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de nouvelles et de romans, qui durent principalement leur succès aux titres frénétiques dont il les avait affublés. Les Yeux verts de la Morgue sont restés le prototype de ce genre de littérature qui eut par la suite beaucoup d'imitateurs. Comment ne pas attirer l'attention avec de pareils procédés ? Ce fut vers ce temps-là qu'il signa du pseudonyme étrange et énigmatique de Commandeur Léo Lespès. Commandeur de quoi? de quel ordre? Commandeur de Malte? de Jérusalem? de Calatrava, — ou tout simplement de la Légion d'honneur? Il ne s'est jamais expliqué làdessus. Sous cette appellation fantastique il se créa une première réputation. Malgré l'exagération, on put croire un instant qu'un nouveau romancier nous était né. Il y avait dans ses premiers écrits une certaine verdeur, une sève particulière. Sous cette impression favorable la direction du Siècle le chargea de terminer un roman posthume de Frédéric Soulié : le Veau d'or. Comment de si belles espérances avortèrent-elles ?
J'ai dit qu'il écrivait surtout pour le peuple ; il préférait être lu par un concierge plutôt que par un membre de l'Institut. Et comme il vivait à une époque où tout homme, dès qu'il sentait frétiller cinquante francs dans sa poche, s'amusait à fonder un journal, le nombre des journaux fondés par Léo Lespès est incroyable. Il en fonda pour tous les âges, pour les enfants et pour les vieillards : il en fonda pour tous les corps d'état, pour les marchands de vin, pour les coiffeurs, pour les modistes, pour les cordonniers, pour les bijoutiers, pour les tailleurs. Il s'attacha particulièrement à fonder des journaux à primes, comme c'était la mode. Dès lors, il inventa les primes les plus extraordinaires ; en même temps qu'un journal, on le vit donner au public un parapluie ou un melon, une paire de pantoufles ou de bretelles, une stalle de théâtre ou de concert, un cachet de restaurant ou de bain d'eau de rivière. De ces spéculations quelques-unes réussirent et lui valurent un grand renom de faiseur. Il sut un des premiers marier l'industrie avec la littérature ; si bien qu'au bout de plusieurs années de ce métier-là, il se trouva
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mûr pour l'emploi de chroniqueur du peuple, d'éducateur et d'amuseur des masses.
Sur ces entrefaites il fut appelé au Petit Journal pour y écrire un article par jour.
Un article par jour ! Dans l'origine cela parut insensé, énorme, monstrueux. On n'avait jamais assisté à un tel tour de force. Pour ce métier nouveau il lui fut nécessaire d'adopter un nom nouveau : le Commandeur Léo Lespès disparut et fît place à Timothée Trimm. Timothée emprunté au Nouveau Testament ; Trimm composé avec le caporal Trimm de Sterne ! Timothée Trimm, juste ce qu'il faut de fantaisie pour le peuple ! Et pendant quelques années le peuple ne jura que par Timothée Trimm ; ce fut un engouement, un fanatisme ; on s'empressa sur les pas de Timothée Trimm, autant pour le voir que pour le lire, car ainsi que je l'ai dit, à tous ses mérites il joignait Le physique et le costume d'un Fontanarose. — Un article par jour? cela supposait pour le peuple un phénomène d'imagination, un puits de science, un colosse d'esprit, un foudre d'éloquence. Un article par jour! cela résumait aux yeux éblouis des fruitiers et des co-
chers de fiacre Homère, Chateaubriand et Eugène de Pradel. Aussi la renommée de Timothée Trimm ne connut-elle plus de bornes ; il n'y a pas eu d'acteur plus applaudi dans un théâtre, de gymnaste plus acclamé dans un cirque. C'était bien là l'idée que le peuple se faisait d'un homme de lettres, chez qui il aime à retrouver quelque chose de l'écrivain public. Et puis, pour tout dire, Timothée Trimm avait eu une trouvaille de génie : il avait inventé une langue particulière composée de petits alinéas, qu'il avait empruntés à Emile de Girardin, puis, qu'il s'était ensuite appropriés, et qu'il avait perfectionnés. Et ce style propre à tout rendre, effroyablement clair, il le débitait en menues tranches, à la façon de l'ancien marchand de galette du Gymnase.
Quant à la manière de penser, il avait choisi, sans grand tâtonnements, celle de M. Prudhomme, qui de bonne heure lui avait paru la meilleure, la seule, l'éternelle. Sur la vertu, sur l'amour, sur la littérature il pensait
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comme M. Prudhomme. Et comme il ne pouvait pas toujours vivre de l'actualité, lorsque l'événement du jour, cette marée du journalisme, venait à manquer, il inventait pour le remplacer quelque court récit, quelque brève étude de mœurs où l'ingéniosité était surtout visée. Son idéal aurait été le Mouchoir bleu, cette anecdote tant surfaite. On a souvenance des Confessions d'une épingle, de la Guerre des mansardes, du Voyage dans une boite à cigare, des Aventures de deux gants blancs, de Y Histoire de douze bougies, de Ma Voisine la Sensitive, et d'une foule d'autres Muettes qui eurent des succès de vingt-quatre heures. Si l'on désirait en connaître un échantillon, je pourrais prendre clans le tas le Baiser au régiment. Timothée Trimm y est tout entier avec ses caprices de typographie et de ponctuation.
Voici la chose, que j'abrège un peu :