chez Donizetti, et le pria instamment de chercher, en attendant, parmi ses anciennes partitions, celle qui pourrait, avec quelques changements, figurer le mieux sur la scène qu’il dirigeait et qu’il exploitait.
Donizetti l’envoya promener.
Une heure après, quand Vatel rentra, il trouva un billet ainsi conçu :
« Cher ami, vous avez fait une mine^ si piteuse en me quittant que je reviens sur mon refus. J’ai songé à C Ajo neW imbarazzo. Cherchez cette partition, envoyez-la-moi. Il y a des changements à faire, des morceaux à retrancher, d’autres à intercaler. C’est l’affaire d’une semaine, c’est-à-dire une semaine de retard pour le nouvel ouvrage. »
Le soir même Vatel arriva chez Donizetti avec la
partition de l’Ajo nell’ imbarazzo, et le lendemain
le musicien se mit à l’œuvre... Ce fut la dernière
fois qu’il prit la plume. Il serait curieux de voir aujourd’hui les modifications qu’a pu apporter Donizetti à cette œuvre de jeunesse qui, cependant, fit le tour de toutes les scènes italiennes, et obtint partout un succès éclatant.
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GAETANO DONIZETTI
La semæne s’était à peine écoulée que les signes avant-coureurs do mal se manifestèrent de nouveau, et, cette fois, avec plus de force. Les médecins constatèrent une surexcitation nerveuse chez le malade, et lui défendirent expressément de travailler. Antonio enferma dans une armoire tout ce qu’il trouva de musique et de papier réglé sur le pupitre ou sur le piano du maître, et mit la clef dans sa poche. Mais l’oisiveté était au moins aussi dangereuse que le travail pour une nature aussi ardente, pour une organisation aussi productive que celle de Donizetti. Ne rien faire c’était se laisser mourir. Les docteurs se consultèrent de nouveau et lui conseillèrent de voyager pour se distraire.
Donizetti sourit tristement et hocha la tête.
— Le voyage ne peut être une distraction pour celui qui a voyagé presque toute sa vie, dit-il aux médecins. J’ai parcouru l’Italie dans toute sa longueur, m’arrêtant à chaque ville..., sans parler de la France et de l’Allemagne. Cherchez autre chose.
Pendant que la science cherchait, la maladie marchait et d’un pas rapide. Bref, l’état du pauvre artiste empira à tel point qu’il ne fut bientôt plus
GAETANO DONIZETTI
prudent de le laisser sortir seul. La colonne vertébrale commençât à se courber, la tête s’alourdissait, les yeux devenaient chaque jour plus hagards et plus vitreux. Ses amis ne le quittaient plus. Ils se relayaient pour être à côté de lui ; mais il fallait agir de ruse, inventer mille prétextes, car Donizetti commençait à s’apercevoir qu’on le surveillait, et cette surveillance l’exaspérait. A peine pouvait-il tolérer la compagnie de son neveu (le fils de son frère, directeur des musiques militaires du Sultan) qu’on avait mandé tout exprès de Constantinople.
La faculté ne voulant pas prononcer son dernier arrêt, prescrivit le séjour dans une maison de santé. C’était dire qu’elle ne pouvait plus rien pour lui. Qui sait ! des soins affectueux et incèssants, l’air salutaire de la campagne, le calme, un miracle peutêtre l'auraient guéri. Il était encore trop jeune pour mourir 1
On opta pour Ivry et pour la maison de santé du docteur Moreau.
Mais là surgirent de nouvelles difficultés. Comment en parler à Donizetti? Comment lui proposer cette réclusion? Consentirait-il à s’y soumettre? On pressentait un refus ; pis encore, un accès de colère
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chez le malade, une nouvelle surexcitation, une exaspération trop dangereuse dans l’état où il était. . . Il fallait, plus que jamais, recourir à un stratagème.
L’amitié est ingénieuse. Elle chercha et finit par trouver. Voici le résultat de cet innocent complot.
On fit un faux sublime. On inventa une lettre arrivant de Vienne sous le pli de l’ambassade. L’empereur d’Autriche écrivait au maestro de retourner à Vienne pour reprendre sa place de maestro di Capella.
Expliquons en quelques lignes comment et dans quelles circonstances il fut • nommé à cette place si honorifique, et qui avait été occupée, cinquante ans auparavant, par Mozart.
Lors du congrès de Vérone, Rossini avait fait connaissance avec le prince de Mettemich. Il composait alors la Semiramide à Venise. Depuis cette époque il a toujours entretenu une correspondance assez suivie avec le célèbre diplomate, qui était aussi un grand amateur de musique et, partant, un admirateur sincère du maître immortel. Même, peu de temps avant la mort du prince, Rossini reçut de lui une charmante lettre dans laquelle se trouve cette phrase :
Qh GAETANO DOMZETTJ.
« On dit, cher maestro, que vous possédez de » nombreux trésors d’harmonie, que vous faites en- » tendre à quelques privilégiés. Ah! cher maître, » vous devriez bien les répandre, car il n’y a jamais » eu d’époque où on ait eu autant besoin d’harmonie » que celle-ci. »
Ce fut sur le conseil de Rossini, et sur sa recommandation, que le prince de .Mettemich avait fait nommer Donizetti compositeur di Cornera de S. M. I. et R. Apostolique, après la première représentation de Linda di Chamounix.
Le pauvre malade tomba pleinement dans ce piège, tendu, d’ailleurs, en de très-louables intentions. Il oublia sa santé si chancelante, ordonna à Antonio de faire les malles, et Antonio, qui était naturellement dans le secret, ne se le fit pas dire deux fois. Seulement le brave homme hésita à décider s’il devait y mettre ou non de la musique. 11 espérait toujours, lui ! Il espéra jusqu’aux derniers moments !
On se mit en voyage. On avait fait atteler à sa voiture deux chevaux de poste, conduits par un postillon en livrée. Les amis serrèrent la main au maîti e et lui souhaitèrent un bon voyage. Donizetti
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répondit à leurs adieux, et fouette postillon!
Mais une autre voiture suivait à distance la première. Là étaient le neveu de Donizetti avec un ou deux amis et Antonio. Le postillon avait le mot d’ordre. Arrivé à Ivry, il fait cabrer son cheval, pousse un juron formidable, et se jette en bas de sa selle. Donizetti, qui dormait, s’éveille en sursaut et demande ce qui est arrivé. Le postillon lui apprend, en maugréant, qu’un essieu s’est brisé, qu’il faut s’arrêter, envoyer chercher un charron, si l’on ne préfère écrire à Paris pour y demander une autre voiture. Mais, où descendre au milieu de la nuit?
— Tenez, dit le postillon, voici justement un hôtel, je vous engage à y passer la nuit; demain nous aviserons. Au surplus, nous ne pourrions avancer d’un pas.
Le compositeur descend en bâillant. Le directeur de la maison de santé d’Ivry, M. Moreau, le reçoit en affectant les façons officieuses d’un propriétaire d’hôtel. On installe Donizetti dans une chambre très-confortable. Le lendemain le neveu, ses amis et •> Antonio, que sont censés avoir été avertis de l’accident, arrivent pour le voir. Puis, peu à peu, on le décide à s’arrêter un jour encore, et un autre, et le
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suivant, jusqu’à ce que le docteur finit par défendre la porte d’autorité, et entreprit le traitement. Malheureusement, quoique les soins qu’on lui prodigua fussent des plus intelligents, le mal avait fait de tels progrès qu’il était désormais impossible de l’arrêter. L’intelligence était atteinte; le ramollissement du cerveau avait commencé.
De la maison de santé d’Ivry on transporta le pauvre malade aux Champs-Élysées, avenue Chateaubriand. Là, au milieu d’un jardin ravissant, on avait dressé une tente tout entourée de ces fleurs que Donizetti aimait à l’adoration, on traînait le fauteuil de « ce sublime insensé, « — qui n’opposait plus, hélas ! aucune résistance. On n’avait plus besoin de feindre ou de mentir pour être obéi!...
Là, entouré de son neveu et de ses amis, qu’il ne reconnaissmt déjà plus, il attendit, ou plutôt on attendit que la saison des grandes chaleurs fût passée pour le ramener en Italie.
Enfin, on le transporta à Bergame, sa ville natale. Son neveu et Antonio l’accompagnèrent. 11 y resta encore quelque temps chez madame Bazzoni... Puis, la flamme de la vie s’éteignit lentement, comme s’était éteinte celle de l’intelligence.
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Quelques jours avant sa mort, un orgue avait joué dans la rue, — sans savoir sous quelle fenêtre il joumt, — le chant final de Lucia. On vit alors dans l’œil vitreux du mourant s’allumer une clarté soudaine ; quelque chose comme un sourire plissa ses lèvres, les muscles de son visage eurent un tremblement nerveux... Puis la tête retomba sur sa poitrine. Il avait pu dire, comme Edgard de Ravensvvood : Ah! ma Lucie (1) !
Étrange coïncidence ! le jour même où la victoire de Goïto était remportée par les Italiens sur les Autrichiens, au moment où les cloches sonnaient à toute volée, où le canon tonnait, où les vivats éclataient de tous côtés dans les rues, au milieu de cette fête nationale, de cette jubilation d’une ville tout entière, Donizetti rendait le dernier soupir.
1848 était trop gros d’événements politiques pour qu’on eût pu pleurer dignement la mort de ce grand compositeur. Toutefois, le lendemain, Bergame,
(1) Un (les amis de Donizetti, un des poètes qui lui ont fourni de belles pages d’album, M. Achille de Lauzières, a écrit une touchante pièce de vers sur les Derniers moments de Donizetti, dans laquelle il met en relief cet intéressant détail. Ce petit poème a été mis en musique par M. Âch. Montuoro et chanté avec succès à la salle Herz, par Roger, pour qui il avait été écrit. *
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ayant appris la triste nouvelle, fit taire les cris de joie que le fait de Goïto avait excités, et la population accompagna en larmes les dépouilles de Donizetti à son dernier asile.
Plus tard l’illustre sculpteur Vêla lui éleva un mausolée, qui fut inauguré avec toute la pompe due à un des compositeurs les plus féconds et les plus distingués de l’Italie.
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GIUSEPPE VERDI
GIUSEPPE VERDI
Ce n’est pas le compositeur que nous allons dépeindre ; c’est l’homme. Tout le monde connaît l’œuvre de l’artiste ; il y en a bien peu qui connaissent son caractère, son existence, ses qualités, voire ses défauts, qui chez lui ne sont que l’excès des qualités. On connaît d’autant moins cet homme étrange, qu’il semble avoir pris pour devise ce précepte du sage : « Cache ta vie, » et qu’il paraît fuir le contact du monde, ou du moins ne conserver avec lui que les relations sociales strictement nécessaires.
Verdi n’a eu que trois genres d’affections ; mais celles-là il les a eues à un suprême degré : l’amour de l’art, le sentiment national, l’amitié. Vous savez à quel point il a aimé l’art ; quelle lutte courageuse
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et acharnée il a dû soutenir pour se faire accepter de son pays d’abord, puis de la France, quand déjà les deux mondes raffolaient de sa musique ; enfin combien peu de temps a duré la résolution qu’il avait prise il y a deux ou trois ans de ne plus écrire pour la scène lyrique, et combien mollement il résista aux instances qu’on fit auprès de lui pour le décider à nous donner un nouveau chef-d’œuvre. Ceci pour l’amour de l’art.
Quant au sentiment national, il faut s’en rapporter, sur ce point, à ses compatriotes, qui certes ne l’ont pas nommé leur représentant au parlement italien pour ses qualités d’artiste seulement, mais parce qu’ils savaient, et pertinemment, tout ce que cet homme, à l’aspect ferme et sauvage, réunit de véritable amour de son pays, de vertus civiques, de sagesse, de prudence, de courage civil, de bon sens et d’initiative.
S’il en était autrement, l’Italie qui foisonne de grands artistes en tout genre ne se fût pas bornée à donner *le noble mandat de député à Verdi ; elle n’eût pas fait une louable exception uniquement en sa faveur ; et il est probable que si ces considérations ne l’eussent sagement conseillée, le parlement
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italien compterait en ce moment autant d’artistes célèbres que d’avocats; ou tout au moins d’écrivains, de jurisconsultes, de publicistes éminents. Non, ce n’est point l’auteur du Trovatore qu’on a envoyé siéger à la chambre des députés italiens ; c’est Giuseppe Verdi, l’homme qui a partagé toutes les facultés aimantés de son cœur entre son art et' sa patrie, cette noble terre, qu’il a vue pendant si longtemps, morcelée, asservie, agonisante, au point qu’en la regardant se tordre dans les souffrances, on avait cru quelle ne se relèverait plus, et on s’était hâté, trop hâté ! de l’appeler la terre des morts. Seuls, les Italiens savent ce que l’artiste nourrissait de secrètes espérances, quand il écrivait Attila et qu’il ne craignait pas, au plus fort des persécutions d’une autorité soupçonneuse et sévissante, de jeter aux quatre vents cet hymne de liberté, ce cri de résurrection, exprimé par ces vers prophétiques :
Cara Italia, già madré regina
Di possenti magnanimi âgli;
Or macerie, deserto, rovina, etc. (1).
« Nouveau phénix, s’écrie le chœur dans un
(1) Attila, acte I, scène finale.
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transport d’enthousiasme, que la censure aveuglée par les menaces du roi des Huns ne comprit pas ; — nouveau phénix, tu te relèveras des algues de ta vaste marine, etc. »
Verdi n’est pas orateur ; mais, on l’a déjà dit, ce n’est point l’éloquence qui fait le député, ce n’est pas par les discours qu’on gouverne ; c’est par le bon sens, par la connaissance des besoins et des intérêts du pays, par la droiture du jugement, par l’aptitude à cette grande et difficile science qu’on nomme la politique. La parole est un don inappréciable, il est vrai ; mais si elle suffisait à un congrès législatif, le beau parleur l’emporterait toujours sur l’homme pratique. A ce compte-là le pays sermt gouverné par une douzaine d’avocats. Nous avons parlé de devise ; il en est une autre que Verdi paraît avoir choisie : Acta, non verba. Des faits, non pas des paroles.
Ceci par l’amour national.
Reste l’amitié. — Ce sentiment-là. Verdi le comprend dans toute son étendue et dans sa plus large et plus délicate acception.
Pour Verdi l’amitié c’est la confiance, c’est le dévouement, c’est la générosité. Seulement, comme
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toutes les natures d’élite, Verdi ne prodigue pas ce sentiment si noble en lui-même et qu’on est parvenu à faire si banal. Il est froid et réservé avec les simples connaissances, jusqu’à ce que la fréquence des relations, l’homogénéité des caractères, la communauté des idées, ou une occasion, en resserrant les liens, aient engendré l’amitié. Mais à partir de ce moment, c’est à la vie et à la mort.
Aussi s’est-on fait généralement une fausse idée du caractère de Verdi. Cela dépend du degré des relations que la personne qui le juge a avec l’artiste. En un mot, on pourrait presque dire qu’il existe deux Verdi : celui de tout le monde et celui des amis.
Le premier (nous ne le flattons pas) est raide, farouche, brusque, renfrogné ; ses ennemis — il en a comme tous les hommes supérieurs — ajoutent ours. Une invitation lui fait peur ; un dîner, une soirée, un bal, sont pour lui un Vrai supplice. Son épine dorsale n’est nullement élastique, tout au contraire ! Il ne ferait pas cinq minutes d’antichambre, fut-ce dans un château royal ; il dirait la vérité à un monarque, — celui, entre tous les
hommes, qui l’entend le plus rarement. 11 se méfie
GIUSEPPE VERDI
des lettres dont l’enveloppe porte accolés à son nom des titres ou des qualités. Il ouvre, au contraire, avec une prédisposition des plus sympathiques celles où l’on ne voit que son nom tout court et son adresse. Ce sont, dit-il, des lettres d’amis ou des lettres d’affaires. Les autres lui sont adressées par des flatteurs : or celui qui flatte a toujours un intérêt quelconque à flatter : ils demandent d’ordinaire un service : ce service ne fut-ce qu’mené page d’album, c’est un quart d’heure de perdu pour l’artiste, qui dans ces quinze minutes peut écrire La donna è mobile^ ou esquisser le scénario d’un nouveau poème.
Car, ne l’oublions pas, les poèmes que Verdi met en musique ne sont pas l’œuvre exclusivement de M. Piave, de M. Solera, ou de Cammarano. Tous ces poètes ont eu un collaborateur, dont le nom n’a pas paru sur l’affiche, — et ce collaborateur c’est le musicien lui-même. Un des biographes de Verdi a dit quelque part que le Maître agit en quelque sorte avec ses librettistes comme les anciens peintres de fresques agissment avec les ouvriers maçons qui leur préparaient le crépi. Il a eu raison. Une fois le sujet trouvé, le scénario fait, la coupe des divers
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morceaux décidée, Verdi se met à l’œuvre ; et le livret se faut au fur et à mesure que le compositeur avance dans sa composition. — Il n’impose au poète ni la forme ni le mètre ; pourquoi, d’ailleurs prendraiit-il cette peine? Il se préoccupe trèsmédiocrement des vers, lui! Il n’a en vue que la situation; c’est celle-ci qu’il étudie, c’est celle-ci qu’il suit et à laquelle il sacrifie tout ; ce qui explique, nous le répétons, l’elfet qu’il tire de sa musique. Le poète a mis, par exemple, quelques vers de récitatif là où le compositeur trouve nécessaire un solo. Eh bien, qn’à cela ne tienne, le récitatif sous la plume du musicien devient un solo, un air, s’il le veut. De même, si le poète a cru faire un air, un duo, un morceau cantabile, en un mot, là où le musicien est d’avis que la situation n’exige pas ce temps d’arrêt, le duo est bien vite dialogué et s’en va presto, X air perd bientôt son allure et se réâgne à devenir un petit a-tempo, ou tout simplement un récitatif. De là cette nouveauté de coupe dans les morceaux , ce mépris de la tradition, ce dédain pour les vieilles formes des vieux libretti. C’est ce qui explique cette originalité, ces hardiesses, cette émancipation des anciennes formes, cette nouveauté de déUdls, qu’on
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rencontre dans les opéras de Verdi. Jamais, au grand jamais, Verdi ne s’accommoderait d’un livret tout fait, et que le premier compositeur venu accepterait avec enthousiasme. Il n’aime pas prendre un libretto à la façon dont M. de Foy fait les mariages : « Confiance et discrétion. » On peut se marier par les petites affiches, et au moyen de l’entrepreneur d’hyménées; on ne peut composer un ouvrage lyrique en épousant le livret les yeux fermés.
L’autre Verdi ne ressemble pas plus au premier que la nuit ne ressemble au jour.
L’autre est doux, affable, causeur, éloquent même, il aime à passer des heures entières en petit comité, parfois tête à tête avec un ami, à parler beaux-arts, littérature, politique. Et c’est alors que celui quia la bonne fortune de s’entretenir avec lui, a le secret de ce parfait bon-sens, de cette expérience, de cette sagesse, qui font de l’artiste, aux moments des discussions sérieuses, l’homme calme, pratique, prudent, le patriote sincère, le véritable ■< ami de son pays, chez qui le sentiment national ne se laisse pas aller à d’aveugles entraînements, ni refroidir par des découragements.
Verdi, comme la plupart des grands artistes ita-
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liens, a aimé d’un amour égal l’art et son pays natal. Son rêve a été de tenir haut le drapeau de la musique italienne, de continuer à la propager, à la populariser, à en répandre le goût dans les deux mondes. Aussi a-t-on vu que depuis les succès des opéras de Verdi , il n’y a pas une grande capitale qui n’ait voulu avoir une scène lyrique italienne. Il y en avait dix autrefois, il y en a cent aujourd’hui I Son rêve a été aussi de voir son beau pays, qu’on avait cruellement morcelé, faire disparaître ces barrières qu’une politique égoïste, mesquine, soupçonneuse, tyrannique, avait élevées entre les populations, et se réunir, pour redevenir une nation, — or il a été plus heureux encore de voir l’Italie régénérée, qu’il ne l’a été de tous ses succès.
On se souvient que sous le régime des petits princes de la Péninsule, quand le mot Italie était proscrit, et que celui qui le prononçait autrement que pour indiquer l’expression géographique de ' M. le prince de Metternich, était mis en suspicion, on criait Viva Verdi. Son nom servait de drapeau. Les cinq lettres qui le composent étaient devenues sur les lèvres des Itahens les initiales du prograuune de la régénération.
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Le mot Verdi signifiait Victor Emmanuel, Roi d’Italie. Plus tard, en effet, on a pu crier d’un bout à l’autre de la belle presqu’île : Vive Victor Emmanuel, roi d’Italie.
Hasard ! dira-t-on ; assemblage puéril de lettres ; soit. Mais, certes, on n’eût pas pu acclamer un nom qui fût plus cher, plus illustre, et plus favorablement connu de toute l’Italie. La police toscane, parmesane, modenaise, romagnole, napolitaine, sicilienne et milanaise, c’est-à-dire la police autrichienne, eût dressé les oreilles à ce cri, et se fût demandé pourquoi on acclamait avec tant de chaleur et tant d’enthousiasme un artiste. Elle ne se douta de rien. C’était si simple et si naturel de crier : Vive Verdi !
Et maintenant voulez-vous savoir comment Verdi écrit ses partitions ? 11 commence par s’emparer du sujet, par s’en rendre maître. Il lit et relit le poème à la création duquel, nous l’avons dit, il n’est pas étranger, il s’en faut, du choix et de tout l’agencement des scènes et des morceaux. Il le grave dans sa tête, de manière à s’identifier pour ainsi dire avec le drame et avec les personnages de l’action.
Il en étudie les caractères, les passions, et passe des >
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mois entiers à chercher le vêtement qui leur convient. De là cette unité dans l’ensemble et cette grande variété dans les détails, qualités qui caractérisent ses œuvres ; de là cette couleur particulière de chaque partition qui fait qu’un morceau de l’une s’accorde admirablement avec le reste, et qu’il ne saurait être enclavé dans une autre sans qu’on s’aperçût de la différence de style et de coloris. Ce qu’il recherche avec le plus de soin, et ce qu’il trouve avec le plus de bonheur, c’est l’effet des contrastes. Plus la difficulté est grande, plus complètement il en triomphe, et ces difficultés, il se plaît à les créer lui-même, là où un autre tâcherait de les tourner ou de les éviter. Voyez, pour ne citer qu’un ou deux exemples sur cent, le quatuor de Eigolétto. D’un côté, c’est l’éclat de rire de la courtisane ; de l’autre, les sanglots déchirants de l’amante trahie ; ici, l’insouciance du libertin ; là, la douleur poignante du père qui essaie de consoler sa fille lâchement déshonorée. Voyez la Traviata; pendant que la pauvre Violetta gémit dans l’angoisse et voit s’éteindre sa jeune existence, on entend du dehors les bacchanales 'de la mascarade. Inutile de multiplier les exemples. Ceux qui applaudissent à la gaie
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barcarolle des Vêpres siciliennes, qui glisse sur les eaux transparentes de la mer Tyrrhénienne, pendant que le sombre Procida et les autres conspirateurs préludent au massacre des oppresseurs de leur pays ; — ceux qui connaissent les chœurs de Giovanna d'Arco, les scènes émouvantes d’im Balto in Maschera, et surtout de la Forza del destina, peuvent dire si Verdi réussit dans l’art difficile de frapper par les contrastes.
Et qu’on ne croie pas à voir la rapidité avec la- ^quelle Verdi écrit — matériellement parlant — ses partitions, à voir surtout l’absence de ratures dans ses manuscrits, qu’il improvise ses partitions. Comme dans la nature, la gestation en est longue, l’enfantement en est prompt. Il porte ses ouvrages des mois entiers dans sa tête et dans son cœur ; puis, l’heure arrivée, il les met au monde dans le plus court espace de temps possible.
Verdi a écrit sur une table d’auberge, en descendant de voiture, le chef-d’œuvre qu’on appelle le Miserere du Trovatore. Qui peut dire depuis combien de temps cette page s’élaborait dans son cerveau. Tel le colosse de bronze ne met que quelques instants à être coulé dans le moule d’argile, auquel
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l’artiste a travaillé des mois entiers, et une fois moulé, il défie les siècles.
Ceci nous rappelle un trait de la vie d’Horace Vernet. lin Anglais, — on sait si nos voisins d’outre- Manche sont friands des souvenirs de grands hommes, — un Anglais demanda à notre peintre national une petite page d’album, ne fût-ce qu’un simple contour. Horace Vernet fatigué par les obsessions de l’opiniâtre insulaire, prit enfin le livre que l’autre lui tendait, tout en ajoutant, avec ce ton de millionnaire que l’on connaît aux Crésus britanniques, qu’il saurmt récompenser la peine de l’artiste, — et d’une main sûre, ferme, rapide, traça sur une page blanche le contour d’un cheval ; puis il le passa à l’Anglais qui en fut ravi, et demanda ce qu’il devait au peintrè. — Vingt-cinq guinées, répondit Horace Vernet. — Comment ! dit l’Anglais étonné, vingt-cinq guinées pour cinq minutes de travail. — Vous vous trompez, répliqua froidement l’artiste, il y a dix ans que je travaille à ce cheval. Vous. voyez que c’est pom rien.
Verdi conçoit tout à la fois, et le chant et l’orchestration. Il transcrit les mélodies, en s’aidant quelquefois du piano ; quant à l’instrumentation, il
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n’a qu’à se dicter. 11 sait d’avance la place de chaque note et de chaque instrument, et n’a jamais besoin d’en essayer les effets. L’idée musicale est née tout orchestrée dans sa tête, comme la Minerve grecque qui sortit tout armée du cerveau du Jupiter. A le voir instrumenter ses partitions, on dirait qu’il copie de la musique. Il n’emploie à ce travml que le temps matériel, nécessaire à mettre les notes sur le papier réglé.
‘ Ce qui fatigue le plus Verdi ce sont les répétitions ; nous lui avons entendu dire plus d’une fois, qu’il aimermt mieux écrire deux ouvrîmes que d’en faire répéter un seul. Il faut ajouter aussi qu’il sait faire répéter comme pas un. Il n’a aucun ménagement pour les musiciens ni pour les chanteurs. Il exige d’eux tout ce qu’ils peuvent donner. Murmiires d’hommes et plaintes de femmes ne l’émeuvent pas ; il est impitoyable. Il fait recommencer dix fois le même morceau, et ne le quitte que lorsqu’il est persuadé que le mieux est impossible. Pour atteindre ce but il sue sang et eau ; il chante lui-même sa musique pour indiquer l’accent, l’inflexion, le caractère qu’il faut donner à telle ou telle phrase, à tel ou tel passage. Les artistes boudent d’abord, il n’y fait pas
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attention ; puis, quand l’effet est saisi, ils reconnaissent d’eux-mêmes la justesse des observations du compositeur, et leur mauvaise humeur ne tarde pas à faire place à la reconnaissance. Demandez plutôt à Mme Cruvelli, demandez à Mme Gueymard, demandez aussi à Graziani. Ce dernier que vous avez tous entendu à Paris, il y a dix ans, n’était qu’un bary ton doué d’un admirable organe, dont il ne savait pas faire valoir toutes les beautés. Verdi vint à Paris et dirigea les répétitions d’iV Trovatore. A partir de la création du rôle du comte de Luna, Graziani grandit de cent coudées. Aujourd’hui il est l’artiste hors ligne, dont la maladresse de M. Galzado pouvait seule priver le public parisien.
Combien d’autres artistes qui ont commencé par se plaindre, par l’accusw de dureté, par l’appeler méticuleux, brutal même, — bien que la sévérité chez le maître ne s’écarte jamais des règles de la politesse, — lui ont rendu grâce après la première représentation, voire même après la répétition générale.
Aussi pendant les répétitions de ses ouvrages. Verdi est-il inabordable. « C’est un crm, >< dit dans sa locution pittoresque son fidèle Luigi. Ses
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nerfs, en effet, sont tendus comme des cordes de violon; la moindre chose l’irrite et l’exaspère. Ceux qui l’appellent ours ont dû le voir dans un de ces moments. Ils se sont trompés, peut-être, sur le choix zoologique ; c’est hérisson qu’ils auraient dû dire. Il faut pourtant pardonner au maître ces moments d’humeur; ils donnent, au surplus, la mesure de l’amour qu’il porte à son art. Ils prouvent aussi que dans ce foyer brûlant d’où s’échappent, comme de la lave en fusion, des torrents de mélodie, il y a une volonté et une conviction que nulle force humaine ne saurait ébranler.
Il est rare — et on le comprend aisément — qu’ après les premières représentations d’un nouvel ouvrage Verdi ne prenne la clef des champs. L’homme vient à l’aide de l’artiste, il le soulage et le détrempe. Après son art et sa patrie, ce que Verdi aime le plus au monde c’est son village natal — le cœur de sa patrie, si l’on peut s’exprimer ainsi, — le petit village de Busseto, si petit que vous le chercheriez en vain sur les cartes ordinmres de
la Péninsule. Et pourtant il est déjà célèbre aujourd’hui! Verdi possède tout à côté de Busseto une immense propriété, où il a fait bâtir une villa que
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les paysans désignent sous le nom de la Villa del prof essore Verdi. Demandez à un paysan à quelques lieues à la ronde la demeure de Verdi, il vous indiquera la route sur laquelle se trouve le charmant château, et aura soin de vous dire si vous y rencontrerez ou non le professeur. Jamais il ne lui arrive de l’appeler le maestro... Et notez que Verdi n’a jamais professé. Il est vrai que la qualification de professeur implique le nec pim ultrà de l’admiration.
C’est dans cette belle propriété qui a près de deux lieues d’étendue, que Verdi va se reposer de ses fatigues et des ennuis des grandes villes, — de ses triomphes le plus souvent (c’est ce qu’il appelle ses ennuis). Là, le fusil sur l’épaule ou un livre à la main, il visite, en se promenant, ses nombreuses fermes et cause avec ses contadini de culture , de labourage, de semailles, de récoltes, etc. Verdi a fait des études non moins consciencieuses d’agriculture que de contre-point, aussi n’est-il pas depuis Busseto jusqu’à Paime une propriété mieux tenue que la sienne. Les paysans, qui associent d’ordinaire l’attachement à l’estime et à l’admiration, l’adorent et le lui prouvent de mille manières, et dans maintes
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occasions. Il en est une, par exemple, qui touche plus particulièrement le cœur de l’artiste : le soir lorsqu’il va se promener dans les champs avec M“* Verdi, une femme dont les qualités du cœur rivalisent avec celles de l’esprit, les cultivateurs se réunissent pour le fêter en lui chantant les plus beaux chœurs de ses opéras. Non, jamais chant d’orphéonistes ne produira une plus douce sensation que celle que j’éprouvm moi-même un soir d’été, un de ces beaux soirs d’Italie que la lune argente de sa molle clarté, quand, en me promenant avec Verdi, j’entendis au loin, le chœur de la soif des Croisés dans / Lombardi {Jérusalem).
O signore dal tetto natio.
Le maestro lui-même était ému. Et les voix se complétment si bien et nuançaient si bien le chant, qu’on ne regrettmt pas l’absence de l’accompagnement
— En voilà au moins, dit Verdi en souriant, pour cacher ses émotions, en voUà qui ne m’ont pas fait échauffer la bile aux répétitions!
C’est à son talent, à son génie, que Verdi doit cette belle et vaste propriété. Et c’est ce qui la lui
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rend plus chère. Ceux à qui Scribe fmsait, avec une fierté bien légitime, les honneurs de la sienne, comprendront cette satisfaction de llieureux musicien qui naquit sous le modeste toit du pauvre aubergiste.
Ceci nous fait souvenir d’un magnifique hôtel que nous avons vu à Naples, et que Caifarelli, le célèbre sopraniste, fit bâtir avec l’or qu’il amassa en chantant. Comme Scribe, mais plus vaniteux que le spirituel académicien, il fit graver une courte légende sur le fronton du superbe palais :
Amphyon Thebas, ego domum
Amphyon a bâtiJThèbes, moi j’ai fait bâtir cette ' mmson. — Convenez que la modestie n’était pas la qualité la plus éminente du riche sopraniste. Aussi fut-il puni de sa boutade orgueilleuse que l’on peut voir encore gravée sur sa maison d’une des rues adjacentes à celle de Tolède, dans la rue Nerdones, si je ne me trompe. Un plaisant ajouta — quatre autres mots au bas des quatre que Caifarelli avait fait graver. Les voici :
nie cum, tu sine.
Nous croyons inutile de les traduire. Quant à Verdi
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il n’a rien fait écrire sur la façade de sa villa. Je me trompe, il a fait écrire tm nom, celui de Loulou, un chien qu’il aimait beaucoup et qu’il a perdu.
C’est pourtant entre ces murs qu’il a écrit la plupart de ses chefs-d’œuvre. De sorte qu’on peut dire que si la villa est due à une partie de ses ouvrages, elle s’est montrée reconnaissante en faisant éclore les autres. C’est là que Verdi se recueille. Il y appelle son poète favori, Piave, avec lequel, après avoir choisi le sujet, il taille les situations; et c’est sous ses yeux que Piave cherche les mètres et aligne les vers.
Verdi — ne l’oublions pas — • s’est formé luimême. Lorsqu’il se présenta au Conservatoire de Milan, on lui déclara qu’il n’avait pas la moindre aptitude pour la composition, et qu’il ferait bien de renoncer à cette carrière. Que la terre soit légère au* Solon milanais, s’il n’est plus de ce monde. Quant à ses concitoyens, ils se hâtèrent à la représentation d’Oberto et plus tard à celle de Nabucco, de s’inscrire en faux contre ce jugement. Fiez-vous aux professeurs des Conservatoires !
Tout en étudiant la musique. Verdi prit goût à la poésie, cette sœur ainée de la musique, dont les
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compositeurs devaient plus tard en faire presque une esclave. Il commença par lire les classiques italiens, puis il passa aux étrangers. Plus il s’élevait, plus il découvrait de larges horizons, et plus il était avide de nouvelles pérégrinations. Il s’initia aux beautés des théâtres français, anglais, espagnol et allemand. Schiller et Goëthe, Calderon et Lope de Vega, Shakspeare et Byron, il voulut tout connaître — sans parler de nos auteurs contemporains. A tous il emprunta des sujets, et ces emprunts furent les plus heureux. C’est ainsi qu’il a pris II Travatore et la Forza del destino au théâtre espagnol, I due Foscari et Macbeth à l’anglais, I Masnadieri et Luiza Miller à l’allemand, Alzira^ Ernani^ Bigoletto^ au théâtre français, — et nous en passons bien d’autres.
Puis à force d’étudier le théâtre des différentes nations pour y chercher des sujets, il se passionna pour leur littérature, et étendit ses lectures aux ouvrages qui ne sont pas du domaine de la scène. Il meubla aussi son cerveau de toutes les beautés littéraires écloses sous le ciel d’ Orient et d’ Occident. Enfin, les connaissances intellectuelles s’enchaînant les unes après les autres par un lien
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mystérieux, il passa à des études plus graves; si bien que la lecture devint en peu de temps sa véritable instruction ; aujourd’hui l’on peut affirmer que Verdi n’est étranger à aucune des grandes questions sociales, industrielles, politiques, scientifiques et littéraires, qui ont agité les esprits jusqu’à nos jours.
Ced pour l’esprit. — Quant au cœur, Verdi est d’une générosité exempldre. On ne frappe jamais en vain à sa porte. Les malheureux ont appris à bénir son nom. Il est doué d’une grande sensibilité, bien qu’en apparence il ne tienne pas du tout aux choses extérieures.
Qu’on me permette de placer ici une petite scène dont par un heureux hasard, j’d été acteur, quelque modeste qu’ait été mon rôle :
Voici le fait :
Je fus chargé en 1852 par M. le ministre de l’Intérieur, de porter au maestro Verdi les insignes de Chevalier de l’ordre de la Légion d’honneur. Je traversai les Alpes, je descendis en Italie, j’arrivai à Cremone ; puis, après avoir passé le Pô, je me trouvai sur le territoire parmesan. Là je me mis à la recherche d’un véhicule qui me menât à Busseto.
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Le long du chemin, je demandais aux paysans si j’étais encore loin de la demeure de Verdi. — Du f professeur? me répondait-on invariablement. — Oui, que le diable emporte la profession ! — Quand vous serez à Sam’- Agata, descendez, on vous mènera chez le professeur.
Sant’-Agata est l’endroit où demeure Verdi (le professeur), à dix minutes xiu village de Busseto.
Je trouvai Verdi prêt à se mettre à table. Il y avait là un homme d’une physionomie franche, ouverte, sympathique, d’une magnifique prestance, et d’un âge presque double de celui de Verdi; ses manières simples, son langage doux> et affectueux, sa large carrure me frappèrent; il me fit l’effet d’un patriarche. C’était le beau-père de Verdi.
U se nomme Antonio. Nous Ames bientôt connmssance, et un quart d’heure après je l’appelais familièrement le père Antonio. '
Or, pom* le père Antonio, Verdi est un demidieu; et en disant demi, je ne dis que la moitié de la vérité. Il ne parle de lui ni de ses ouvrages sans que les larmes lui viennent aux yeux. Il habite Busseto, il en est le gardin naturel et l’archiviste. Il vous montre avec un orgueil qui fait sourire et
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hausser les épaules au compositeur, la chambre dans laquelle Verdi écrivit ; I due Foscari. Puis, si vous avez su gagner sa confiance, s'il vous reconnaît une assez grande admiration pour Verdi, il vous fait voir une pile de manuscrits, qu’il garde comme les prunelles de ses yeux. Ce sont les premiers essais du musicien.
— Voyez, me dit-il, ce tas de notes amoncelées, ce sont les premières perles mélodiques écloses du cerveau de mon cher Verdi. A treize ans, déjà il écrivait des quintetti et des symphonies, sans que personne lui eût appris les règles de la composition ; il s’était fait seulement indiquer les tablatures des divers instruments dont se compose l’orchestre, et il alignait ces instruments sur le papier avec la plus étonnante facilité. On peut encore aujourd’hui exaniiner ses premiers essais; on n’y trouvera pas la moindre faute d’harmonie. Cinq enfants de son âge, que j’avais moi-même dressés, exécutaient dans nos petites soirées du village les quintetti du maestro en herbe, et en les écoutant, on sentait déjà que le génie rayonnait dans cette jeune imagination. A cet âge aussi, il composa pour adnsi dire instinctivement, une grande ouverture dont le manuscrit est là. Une
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bande militaire qui venait les jours de fête à Busseto, l’exécuta publiquement, et elle causa une telle surprise, qu’on refusa de croire que Verdi en fût l’auteur. 11 en composa une seconde. Tout doute alors disparut. Depuis cette époque, ces ouvertures sont restées dans le répertoire de la Banda et au jourd’hui encore, elles figurent sur ses programmes.
Que de fois Verdi aurait voulu bourrer sa cheminée de ces vieux papiers ; un regard déchirant du père Antonio a seul empêché l’auto-da-fé. J’y vis bon nombre de morceaux de musique religieuse, et je me rappelai que les premières études de l’auteur de Rigoletto et de XiTraxiata, furent faites sur le buffet d’orgue de l’église voisine. Ce sont les archives, ou plutôt le sancta-sanctorum du père Antonio ; il a la clef de cette chambre et ne la confie à personne.
Nous nous mîmes à table ; inutile d’ajouter que ce fut le père Antonio qui tint le dé de la conversation, et que Verdi en fut le sujet, au grand désespoir du maître qui renonça, de guerre lasse, à le faire taire.
Au dessert, je me levai un instant et je revins une petite boîte à la main.
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— Cher maître, dis-je à Verdi, en posant la boîte devant lui, voici un témoignage de sympathie du gouvernement français, je devrais ajouter et du public français.
Verdi fronça le sourcil, ouvrit la boîte et trouva la Croix de chevalier, avec deux ou trois mètres de ruban rouge que j’avais eu soin d’y ajouter.
Il chercha à dissimuler son émotion ; au fond, il éprouva une vive satisfaction, et me serra vivement la main.
Mais ce fut le père Antonio qui resta ébahi. 11 voulait parler, et il lui était impossible d’articuler un mot; il agita les bras, se leva, se jeta au cou de Verdi, le serra sur sa poitrine, l’embrassa, m’embrassa à mon tour, puis ses yeux se noyèrent et il pleura comme un enfant.
Ensuite, il prit la boite, en détacha la croix, la plaça lui-même à la boutonnière de Verdi ; enfin quand il put parler :
— Oh ! il faut que je la montre à tout Busseto, s’écria-t-il : prête-la moi pour ce soir, je te la rapporterai demain matin, je t’en prie. Ils seront si heureux 1
Il parlât des fermiers ei des paysans. Gomment
GIUSEPPE VEBDI.
lui refuser cette joie. Verdi le laissa faire. C’est ce qu’il put trouver de mieux, «car résister au père Antonio ce serait chose impossible.
En eifet, l’excellent homme, pour mieux montrer à ces braves gens l’effet que ferait la croix, en décora son propre habit, et ainsi paré s’en alla en courant au village.
— C’est la Croix d’honneur que le gouvernement français a envoyée à Verdi. Le professeur est nommé chevalier de la Légion d’honneur!
Je vous laisse imaginer si les échos de Busseto répondirent aux vivats des paysans.
Le père Antonio est âgé, mais son cœur est resté jeune ; il a la candeur d’un enfant. C’est à lui qu’on peut approprier ces vers d’un de ses compatriotes :
Ha la neve degli anui sul crine.
Ha l'aprile degli anni nol cor.
C’est-à-dire : la neige au front et la jeunesse au cœur. Il a l’habitude d’accompagner Verdi dans toutes les villes d’Italie, d’assister aux premières représentations de ses ouvrages. Qu’on juge de ses émotions ! Lorsqu’il retourne à Busseto, il en a pour des semaines entières à raconter tout ce qu’il a vu.
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tout ce qu’il a entendu, et tout ce qu’on a fait au maître de fêtes et d’ovations. Il y a quelques années il vint à Paris. Comme Verdi travaillait, il avait forcément liberté complète. Oh ! il en profita bien ! Il quittait sa chambre au lever du soleil et ne rentrait que le soir. Où allait-il? Que faisait-il? Je ne sais; mais quand il quitta Pai'is, il connaissait la ville et les alentours comme pas un provincial ( je ne dis pas un Parisien et pour cause) il en avait exploré tous les coins mieux que toute une légion d’Anglais.
LUIGI
LUIGI
Luigi est un type, un personnage étrange, une individualité qui damerait le pion aux Kaleb, aux Vendredi, aux Grimaud, à tous les serviteurs les plus fidèles et les plus romanesques.
Il est, de son état, loueur de voitures à Reggio ; la. musique, l’ambition et le dévouement l’ont fait valet de chambre.
Son maître est Verdi.
Quand nous disons u son maître, » nous ne sommes pas exacts. Verdi est son dieu. Verdi seul est grand, et Luigi n’est pas son prophète ; il est sa créature. Après Verdi, et à une respectueuse distance, il a deux autres adorations : la musique de
LUIGI
Verdi et les artistes qui chantent la musique de Verdi.
11 suit son seigneur et maître, comme l’ombre suit le corps ; et comme l’ombre , il se tiendrait volontiers à ses pieds si le maître le pennettait. Hâtons-nous de dire qu’il ne le permet pas.
Quand Verdi voyage, il n’a pas besoin de penser aux mesquines nécessités de l’existence, à ce qu’on appelle les prosaïques réalités de la vie; Luigi se charge de tout : il est son courrier, son valet de chambre, son commissionnaire, son archiviste, et si nous ne nous trompons pas, il est même un peu son cuisinier. 11 serait son barbier, si Verdi n’avait pas l’habitude de porter la barbe.
Il n’y a pas un opéra de Verdi, pas un morceau, pas une phrase, une mesure, une note que Luigi ne sache par cœur; on brûlerait toute la musique du maître, qu’il pourrait la dicter depuis Nabuchodonosor jusqu’à la Forza del Destino, son dernier opéra.
A propos de cet opéra, void un trait qui peint assez fidèlement le dévouement et l’insouciance de Luigi :
Verdi était à Turin où il siégeait à la Chambre
des députés. Luigi était allé à Busseto, en mission extraordinaire, probablement. Qui sait! l’illustre musicien avait peut-être oublié un livre, un objet quelconque; il avait commis l’imprudence de le regretter tout haut, Luigi l’avait entendu et il n’avait eu rien de plus pressé que de faire quelques centaines de milles pour aller le chercher.
Dans l’intervalle. Verdi lui écrit de ne pas retourner, car il doit se rendre à Saint-Pétersbourg pour les répétitions de la Forza del Destina ; la saison avançait, et cet ouvrage était impatiemment attendu.
Le jour de son départ, pendant que le maestro se promeneût sous les arcades de la piazza Castello, attendant avec quelques-uns de ses amis l’heure du départ, il voit arriver un homme ruisselant de sueur ; c’étmt son Luigi.
« D’où diable sors-tu? lui dit Verdi.
— J’arrive de Busseto.
— Pourquoi faire ?
— N’allez-vous pas à Saint-Pétersbourg?
— Après?
— Eh bien, me voilà. Partons.
— Et ton passe-port?
LUIGI
— Il est prêt.
— Et le bagage?
— Le voilà. I)
Le bagage était serré dans un vaste foulard que Luigi tenait à la main, noué par les quatre bouts.
— a C’est tout ?
— Dame ! »
Le maître et ses amis ne purent retenir un grand éclat de rire. Luigi ne se déconcerta pas.
— « Mais, malheureux ! crois-tu que tu trouveras en Russie le soleil de l’Italie? 11 te faut des fourrures, des manteaux, que sais-je!
— Bah I fit Luigi. Un petit verre de rhum et l’on a chaud comme en juillet. »
Heureusement, il y avait là, à dix pas, un marchand d’habits; Verdi achète un grand paletot, doublé de peaux de n'importe quel quadrupède, des bottes idem, une casquette de loutre, et, en se hâtant un peu, on arriva comme la cloche du départ sonnait.
Luigi partit avec son maître pour St-Pétersbourg.
Luigi baragouine assez de français pour ne pas être compris d’un Parisien; mms à l’étranger, il parvient à s’expliquer.
lot
Une fois ÿ Sidnt-Pétersbourg, ses contrariétés commencèrent. Il gelait à pierre fendre; lui, Luigi, était sur le gril; les répétitions avîdent dû être interrompues ; M“* Lagrua étmt tombée malade.
« La saison avance, disait-il, en poussant des soupirs à faire tourner un moulin, et nous ne serons pas joués. C’était bien la peine de travailler comme des nègres pour composer notre 'opéra! Qu’on nous rattrape une autre fois à faire des chefsd’œuvre pour les servir dans ce pays de sorbets perpétuels et d’esquinancies. Chien de climat, va! » Et il pestait et jurait comme un vetturino roma- ' gnol.
Verdi, lui, souriait et haussait les épaules.
U Ne t’affecte pas tant, Luigi, disait-il ; ce sera pour la saison prochaine. Rien ne presse.
— Vous en parlez à votre aise, maître. Croyezvous que je vous laisserai venir une seconde fois dans la glace. Si vous vouliez écouter mon conseil, nous prendrions notre partition et nous la porterions ailleurs. Oh ! oui, si vous m’en croyiez, vous viendriez avec moi à Paris.
Vieni meco, sol di rose Infiorar ti vo la vita,
— Ne endos pas. S’il est inutile d’attendre ici nous partirons.
— A la bonne heure 1 Ici, je deviendrai une glace non pas à la vanille, mais à la bile. Je mourrai de colère et de froid.
Grand Dio 1 morir si giovloe.
— Ne te désole pas ; si, dans une semaine, les répétitions ne peuvent être reprises, nous partirons.
Vola, O tempo I etc.
Fit Luigi, en chantant l’allégro de 1’^ d’FJvira, dans Ernani, et il se mit à gambader sur le tra la la de Rigoleiio.
De retour en Italie, Luigi qui avait sué sang et eau pour fûre comprendre son français aux moujicks moscovites, parlait russe aux birrichini italiens. A Paris, il parle le patois de sa ville natale, et trouve que ces savoyards de Pariûens n’ont pas l’ombre de perspicacité.
Essayez de le questionner sur le talent de tel ou tel chanteur, de telle ou telle cantatrice. Ceux qui chantent les opéras de Verdi exclusivement, sont des phénix ; ceux qui possèdent les deux répertoires
LUIGI
sont des fourvoyés qui peuvent, le repentir aidant, se réhabiliter ; les autres, qui chantent du Rossini, du Bellini ou du Donizetti, sont des crétins, le mot est de lui ; seulement, en italien il est diablement plus expressif.
Pour lui, Fraschini est le ténor par excellence ; non pas parce qu’il a une voix admirable et un talent hors ligne, mais parce qu’il ne chante que les opéras de Verdi. Mario a été un piètre ténor jusqu’aux dernières années. Il y a très-peu de temps, il est entré dans la bonne voie, et s’il voulait, dit-il, il pourrmt devenir un artiste. 11 promet beaucoup.
Luigi ne chante que dans deux circonstances : quand il ne fait rien et quand il travaille.
Inutile d’ajouter qu’il chante la musique de Verdi. Il adore tous ses opéras, excepté il Trovatore..^ qu’il préfère, et Bigoletto... dont il est fou.
Et l’on aurait tort de faire fi de sa voix de ténor ; elle est très-acceptable, et juste comme il y en a peu. En outre, il a de la mémoire comme pas un. S’il avait voulu il eût été artiste ; mais il est trop ambitieux, il a préféré suivre sa vocation et est resté valet de chambre. — Oui, mais valet de Verdi, c’est mieux qu’être artiste, dit-il.
lOÂ
LUIGI
Un soir, il avait accompagné son maître chez le duc***. Naturellement il était resté dans l’anti- (îhambre. Les portes du salon étment ouvertes, et l’on entendait le piano. C’était un prélude ; Luigi reconnut les notes initiales du trio d’/ LombartU. Peu à peu il se rapprocha sans s’en apercevoir, comme s’il eût obéi à une force magnétique ; si bien qu’il finit par arriver jusqu’à la porte du salon et par entendre ce qu’on y disait.
Verdi tenait le piano et préludait. La dame de la mîûson, debout près de lui, et son frère, qui a une excellente voix, regrettaient l’absence d’un ténor. Ils auraient chanté ce magnifique trio. Luigi n’y tint plus; il s’avança hardiment et commença à chanter la partie du ténor.
On le regarde ébahi. Qui étmt cet homme? D’où sortait-il? Verdi ne savait pas s’il devait s’en fâcher ou en rire. 11 prit ce dernier parti.
— Ne faites pas attention, madame, dit-il, c’est mon démon gardien ; il sait toute ma musique, et si le cœur vous en dit, il chantera la partie de ténor.
La duchesse qui est une femme d’esprit, ne se le fit pas dire deux fois. On attaqua le trio, et il fut exécuté un peu mieux qu’au Théâtre-Italien.
LUIGI
Toutefois, si Luigi n’a pas voulu être artiste, il a daigné se faire professeur. Voici comment :
Verdi, comme je l’ai déjà dit, possède à Busseto une vaste propriété, quelque chose comme une dizaine de kilomètres de terrain ; ce sont des fermes, des cascines, des métairies ; tout une petite colonie agricole. Les paysans font valoir ces terres, de compte à demi avec l’heureux propriétaire.
Luigi a eu une excellente idée. Le soir, après le travail des vendanges, de la cueillette, de la moisson ou du labourage, il a réuni tantôt les paysans d’une métairie, tantôt ceux d’une autre, et leur a enseigné des chœurs des opéras de Verdi. Avec un peu de patience, beaucoup de bon vouloir et l’instinct musical du peuple italien, il a fait de ces bons cultivateurs d’excellents orphéonistes. Si bien que lorsque le maître s’en va faire un tour à sa campagne, une surprise l’attend à chaque ferme. Ici, c’est le chœur des soldats dans le Trovatore :
Squilli, ecbeggi la tromba guerriers I
Là, c’est le chœur d’.^rnam',* plus loin, celui d’/ due F oscari, de RigolettOt de Nabucco, de la T raviat a,
LUIGI
de Giovanna d’Arco^ etc. Les voix se marient et se fondent admirablement; on ne regrette presque pas l’orchestre ; le chant est juste, accentué, nuancé.
« 11 y a du Luigi là-dedans, « se dit Verdi la première fois qu’il les entendit..
Et Luigi, fier et heureux : « C’est mon Conservatoire, maestro, dit-il. Je suis professeur dans mes moments perdus. »
L’hiver, il a ses vacances forcées. Verdi travaille et n’a certes pas besoin de Luigi ; il ne va pas tous les ans à Saint-Pétersbourg; la neige couvre les champs, les paysans se tiennent autour du feu; il ne fait pas bon chanter en plein aii\ Alors Luigi s’en retourne à Reggio (de Modène), où il reprend son métier de loueur de voitures et son costume original. Ce costume se distingue surtout par un gilet-veste qui, au besoin, peut servir de paletot. 11 lui descend jusqu’à l’aine. Naturellement il est vert, d’un vert éclatant. Cest son drapeau et son écusson tout à la fois : couleur parlante, sinon armes parlantes. Luigi mène à grandes guides deux chevaux auxquels il a donné les noms de Trovatore et de Rigoletto. Quand on entend le clic-clac de son fouet et le cri de hue! hue! Rigoletto! hue! hue !
LUIGI
Trovatore! on pas besoin de se retourner; on sait que c’est Luigi « l’ombre de Verdi, » comme on le désigne dans la bonne ville de Reggio.
Luigi serait un vrai prodige, un phénomène, s’il n’avait pas un défaut : il est poltron ; non pas en face du véritable danger, oh non ! Il ferait le coup de fusil à merveille ; mais il pâlit et tremble comme une feuille quand on parle de revenants.
Un soir M“* Verdi lui joua un tour pendable. Ils étaient à Busseto. Elle avmt fait placer au fond d’une allée très-sombre, sur un petit tertre, une tête de mort; et dans la tête elle avait fait mettre un bout de bougie. C’était alfreux à voir. Les yeux flamboyaient comme ceux d’im spectre sortant des enfers. Luigi tremblait de tous ses membres, ses dents claquaient.'
— Poltron ! lui dit M“* Verdi ; approche-toi de cette tête, tu verras que ce n’est pas un fantôme.
On lui en dit tant, que Luigi, trois quarts de force, un quart de bon gré, s’avança lentement jusqu’auprès du petit tertre. Mais arrivé là, quelque chose de plus épouvantable l’attendait. La tête de mort chanta le miserere du Trovatore. Du moins, un gamin qu’on avait fait cacher derrière le tertre.
LUIGI
le chanta pour la tête de mort, s’accompagnant d’un tout petit orgue de barbarie.
Luigi chancela, voulut se signer, s’enfuir, tomba à genoux, poussa un cri rauque et s’évanouit.
On eut peur de la peur qu’on lui avait faite... Verdi qui se promenait dans le jardin et qui entendit le cri, accourut et trouva que la plaisanterie était un peu risquée. Il s’approcha de Luigi, qui était étendu par terre les yeux fermés, et se bouchant les oreilles de ses deux mains. Seulement, comme U tremblait, ses mains ne bouchaient rien du tout. Le maître fredonna un air de la Forza del Destino. Ce fut le sel le plus puissant pour faire reprendre connaissance à Luigi. Il se leva, regarda son sauveur et s’écria :
Sel tu dal ciel disceso,
O in ciel son io con te 7
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LUIGI GORDIGIANI.
LUIGI GORDIGIANI.
Il n’est jamais trop tard pour parler d’un compositeur dont les innombrables mélodies, écloses vingtcinq ans durant, sont encore fraîches, vivaces et prêtes à faire une seconde fois le tour du monde. Il y a quelques mois, on annonça la mort de Luigi Gordigiani, en faisant suivre cette douloureuse nouvelle de quelques lignes de regret ; on déplora la perte prématurée de ce fécond musicien, qu’on se borna à appeler le Schubert italien, et tout fut dit. Ce n’est pas assez pour un compositeur qui a eu bien des imitateurs, mais qui n’a pas encore été remplacé.
Pauvre Gordigiani I si gai, si spirituel, si popu-
hiire, jetant à l’air sa chanson et son mot badin,
LUICI GORDIGIAM.
beau causeur, mélodiste intarissable, toujours le sourire ou la plaisanterie aux lèvres, il s’est éteint brusquement, comme si la Mort, fatiguée de se voir narguer sans cesse par son insouciance et sa verve moqueuse, eût soufflé sur cette existence.
Nous n’essayerons pas de la raconter ici cette existence folâtre et pourtant tourmentée, oh oui, tourmentée par bien des angoisses, par la difficulté surtout de voir s’ouvrir devant lui les portes d’un grand théâtre, auxquelles cependant il n’aurait eu qu’à frapper ; et c’est ce qu’il ne voulut pas faire, dans la fausse conviction que la scène accueille avec froideur les spécialistes ou reste fermée devant eux.
Une fois cependant, moitié par condescendance, moitié par curiosité, il se dirigea, ou plutôt il se laissa mener vers un théâtre. Ce fut aux instances du prince Charles Poniatowski, le frère de l’auteur de Pierre de Médicis. Le prince Charles, — comme son frère le prince Joseph, comme sa femme la princesse Élisa, ce trio d’excellents musiciens, un baryton, im ténor et un soprano, pour ne parler que de la voix et du talent de ces parfmts interprètes, — le prince Charles, disons-nous, portât un vif intérêt à Gordigiani, auquel le liât une longue et sincère
LUIGI GORDIGIAM.
amitié. Il se mit en tête de lui faire donner un opéra. Le nom de Poniatowski est chéri en Toscane ; c’ est le puissant sésame qui ouvre toutes les portes, même celles d’un théâtre, si glissantes et si faciles à tourner sur leurs gonds, quand elles s’ouvrent au public, si lourdes et si dures quand c’est un nouveau compositeur qui ose y frapper.
Mais la difficulté n’était pas de trouver un théâtre. Florence ayant toute sa saison remplie, Livourne était là qui s’empressa d’offrir un des siens, le théâtre Rossini. La scène trouvée, il s’agissait de décider le compositeur. Gordigiani n’était pas paresseux, tant s’en faut ! A ceux qui l’accuseraient de paresse on pourrait répondre par quelques centaines de stornelli, parmi lesquels on peut compter, haut la main, une moitié de chefs-d’œuvre. Après tout, Rossini aussi passe et passera longtemps pour le plus incorrigible paresseux que le soleil d’Italie ait réchauffé, et Rossini a écrit une soixantaine d’opéras, dont bon nombre à jamais impérissables. Mais Gordigiani ^ méfiait du public, de ce public qui cependant lui était plus que sympathique. Il répondait aux instances de son Mécène et ami :
— Que voulez-vous! on est si habitué à mes
LUIGI GORDIGIANI.
pauvres petits stornelli, qu’on me jugera d’avance ; on voudra bien m’accorder la qualité de mélodiste,
mais jamais, au grand jamais, on ne consentira à me croire un harmoniste. Ah ! si j’annonçais un opéra composé tout entier de storneili et de chansons, arrangés en airs, en duos, en trios, je ne dis pas ; mais une grande machine avec ses morceaux d’ensemble, ses finales, son ouverture, l’orchestration... Autant proposer à un ciseleur de faire le pendant du Moïse de Michel- Ange.
— Pourquoi non? lui répondit-on, Benvenuto a bien fait le Persée.
— Oui, répliqua-t-il, et vous savez ce qu’il a dû endurer pour en venir à bout. Encore, si beau que soit ce bronze, n’a-t-on pas constaté un défaut au pied gauche? Non, décidément, je ne ferai pas un opéra.
On transigea; on proposa un opéra comique. Ce genre souriait davantage à l’humeur gaie de Gordigiani, il était plus en rapport avec son caractère enjoué. Il faillit accepter. Mais aussitôt il se ravisa. Pour avoir choisi un genre plus modeste, il n’en restait pas moins la question des morceaux d’ensemble, de l’orchestration, etc. Or, à l’entendre.
LUIGI GOBDIGIANI.
Gordigiani était persuadé que le public ne lui aurait jamais reconnu une aptitude pour l’harmonie. Que voulez-vous ! Il y a tant de présomption ailleurs ; on peut rencontrer quelquefois des excès de modestie.
Le prince Charles eut alors une idée ingénieuse; Mabellini, l’élève favori de Mercadante, était à juste titre estimé un des meilleurs harmonistes de Florence. Moins brillant comme mélodiste, il connaissait tous les secrets de l’instrumentation. Ses symphonies avaient un succès légitime et incontestable. Un morceau d’ensemble dans un opéra de lui, intitulé : le Comte de Lavagna^ passe pour un vrai chef-d’œuvre. Gordigiani et Mabellini étaient bons amis et bons camarades. Le prince se dit qu’une collaboration intelligente de ces deux compositeurs serait une bonne fortune pour le public; l’un apporterait dans le nouvel ouvrage toutes les richesses de la mélodie, toutes les ressources de l’harmonie. Le prince proposa cette espèce de fusion à Gordigiani, qui se borna à répondre : Vous m’en direz tant!...
Puis il demanda à un des meilleurs poètes italiens, M. de Lauzières, un libretto, en lui expliquant
LUIGI GORDIGIANI.
l’ingénieuse combinaison à laquelle il devait servir. M. de Lauzières n’eut garde de refuser à l’artiste patricien, pas plus qu’aux deux compositeurs, sa part de collaboration.
C’est ainsi que Gordigiani donna, au théâtre de Livourne, un opéra comique intitulé : r Avrenturiero — un ouvrage rempli de beautés, pétillant de mélodies originales, et d’un style pur, correct, irréprochable. On applaudit vivement aux deux musiciens, et on oublia bientôt l’opéra, — ce qui n’est pas très-rare en Italie.
Mabellini s’en retourna à la Chapelle, à l’Académie philharmonique dont il dirigeait les magnifiques concerts. Gordigiani, lui, revint à ses stornetli.
Ceux-là, on ne les oubliera pas !
Il ont bien vite franchi les collines toscanes, ils ont bien vite passé les Alpes, ils n’ont pas attendu que l’auteur eût disparu pour venir jusqu’à nous. Ils étaient sur tous les pianos de Paris et de la province, ces beaux stornelli italiens. Il nous arrivèrent comme un vol d’hirondelles, et on leur fit si bon accueil, qu’ils n’ont plus quitté cette terre hospitalière.
Il sont là par gerbes, sans indication de séries.
LülGl GORDIGIANI.
sans autre lien qui les rattache que leur air de famille et leur origine commune. Oh! oui, elles sont si différentes l’une de l’autre, ces charmantes mélodies, et cependant on voit qu’ elles sont sœurs. C’est bien d’elles qu’on peut dire avec le poète :
Faciès non omnibus una,
Nec diversa taroen, qualis decet esse sororum.
Il y en a de tout genre, de toute couleur et de toute beauté. Comme dans XElisir de Donizetti, Ve n’ha d ogni misura e d’ogni cotta ; des ariettes, des chansons, des ballades, des romances, des prières, des berceuses, des nocturnes, des sérénades, des barcarolles, des rispetti. Ces derniers notamment ont un caractère sui generi, qui en fait le charme ; ils sont florentins par excellence. On sait que les paysans de Fiesole ou du Mugnone prennent pour thème initial une fleur quelconque, et la font servir de rime à un compliment d’amour ou à un reproche, suivant la tendresse ou la froideur de leurs bien-aimées. Aussi les entendez-vous moduler toute espèce de cantilènes naïves, tantôt lestes et accortes, tantôt traînantes et ^langoureuses à la suite de fwr di finocchio, fwr di cilîegio, fwr di susina, etc.
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LUIGI GORDIGIANI.
Parfois c’est une simple pensée qu’un poète envierait au pauvre habitant des chaumières, et que souvent il lui vole ; celle-ci par exemple ; nous la choisissons entre mille :
Fior di gaggia,
Oh se il sospiro avesse la parola Che dolce ambasciadore cbe saria!
ce qui veut dire : « Si le soupir pouvait parler, quel charmant ambassadeur ne ferait-il pas ? »
Eh bien, Gordigiani a recueilli tous ces rispetti; il a fait le tour des campagnes de la Toscane et s’en est revenu chez lui, avec une corbeille pleine. Les fleurs y étaient toutes. Quant aux mélodies, il les avait oubliées pour la plupart ; or les rispetti ne pouvaient que gagner à cet oubli. Le fécond compositeur les a mises de son cru. Nous en citerons une demi-douzaine : fior di finocchio^ fior di gaggia^ fiorin di canna, florin fiorello, florin di lino, florin di pero; autant de joyaux mélodiques.
Impossible de choisir parmi les stornelli, on serait par trop embarrassé; il faudrait en citer une bonne moitié... en la prenant ^au hasard — et en demandant pardon à l’autre moitié.
LUIGI GORDIGIANI.
Chose étrange ! cependant, Gordigiani était l’homme le plus gai de la terre, et les plus mélancoliques de ses mélodies sont aussi les plus belles. Sans parler de sa fameuse prière
O santissima vergine Maria,
qui restera éternelle, et qui est un chef-d’œuvre dans son genre, nous citerons la Tradita, Vorrei morir^ la Partenza, il Tempo pasèato ;
Tempo passato perché non ritorni!
Nous citerons surtout cette mélodie si douce et si suave qui a pour titre : la Pauvre Mère, et ce reproche à la fois si amer et si poignant adressé par une jeune fille à Y amie qui lui a pris son fiancé :
Ognuna tira l’acqua al suo molino.
Une surtout qui commence par ce vers :
O gentilina, gentilina tantôt
est restée sur les lèvres de toutes les femmes de Florence, paysannes ou patriciennes, bien que dans la romance ce soit un homme qui parle.
Puis il y en a qui vous remplissent les yeux de
LUIGI GORDIGIANI.
larmes. Ce sont des sanglots déchirants, des gémissements modulés, des plaintes d’un cœur qui se brise. Telles sont Le sentirai cantar, le requie e i carmi; O ciel pietà di me; il Nome di tnia madré, et tant d’autres. C’est bien le cas de dire : « j’en passe et des meilleures ! »
La plupart de ces mélodies sortaient, comme un jet de chant, de la tète de Gordigiani ; il les notait au crayon puis il les travaillait, les caressait et les soumettait à cette œuvre de polissage, qui est le secret de la correction de son style.
L’inspiration ne lui faisait jamais défaut ; citons un exemple : un soir nous étions avec ce maître dans un salon ; une dame ouvrit devant lui un album et lui demanda une petite page. Gordigiani ne répondit pas comme Chopin, par un refus doublé d’une impertinence; mais il s’excusa en prétextant qu’il ne composait que sur des paroles, et qu’il n’en avait pas sous la main. Un poète était là, qui improvisa un stornello sur le mot Che ! qui revient si souvent sur les lèvres moqueuses des Florentins. {Che pourrait se traduire par bah! ou plutôt par ouat!)
C’est la jeune fille qui parle ; elle est mourante ;
LUIGI GORDIGIANI.
elle s’adresse à l’homme quelle aimait et l’a délaissée : — (( Je te disais bien que tu m’oublierais, que tu ne serais plus le même, tu répondms : « bah I bah ! » [che) je te disais que si j’étais délaissée j’en mourrais ; tu répétais : a bah ! bah ! on ne meurt pas d’amour. » — Et maintenant que ma dernière heure est arrivée, maintenant que tu me vois mourir de douleur, tu viens me dire que tu m’mmes encore ; c’est à moi maintenant de répondre : « bah ! bah ! » Tu me dis que tu m’aimeras bien plus que tu ne m’as aimée. « Bah ! » celui qui s’est parjuré une fois ne mérite plus qu’on le croie. Moi, j’ai tenu mon serment; je t’ai aimé jusqu’ au dernier moment, et je meurs. »
Le poète mit dix minutes à aligner les deux strophes du stornello. Gordigiani en mit cinq pour trouver la pensée mélodique et quinze pour la noter sur le papier. Total : demi-heure. La dame chanta le stornello à livre ouvert, ou plutôt à album ouvert, et on le trouva si beau qu’il lui fallut consentir à le faire publier. — C’est ainsi qu’il se trouve aujourd’hui dans un de ses recueils.
La musique de Gordigiani est' généralement lacile, sympathique, expressive; elle se loge dans
LUIGI GORDIGIANl.
l’oreille la plus distraite et la mémoire ne doit pas faire de grands efforts pour la retenir. Ce qui fait le charme principal de sop œuvre, prise dans l’ensemble, c’est la grande variété de coloris. On ne , dira certes pas de ses stornelli, comme des paysannes de la Suisse, qu’il suffit d’en connaître un pour les connaître tous. Ici, vous trouvez une chanson preste et espiègle, jetant son bonnet pardessus les moulins, la mélodie court-vêtue, primesautière, trottant menu et raillant le passant ; tournez la page, et vous rencontrerez l’élégie, non pas la pleureuse académique qui range les plis de sa tunique et demande la mesure de sa douleur au contre-point; mais l’élégie du cœur, le sanglot qui éclate, la larme qui brûle, la plainte qui déchire l’âme. '
On a comparé Gordigiani à Schubert. On a eu tort. Nous ne trouvons aucun point de rapprochement entre ces deux musiciens. La muse de Schubert est rêveuse et mélancolique comme la Marguerite de Gœthe ; celle de Gordigiani est multiple ; c’est l’image de l’Italie : un ciel d’azur, des jardins ensoleillés, des prahûes embaumées, la passion fiévreuse, l’amour pris au sérieux; extase ou torture.
LUIGI GORDIGIANI.
qui enivre ou qui tue. « Croce e detizia al cor. «
Et maintenant que nous avons esquissé en quelques traits le compositeur, occupons-nous de l’homme.
Gordigiani, nous l’avons dit, était très-gai de sa nature et très-spirituel. Dans une réunion intime, dans un cercle d’amis, dans les salons même, la parole était presque toujours à lui. Sa bonne humeur se répandait bientôt sur tous les assistants. On ne saurait dire comment la transition avait lieu ; mais aux premières paroles de Gordigiani le changement s’opérait : il devenait acteur et l’auditoire devenait le public. Et certes la galerie n’avait pas à s’en plaindre.
Sa physionomie franche et ouverte y était pour beaucoup. Et cette physionomie était si mobile, si expressive, que bien des fois, il réussissait à raconter une petite histoire, rien qu’avec le jeu des muscles de son visage, le mouvement des yeux, le plissement de son front.
Ceux qui manient bien le crayon font à peu près la même chose avec une série successive de têtes, dont l’expression varie : l’homme se met au lit; il se réjouit de l’idée de faire un bon somme; il se
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pâme d’aise; soudain il entend un léger bruit; un doute lui survient; a-t-il bien fermé sa porte? si c’étaient des voleurs ! le bruit recommence ; l’homme a peur: on vient évidemment le dépouiller; si on allait l'assassiner ; il tremble ; il veut crier au voleur, mais la voix s’éteint dans sa gorge; tout à coup, une idée lui traverse l’esprit : si c’étmt le chat; en effet, c’est Minet qui fait la chasse. Qu’il a été bête d’avoir peur d’une bête !
Nous avons vu faire à Gordigiani la peinture, si l’on peut se servir de ce mot, des péripéties d’une partie de campagne, rien qu’avec le jeu de sa physionomie. On partait avec le beau temps ; on revenait mouillé jusqu’aux os. Cétait à se tenir les côtes. Ce jeu ne durait que cinq minutes ; et on’ était pris d’un fou rire qui durait un quart d’heure.
Gordigiani avmt une belle tête. Il étsût chauve et portait la barbe très-longue, brune, à reflets roussâtres. Une tête de saint Jérôme au désert. Il était de taille moyenne, maigre et nerveux.
Sa nature le portait à voir toutes les choses du côté comique. Il s’amusait de tout et amusait tout le monde. Son esprit était vif, pétulant, maâs bon.
LÜIGI GORDIGIANI.
Quand il voulait être méchant, il chatouillait et ne mordait jamais. Chez lui, l’ironie fine remplaçât le sarcasme; l’épigramme suffisait sans recourir au mot caustique. D’ailleurs, il y avait tant de bonne franchise dans ses réponses, que celui qui aurait eu le mauvais goût de s’en fâcher n’aurait pas trouvé les rieurs de son côté.
Il avait un talent spécial pour les parodies ; il a parodié des opéras tout entiers : libretto et musique. Nous ne connaissons rien de plus amusant ni de plus spirituel que la parodie de Nornia. L’œuvre de Romani et Bellini, chargée par Kven^e de Gordigiani, a été jouée par lui dans des salons particuliers. Elle faisait, seule, les frais d’une soirée, et des plus charmantes. On riait aux larmes. Ce n’est pas la seule. Il a fait aussi les parodies de la Sonnambuta, de la Parisina^ etc.
11 nous est resté dans la mémoire un vers dans lequel Gordigiani a mis toute la gamme musicale. Le nom des sept notes y est, et par ordre de tonalité. Parisina est avec son amant Hugues. Le mari arrive en chantonnant. La suivante accourt et s’écrie : — a Sauvez-vous, madame, le duc est dans les escaliers. » (En italien escalier et gamme sont le
LUIGI GORDIGIANl.
même mot, seule — far le seule veut dire monter et faire des gammes.) En effet, le duc entre en fredonnant une gamme, et, s’adressant à Parisina, lui dit d’un ton sardonique ;
D’o re mi fa sol la signera omaggio,
c’est-à-dire : madame ne me réserve que de cours instants de son temps. — Or, les parodies de Gordigiani ne sont, tout du long, qu’un feu croisé de jeux de mots, de calembours, de saillies, de traits, souvent de easeades, toujours des farces désopilantes.
Et puisque nous avons écrit le mot farees^ nous irons plus loin et nous nous permettrons d’ajouter que ce maître original, que ce musicien dont les mélodies les plus belles, nous le répétons, sont aussi les plus tendres et les plus mélancoliques, que ce compositeur si distingué et si favorablement accueilli, si chaleureusement fêté dans les plus beaux salons était, quand il le voulait, le plus admirable fareeur de la Toscane. Il appartenait à
cette école qui comptait dans ses rangs M. Romieu,
qui n’en fut pas moins préfet de la Dordogne. Le bourreau du Pipelet , si spirituellement mis en
LIIGI GORDIGIANl.
scène par Eugène Sue, dans les Mystères de Paris, devait être un cousin germain de Gordigiani. Et s’il faut le comparer à un vivant, à un autre charmant original, non moins amusant, non moins distingué comme musicien, non moins favorablement connu dans nos salons, il nous suffira de nommer Vivier. Les deux faisaient la paire.
Citons, au hasard de la mémoire, une ou deux des farces de Gordigiani. Nous les prenons sur mille ; car Gordigiani avait cela de spécial et de caractéristique qu’il ne les préparait jamais, il les improvisait, et surtout il les tirait d’un rien.
C’est plus particulièrement les femmes qu’il aimait à mettre en scène ; hâtons-nous de dire qu’en homme bien élevé il avait le bon goût de s’arrêter toujours au point où la plaisanterie aurait pu dépasser les limites, et devenir une inconvenance.
Un jour une dame passe devant lui, tire de sa poche un billet de la loterie, regarde les cinq numéros gagnants qui étaient affichés à la porte d’un buraliste, fait un léger mouvement d’épaules, et jette son chiffon de papier, désormais nul et sans valeur. Gordigiani le ramasse, s’avance vers la
LUIGI GORDIGIANI.
dame et lui dit en ôtant poliment son chapeau et en lui tendant le billet :
— Pardon, madame, vous venez de laissez tomber ce morceau de papier.
— Merci, répond la dame en souriant, c’est moimême qui l’ai jeté. C’est un billet de la loterie, comme vous voyez, et je n’ai pas deviné un seul numéro.
— Dans ce cas, madame, dit Gordigiani, veuillez excuser une méprise bien involontaire ; tout le monde s’y fût trompé. Je vois tomber ce billet de votre main, je prends la liberté de vous arrêter, et de vous dire : Pardon, madame vous laissez tomber...
— C’est bien, merci, répète la dame, un peu embarrassée de cette explication aussi prolixe qu’inutile. Et elle veut continuer son chemin.
Mais Gordigiani, tenant toujours son chapeau à la main, ajoute avec la courtoisie la plus exquise.
— Merci? et de quoi, madame? Ce que j’ai fait c’est tout simple. Vous laissez tomber un billet. Je crois de mon devoir de vous en prévenir, et je vous dis : Pardon, madame, vous...
— Assez, monsieur, j’ai compris, reprend la
LUIGI GORDIGIANI.
dame, avec un peu d’impatience, et croyant avoir affaire à un original.
— Oh ne vous fâchez pas. »Ie n’ai pas cru vous blesser; j’ai cru au contraire vous rendre service. Vous laissez tomber, etc.
Cette fois la dame qui voit déjà quelques curieux s’arrêter pour entendre le sujet de l’explication, veut absolument se débarasser de l’importun. Mais Gordigiani n’a pas encore renoncé à sa scie. Il s’adresse à un paysan, et lui dit :
— Tenez, monsieur, je vous fais juge. Madame laisse tomber un billet. Je crois devoir l’en prévenir et je lui dits : Madame, vous laissez tomber un billet.
Et il débita sa kyrielle, toujours la même. Un groupe se forme autour de la dame et de son narquois interlocuteur ; Gordigiani s’adresse tantôt à l’un, tantôt à l’autre, et met dans sa justification tant de sincérité, tant de franchise, nous dirons presque de candeur, qu’il met tout le monde de son côté. Bref, la pauvre femme est très-heureuse de pouvoir se dérober à la foule, en remerciant Gordigiani de son obligeance... et en le souhaitant à tous les diables.
LUIGI GORDIGIANI.
Voici maintenant le véritable pendant de cette mystification :
Une charmante jeune femme sort de la porte d’une maison, et, en fermant la porte derrière elle, le pan de sa robe reste prisonnier dans la fente. La plupart des maisons de Florence n’ont pas de concierge. Ce respectable fonctionnaire est remplacé par un système de sonnettes à chaque étage, et dont les boutons, à l’extérieur de la maison, près de la porte d’entrée, sont accompagnés de l’indication de l’étage auquel ils correspondent. On tire le bouton du premier étage ; d’en haut on répond en tirant le cordon. Chacun ouvre ainsi la porte aux siens. — Donc, le bras de la dame qui est retenue captive par le pan de sa robe, n’arrive pas au bouton de la sonnette, premier malheur ! Moitié en riant, moitié en rougissant elle est forcée de s’adresser à un passant, pour le prier de tirer le bouton à sa place. Or le passant se trouve être notre Gordigiani ; deuxième malheur !
Le dialogue suivant s’entame entre la prisonnière et le maestro.
— Pardon, monsieur, voyez, je suis prise par le
LLIGl GORDIGIANI.
pan de ma robe, veuillez tirer le bouton n* 2, je vous prie.
— Comment donc! Certainement, madame, répond Gordigiani après un coup de chapeau, et il étend la main vers le bouton de la sonnette. Mais au moment de tirer il se ravise :
— Pardon, madame. Mais je ne connais pas du tout les personnes qui demeurent au deuxième dans cette maison.
— Qu’importe, sonnez toujours ; ne voyez-vous pas que je suis prise?
— *Ah I permettez. Si c’est un monsieur qui demeure au deuxième, et qu’il se mette à la fenêtre pour voir qui sonne à la porte, il pourrait croire...
— Croire quoi ? D’ailleurs ce n’est pas un monsieur, mais sonnez, de grâce, vous ferez vos réflexions après.
— C’est juste. Et Gordigiani met la main sur le bouton. Puis il dit :
— Faites vos réflexions après ! C’est facile à dire. Supposez, comme je croyais, que ce soit un monsieur qui demeure au deuxième, et qu’il me vît m’éloigner avec vous.
— Mais, Monsieur, je vous ai déjà dit...
LUIGI CORDIGIANI.
— Qu’il nous vit sortir ensemble.
— Vous voulez donc me tenir ici à perpétuité ?
— Moi, madame ! Oh 1 pourriez- vous croire.
Nous abrégeons le dialogue. Gordigiani ne se décida à sonner qne lorsqu’un petit groupe se fût formé et qu’il eût expliqué aux curieux le juste motif de ses hésitations.
Les farces de salon ne sont pas moins intéressantes que celles en plein air. On ferait un volume des plus amusantes, rien qu’en choisissant une trentaine de celles de Gordigiani. Et, ce qui étonnera davantage, pas une des personnes qui ont été mystifiées par lui n’ont pu se fâcher. Quelques-unes de ces victimes ont ri jaune ; mais toutes ën ont ri. C’est, du reste, ce qu’ elles avaient de mieux à faire.
Pauvre Gordigiani! Nous l’avons vu à son dernier voyage à Paris, dans le salon du prince Poniatowski, il était miné déjà par la maladie qui devait nous l’enlever. Il était gai et insouciant comme un disciple d’Horace. 11 nous chantait quelques-uns de ses nouveaux stornelli, des pages ravissantes. Il nous chanta surtout une complainte de sa composition (paroles et musique) , la complainte du géant foco. Celle-là on ne pouvait jamais l’entendre tout
LUIGI GORDIGIANI.
entière. Â la moitié on avait déjà demandé grâce tant on riait...
Mais assez parlé de rire. Il est bien triste de se rappeler tant de gaieté en présence de tant de regrets.
CAMILLO SIVORI
CAMILLO SIVORI
Par une rare exception, celui-là n’a pas été entravé dans sa vocation par des projets^de famille plus ou moins ambitieux. Parcoui-ez les biographies des grands artistes, vous y lirez que presque toujours, il y a eu lutte entre le père et l’enfant; celuici était destiné au barreau, celui-là à la médecine ; l’un rêvait pour son fils le titre de professeur, l’autre le titre de tabellion. Heureusement l’art a fait comme l’eau, qui, plus on la comprime, plus elle s’élève en jet vigoureux. S’ils n’avaient pas trouvé de résistance ces braves et respectables parents, en Italie surtout, l’Italie eût compté quelques procureurs ou quelques notaires de plus — comme si elle en était pauvre, hélas! mais à coup sûr, sa
CAMILLO SIVORI
lumineuse pléiade de compositeurs et d’artistes eût été considérablement rognée. Son firmament musical serait aujourd’hui par trop clair-semé.
Heureusement pour lui — qui n’eut pas aux premières années de sa jeunesse à pâlir sur Cujas, — pour l’art qui peut, â juste titre, être fier de le compter dans ses rangs, — et pour nous tous qui l’avons entendu, — le petit Camille naquit, en quelque sorte prédestiné. Il choisit sa carrière avant de naître, ou du moins il désigna sa vocation. Le fait est notoire, et a besoin de cette notoriété pour que sa singulafrité ne trouve pas d’incrédules.
C’était à Gênes, en 1817. Paganini donnait im concert au théâtre Saint- Augustin. M“* Sivori, la mère de notre violoniste, qui aimait beaucoup la musique, n’avait eu garde de manquer une aussi belle occasion d’entendre une célébrité musicale telle que Paganini. Elle était dans cet état intéressant et très-avancé où la reine d’Angleterre s’est trouvée si souvent. N’importe, elle se rendit au théâtre. Ce soir-là Paganini fut étourdissant de verve et de génie. Il n’avait fait jusque-là que des prodiges, il fit des merveilles. La mère de Sivori était impressionnable (le mot n’est pas français, mais
CAMILLO SIVORI
qu’on nous le passe, d’autant qu’il s’agit ici d’une Italienne et qu’il exprime parfaitement l’effet que la musique peut produire sur l’exquise sensibilité des Italiennes). Elle se sentit tellement émue, qu’on fut forcé de l’emmener; on n’eut que le temps de la transporter chez elle. Si on ne s’était pas hâté, nous lirions aujourd’hui en tête des biographies du violoniste génois : « Camille Sivori naquit en 1817, dans une loge au théâtre Saint-Augustin de Gênes, à la dernière mesure d’un agitato de Paganini. »
Ne dirait-on pas que c’était lui, encore plus que sa mère que le jeu de Paganini impressionna si vivement?
Quoi qu’il en soit, l’enfant, dès qu’il put faire usage de ses mains pour s’amuser, imitait les joueurs de violon, avec deux morceaux de bois, et aussitôt qu’il sut exprimer une idée, il demanda qu’on lui achetât non pas un cheval de bois ou un polichinelle, ce premier rêve des autres enfants, mais un petit violon. Les grands parents de Sivori doivent avoir quelque part, à Gênes, un portrait de lui fait tant bien que mal par quelque Raphaël manqué et dont on avait eu tort de ne pas contrarier la vocation. La toile représente un baby de deux ou trois
GAMILLO SIVORI.
ans, jouant non pas du violon, mais avec un violon. L’instrument est d’un beau vermillon à filets blancs ; l’enfant est jaune coing, et se détache admirablement sur un fond bleu Marie-Louise. On dirait un drapeau. Ce portrait, s’il laisse quelque chose à désirer du côté du dessin et de la sobriété de la couleur, fait date cependant. En 1820 Sivori posait déjà, son violon à la main.
Deux ans plus tard, c’est-à-dire en 1822, le désir de l’enfant fut exaucé. Un musicien du nom de Restano donnait des leçons aux jeunes sœurs de Sivori. On le pria par la même occasion d’enseigner les gammes au petit Camille. Seulement ce que Restano faisait apprendre aux demoiselles Sivori, c’était la guitare. Mais avec un peu de bonne volonté et beaucoup de complaisance, un guitariste peut donner des leçons de violon. Restano ne s’y refusa pas; toutefois l’année ne s’était pas écoulée qu’il déclina cet honneur. L’enfant prodige perçait déjà à travers les exigences de l’enfant terrible, et le professeur crut faire acte de prudence de battre en retraite. Il accompagna sa démission par ces paroles prononcées du ton solennel et inspiré d’un oracle ; « Cet enfant fera parler de lui. » — Oui, bon et naïf
CAMirXO SIVORI.
Restano, vous aviez raison, et pour prouver encore mieux la vérité de votre prophétie, permettez-nous de ne plus occuper de vous nos lecteurs et de continuer à parler de cet enfant, qui à cinq ou six ans promettait par vos lèvres prophétiques de faire parlet de lui.
On se hâta donc de confier le jeune Camille à im musicien de la vieille école italienne, nommé Costa. Ce fut le véritable maître de Sivori. Paganini le trouva tout prêt à recevoir ce qu’on appelle la dernière main, quand il revint à Gênes. Le roi des violonistes n’eut qu’à l’entendre jouer un morceau pour reconnaître dans cet adolescent si précoce des dispositions extraordinaires. Il s’offrit immédiatement pour lui donner des leçons. Il lui tardait de le faire jouer en public. C’était juste. Il avait hâté la naissance de l’enfant, il voulait hâter celle de l’artiste. Cet homme était toujours pressé ; il avait vraiment le diable au corps !
Et il ne se borna pas seulement à lui donner des leçons, lui qui n’était pas trop fri^d de cet exercice professionnel, mais encore il composa pour le petit Sivori six sonates pour violon avec accompagnement de guitare, d’alto et de violoncelle et
CAMILLO SIVOBI.
un concertino dont Sivori a gardé l’autographe.
Ce concertino, maintes et maintes fois Paganini le fit jouer en public au petit Sivori, en l’accompagnant lui-même sui' la guitare ; car, on le sait, une • dfâ faiblesses du célèbre violoniste était de pincer de l’instrument de Figaro. Que voulez-vous? il en a été ainsi de tout temps! SalvatorRosa qui n’eût pas eu de rivaux dans le paysage, se fâchait tout rouge quand on l’appelait paysagiste, et donnait ses inimitables tempêtes par-dessus le marché et en guise ' d’appoint à celui qui lui achetait une petite toile du genre historique. Il est vrai que sous les doigts de Paganini la guitare devenait une harpe.
Sivori suivit son illustre maître, ou plutôt fut entraîné par lui à Paris et à Londres, où l’on fit l’accueil le plus flatteur à l’enfant prodige, aussi bien pour son talent que par déférence pour le célèbre professeur. C’était l’esquif qui suit le vaisseau.
Mais ces succès précoces éblouirent le jeune artiste sans l’enivrer. Plus il montait, plus il découvrait de vastes horizons qui lui étaient inconnus, et qu’il lui tarda d’explorer. Il comprit que ce ne sont pas seuls les doigts et l’archet qui font l’artiste;
CAMILLO SiVORI.
que quelle que soit l’agilité de ces doigts, quelle que soit la sûreté de cet archet, il faut des études sérieuses, une profonde connaissance des maîtres de l’art, un cours complet de contre-point pour briller au premier rang, sous peine de n’ être jamais qu’un exécutant, si prodigieuse que soit l’habileté de son jeu.
Ses parents le comprirent à leur tour, et ils firent revenir l’enfant à Gênes, où il travailla assidûment la composition avec Giovanni Serra, excellent professeur de contre-point. Cette nécessaire et fructueuse retraite ne dura pas moins de onze ans! Mais aussi, au bout de ces onze ans, Sivori pouvait lui-même lutter avec les plus habiles contre-pointistes. ^
En 1830, Camille Sivori commença cette longue odyssée qu’il n’a pas encore interrompue et qui, paraît-il, ne devra pas cesser de sitôt. U fait bon de voyager au bruit des applaudissements, d’avoir la Renommée elle-même pour avant-coureur, et de laisser derrière soi les regrets les plus vifs et les souvenirs les plus brillants 1
C’est à Florence, au théâtre Standish, dans cette bonbonnière, moitié scène, moitié salon, que Sivori
CAMILLO SIVORI
dâO
recommença sa carrière de violoniste, à laquelle il avait préludé, en enfant prodige, à la suite de Paganini, à Gênes, à Paris et à Londres. Mais le théâtre Standish ne pouvait contenir que l’élite de l’aristocratie de la ville, et encore ! 11 fallait une salle bien autrement vaste, Sivori fut obligé de passer au Cocomero, où tout Florence alla l’entendre.
Après Florence, ce fut le reste de la Toscane ; puis il alla en Allemagne, et nous vous faisons grâce de l’énumération de toutes les villes où il se fit entendre. Comme nous venons de le dire, la Renommée qui le devançait partout, lui fit préparer uir ' charmant petit logement dans un hôtel de Moscou, un autre non moins confortable à Saint-Pétersbourg ; Sivori s’y rendit, et docile aux exigences de ce guide despotique, il donna des concerts dans les deux capitales moscovites, des concerts dont tous les artistes, virtuoses, solistes, et exécutants de tout genre qui s’y sont succédé depuis ces dernières vingt années n’ont pas affaibli le souvenir.
Mais soit que Sivori eût la nostalgie de ses succès d’enfant, soit qu’il tînt à recevoir ce qu’on est convenu d’appeler la consécration de l’art, ce baptême
CAMirXO SIVORI.
que toute notabilité vient recevoir à Paris, comme au foyer d’où rayonne la gloire, il quitta la Russie et ne fit qu’une étape jusqu’à notre salle des Menus- Plaisirs. Il avait hâte d’être jugé en dernier ressort par ce grand aréopage, par ce tribunal suprême de l’art européen, comme il appelle encore, aujourd’hui le Conservatoire impérial de Musique.
Il tenait avant tout au suffrage de l’Italie, parce que c’était sa patrie et parce que c’était la patrie de l’art. Ce suffrage, il l’avait obtenu, et au-delà de ses espérances.
Plus tard, il avait tenu à celui de l’Allemagne, cette ten'e de la musique classique, ce vaste lycée des harmonistes. Le suffrage de la vieille Germanie, pas plus que celui de l’Italie, ne lui avait fait défaut.
Restait, enfin, celxii de Paris, qui concentre en lui, par son puissant éclectisme, tous ceux des autres nations, et qui le donne par l’organe des membres du Conservatoire. Ce fut l’épreuve que Sivori voulut tenter.
Nous nous souvenons encore — et Sivori aussi ! — de cette brillante matinée. Ce. fut plus qu’un succès pour le jeune violoniste, qu’on avait vu tout
CAMILLO SIVORI
enfant, et qui avait tant grandi, — à la taille près. Ce jour-là, le public du Conservatoire, d’ordinaire très-sobre d’ovations, — ce dont nous sommes loin de nous plaindre, — dégela tout à coup, et fit éclater son enthousiasme en bravos à enrouer un crieur public, en applaudissements à fatiguer les mains d’un chevalier du lustre.
Sivori en était tout ému, bien plus ému qu’il ne l’avait été au théâtre Saint-Augustin de Gênes, quelques heures avant sa naissance, au concert de Paganini.
Le Conservatoire de Paris ne se borna pas à exprimer au jeune violoniste toute sa sympathie et toute son admiration : il voulut lui donner un témoignage de cette admiration et de cette sympathie, et lui décerna, à l’unanimité, une médaille d’or; précieux souvenir que Sivori ne céderait pas pour un Stradivarius et plusieurs Amati.
Toutefois, si flatteuse, si méritée, si belle que soit une médaille d’or, vînt-elle du Conservatoire de Paris, elle ne donne pas de revenus. Or, les propriétaires d’hôtels, les tailleurs, les cochers, même les plus philharmoniques, ont l’habitude de ne pas se contenter de l’exhibition de ce précieux
CAMILLO SIVORI
témoignage d’estime quand on demande leurs services. Force fut donc à Sivori de passer le détroit pour aller faire une copieuse récolte de livres sterling à l’effigie de S. M. la reine Victoria, bien autrement prisées par les susdits hôteliers, tailleurs et cochers, que toutes les médailles qu’on se bornerait à leur montrer, sans leur permettre de les monnayer.
Cette espèce de moisson se fait d’ordinaire en Angleterre entre le printemps et l’été. On appelle cela la saison; et, en effet, c’est la saison par excellence. Sivori se trouva si bien de sa première récolte, qu’il voulut la renouveler trois fois. Quand on prend des guinées, on n’en savait trop prendre. Après trois ans de séjour en Angleterre, et un petit calcul arithmétique que Sivori fit en vidant son portefeuille, il pensa qu’il n’est pas si bon terrain qui, après trois ans de récoltes abondantes, n’ait besoin de se reposer, et s’en alla en Hollande. Il lui venait de ces côtes comme des bouffées de million rance ; il désira savoir à quoi s’en tenir sur la richesse de messieurs les Hollandais, et surtout sur leur goût pour la musique. Il eut à s’applaudir de cette bonne résolution.
De là, il passa en Belgique, y donna des concerts ;
CAMILLO SIVORI
puis il s’orienta pour savoir où diriger ses pas. Il avait vu, après l’Italie, la France et l’Angleterre, l’ÂUemagne et la Russie, la Belgique et la Hollande, presque toute l’Europe en un mot. Il résolut de traverser l’Océan, et de s’en aller voir un peu le nouveau continent. C’était tout naturel de la part d’un concitoyen de Christophe Colomb.
Quand nous disons un peu, nous ne sommes pas exacts. Il resta sept ou huit ans en Amérique. Il est vrai qu’il visita soixante-sept villes. C’est vous dire que son archet ne se reposa pas trop. Chez les Américains, d’ailleurs, l’activité et la locomotion sont à l’ordre du jour.
Il est encore une chose à l’ordre du jour des Américains, c’est l’enthousiasme. Quand les Yankees aiment un artiste, ils en raffolent; ils le couvrent de dollars et de fleurs, ils l’assomment de sérénades et d’aubades, ils le mangeraient tout cru pour lui prouver, comme Ugobn, qu’ils ont des entrailles, et, pour mieux le lui prouver, ils les lui feraient visiter. Notre ami Sivori ne fut pas mangé par messieurs les Yankees, mais il ne tint qu’à un cheveu qu’il ne servît de pâture aux poissons. Voici * comment :
CAMILLO SlYORT,
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En traversant l’isthme de Panama, il dut passer une rivière dans une barque conduite par quatre nègres. Le trajet, sans être trop long, manquait de gaieté. Pour se distraire, Sivori eut la malencontreuse idée d’essayer de l’effet que produit le son du violon sur les noirs. Aussitôt pensé, aussitôt fait. 11 tire l’instrument de son étui, et, cours mon archet !
Au commencement les choses ne vont pas trop ' mal. Les nègres cessent de ramer et écoutent de toutes leurs oreilles. Mais bientôt ils se mettent à pousser des cris de feu, auxquels succèdent des chuchotements fort inquiétants. Impossible à Sivori de comprendre ce qu’ils se disent entre eux; probablement ils parlent nègre. Mais il le devine à quelques gestes significatifs. Ces étranges rameurs l’ont pris pour un sorcier, pour le diable lui-même peut-être, et ils se mettent d’accord sur la façon la plus prompte de s’en débarrasser. Sivori s’empresse de rangaîner sa fantaisie et son violon, et tâche de les persuader de son mieux qu’il est un simple mortel. Son éloquence n’atteindrait pas le but, si elle n’était pas consolidée par un paquet de cigares et une bonne bouteille d’eau-de-vie.
CAMILLO SIVORI
Depuis ce moment, quand Sivori voit un nègre sur l’un des trottoirs, il se dépêche de prendre le trottoir opposé. Il ne donne pas la main à M. Alexandre Dumas sans une certaine appréhension.
De Panama, Sivori se rendit au Pérou, qui justifia pour lui les qualités financières qu’on attache à son nom. Puis il passa au Chili, à Valparaiso, où une frégate le prit à son bord, et voulut lui faire hommage du prix de transport jusqu’à Rio-Ja neiro.
Mais Sivori, l’ingrat! ne rappelle cette gracieuseté qu’avec un sentiment de profonde amertume. C’est peut-être à cause de l’attaque de fièvre jaune qui faillit l’enlever dans cette belle capitale de l’empire brésilien. Timeo Danaos et dona ferentes, répondit Sivori, qui n’avait pas perdu son latin, quand un nouveau navire lui offrit un nouveau passage.
Hâtons-nous cependant d’ajouter qu’à la fièvre jaune près, Sivori a gardé, les meilleurs souvenirs du gracieux accueil qu’il reçut. à Rio-Janeiro.
Il préféra donc choisir le moment, et partir, en payant son billet de steamer, pour Buenos-Ayres
CAMirj.O SlVORl.
dont le nom lui parut de bon augure. Il ne s’était pas trompé. En effet, entre les chaleureuses ovations qu’il obtint dans cette ville, — ce qui ne dut pas l’étonner, si modeste qu’il soit, — il fit une rencontre qui l’étonna vivement, ou plutôt qui lui causa une bien agréable surprise. Il se trouve nez à nez avec Restano, son premier maître de violon, le prophète de sa gloire. Je vous donne à penser si l'étreinte fut cordiale. Le maître et l’élève faillirent s’étouffer mutuellement.
Sivori, toujours pressé par la rage de la locomotion, serait passé en Chine, mais il soupesa son magot, et s’en étant trouvé satisfait, il s’en revint dans sa ville natale.
Il aurait pu se reposer et vivre tranquillement de ses revenus, mais une circonstance fatale et — hâtons-nous de le déclarer — tout à fait indépendante de sa volonté, lui fit perdre la fortune qu’il avait amassée si honorablement.
Sivori ne se découragea pas. C’était une carrière à recommencer. Voilà tout. Eh bien, il la recommença. Et comme il se souvint fort à propos de « sa première moisson, il retourna vite en Angleterre. Après huit ans, le terrain avait dû se bonifier.
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CAMirxO SIVORI.
Il resta trois ans cette seconde fois, chez nos voisins d’outre-Manche, le même temps qu’il y avait passé la première fois, et les ovations ne lui firent défaut pas plus que les guinées.
L’Écosse et l’Irlande se cotisèrent pour l’applaudir et pour réparer la brèche si cruellement faite à sa fortune.
Ceux qui ont été à Londres à l’époque de la première grande Exposition doivent se souvenir de son brillant séjour.
Mais il n’est pas de beau pays dont tôt ou tard on ne se lasse, surtout quand on descend, religion à part, du Juif-Errant.
Sivori vit un jour une carte de la Suisse. Ce fut un trait de lumière. — Eh parbleu ! s’écria-t-il, et la Suisse que j’oubliais! Vite, partons, j’ai hâte de visiter la patrie de Guillaume Tell et du Sunderbund.
Il se dirigea sur Genève... Mais sa chaise de poste versa, et il se fractura le poignet de la main gauche !
Sans M. Lafontaine, ce vaillant disciple de Mesmer, nous serions forcé d’arrêter ici la biographie du cé- , lèbre violoniste génois.
CAMIl.LO sivoni. l/j9
Après deux mois d’angoisses, car il croyait à jamais brisée sa carrière, Sivori essaya de nouveau ce poignet si précieux sur son magnifique Guarnerius. Les doigts, sauf une défaillance provenant d’un repos trop prolongé, n’avaient rien perdu do leur souplesse. Il les mit bravement en exercice, et bientôt après il fit les délices de treize cantons. La majorité lui parut suffisante au sujet de la Confédération, et il retourna en Italie. Il revit Florence, cette fois à la Pergola^ retrouva sa Gênes chérie, où il joua pour l’inauguration d’un nouveau théâtre ; puis il passa à Marseille, où il eut un succès d’enthousiasme, et d’un enthousiasme méridional, ce qui double la valeur du mot.
M. E. Bénédit écrivit en cette occasion une remarquable monographie de Sivori ; il raconta les principales péripéties de cette existence si mouvementée, et fit une appréciation fort judicieuse de son talent.
« Sivori, dit-il, est, de tous les violonistes célèbres de notre temps, celui qui rappelle le mieux son maître et son illustre modèle Paganini, dont l’école éminemment orirginale a produit de nombreux imitateurs. Comme d’habitude, la plupart de ces instrumentistes ont pris le côté le plus excentrique du grand artiste génois, sans avoir en
CAMir-LO SIVOBI.
eux scs puissautes ressources ; d'où il suit que le jeu pèche constamment sous le rapport de la justesse et de la précision. Sivori, lui, malgré son goût pour la fantaisie et l’originalité, remplit toutes les conditions du violoniste, au gré des plus sévères connaisseurs, fussent-ils disciples de Viotti oudeBaillot En conservant dePaganini les traditions las plus bizarres, les plus hardies, il perpétue également ses meilleures qualités, c’est-à- dire la justesse, l’ampleur, la grâce et re.\pression. Il porte même plus loin que Paganini cette dernière faculté, à notre avis la plus belle de toutes, comme on a pu le voir à Pair final de Lucie. Dans ce morceau tout rempli de sentiment et de larmes, Sivori vous imprassionne à l'égal des plus grands chanteurs Rubini et Duprez. Les vibrations pénétrantes qu'il tire do ses cordes, sont moins l’effet d’un calcul artistique que le résultat de l’inspiration et d’une sensibilité profonda Toujours égal, toujours purement expressif, Sivori dit d’un bout à l’autre cette belle mélodie de Donizetti avec des accents d’une éloquence inouïe, et de plus avec une sobriété d’ornements, qui décèle chez l’artiste le sentiment du goût le plus pur. V Adagio et le rondeau de la Clochette, de Paganini, redoutable composition que bien peu de violonistes jouent d’une manière irréprochable, est pour Sivori un jeu d’enfant La légèreté, le galbe de son archet et l’insouciance aimable avec laquelle il attaque le motif du rondeau jettent sur ce début un charme inexprimable, auquel vient se joindre une surprise non moins grande lorsqu’il imite sur la chanterelle le tintement d’une petite clochette avec tant d’éclat et de pureté métallique, que l'on a peine à distinguer le timbre du violon. >
De Marseille, notre violoniste passa à Lyon, à
CAMJLLO SIVOBI.
Bordeaux ; il visita la plupart de nos grandes villes départementales. Et là, comme partout et toujours, la Renommée l’a précédé, le succès l’a suivi.
L’année dernière (1862), on proposa à Sivori de prêter le concours de son talent à un concert donné au bénéfice des pauvres, sous le patronage de M. le comte Walewski ; la même proposition avait été faite au violoniste Alard. Sivori, après quelques sages observations, crut devoir céder aux instances qui lui étaient faites. Alard se présenta le premier devant le public pour exécuter un concerto de Mendelssohn. Il fut accueilli avec une prédilection marquée, notamment par l’orchestre et les chœurs. C’était naturel. Il est apprécié et aimé de tous les artistes. Il joua d’une façon très-remarquable son concerto, dont tous les morceaux furent fort applaudis. Le concert continua, et ce ne fut qu’à onze heures, lorsque le public était déjà fatigué, que Sivori se présenta à son tour. Il fut bien accueilli par le public, froidement par les musiciens, qui crurent faire tort à Alard en montrant de la sympathie pour Sivori. Ils ne connaissent pas Alard I
Sivori attaqua le formidable tutti d’un concerto en si bémol de Paganini. L’auditoire était éveillé.
CAMILLÜ SIVORI.
Le solo iuiuiUauie qui le suit suffit à le charmer. Les applaudissements éclatèrent de tous les points de la salle, et se changèrent en trépignements, lorsque le solo se termina par une cadence véritablement diabolique qui transporta l’auditoire. Jamais triomphe ne fut plus complet. Quatre mille personnes, qui frappent des mains et crient bravo! c’était à devenir sourd ou à souhaiter de l’être.
Camille Sivori a toute la verve et le brio des Italiens ; il en a aussi la délicatesse et la passion. Quand il joue les Quatuors, on dirait un grave Allemand ; quand il joue un de ses Carnavals, celui de Cuba, celui du Chili ou le Carnaval Américain (car il a trop d’esprit pour jouer l’éternel Carnaval de Venise, que tous les enfants prodiges et jusqu’aux serins de nos volières savent par cœur), Sivori ressemble à un enfant du Vésuve ; c’est une tarentule musicale. Enfin, quand il fait chanter à, son violon un andante mélancolique, il vous touche jusqu’aux larmes.
Le violon dont il se sert d’habitude est un souvenir ou plutôt une relique de Paganini,' C’est un Joseph Guamerius, qui était peut-être trop grand, même pour le premier possesseur ; imaginez ce qu’il
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CAMILLO SIVORI
doit être entre les mains de Sivori, dont la taille ne dépasse pas la jambe d’un cent-garde.
Sivori est un artiste très-r«igé, très-économe ; il parle plusieurs langues ; mais, en réalité, il ne parle bien que la sienne. Il est plein ^ humour^ malicieux comme un Génois, dans la bonne acception du mot : il a laissé partout où il a passé des amis sincères, et il peut montrer à sa boutonnière bon nombre de rubans.
Quant au compositeur, nous nous contenterons d’énumérer ses œuvres. Les voici :
1 et 2. Deux concertos pour le violon, avec orchestre.