‹ Mes souvenirs littérairesChapitre 7 sur 19 · L'IDYLLE NOIRE · texte numérisé non relu

L'IDYLLE NOIRE

Je me trouvais un jour à Pontoise, sans savoir pourquoi ni comment, à Pontoise, qui partage avec Quimper-Corentin, Paimbœuf et Carpentras, l'inexplicable privilège d'éveiller le sourire sur les lèvres des voyageurs. Inexplicable en effet, car il est à remarquer que la plupart de ces villes, déshéritées dans l'opinion publique, sont ravissantes et pittoresques au possible.

Donc, j'étais venu à Pontoise, sans songer au désagrément proverbial d'avoir à en revenir, lorsque, au détour de l'église, je me vis tout à coup en présence d'un riche industriel de mes amis, homme d'esprit par-dessus le marche. Après les premières exclamations d'étonnement et un cordial échange de poignées de main :

— Que faites-vous ici ? me demanda-t-il.

— Je fais ce que j'ai toujours fait: de la réhabilitation. Tantôt je réhabilite un individu, tantôt je réhabilite une ville. En ce moment je suis en train de réhabiliter Pontoise.

— C'est à merveille. Et... c'est tout?

— C'est tout.

— Alors, vous ne trouverez pas mauvais que je vous emmène diner avec moi?

— Ici?

— Non, à trois ou quatre lieues d'ici, à Arronville.

— Arronville ?

— Oui, Arronville ou ville des roseaux, je crois... Vous devez être quelque peu étymologiste, vous me renseignerez là-dessus... Arronville est un délicieux village où j'ai élu domicile avec ma femme et mes enfants. Venez voir cela.

— Hum ! murmurai-je avec cette crainte vague dont je suis toujours saisi lorsqu'on attente à ma liberté.

— Pourquoi cette hésitation ? N'aimez-vous pas l'imprévu ? Or, c'est l'imprévu qui vient à vous sous la forme d'un ami.

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— C'est vrai, pourtant...

— Tenez, reprit mon industriel ; je vous gardais une séduction décisive ; vous me forcez à employer d'un seul coup tous mes moyens d'éloquence... Les réhabilitations sont votre fait, disiez-vous tout à l'heure ?

— Oui.

— Eh bien ! une réhabilitation importante vous attend à Arronville.

— Bah ! dis-je en plaisantant.

— Ri-en de plus sérieux.

— Allons, cela me décide !

M. S... avait un cabriolet. Il fut attelé dans quelques minutes. Nous partîmes pour Arronville. La journée était belle ; le paysage étalait cette richesse et cette variété particulières au département de l'Oise, un des plus luxuriants qui soient en France. Les campagnards nous saluaient, les blés aussi. Notre cocher exécutait avec son fouet des variations musicales dignes du chevalier de Saint-Georges.

Ce fut au milieu de cette animation et de cette joie que se fit notre entrée, ou plutôt notre descente à Arronville car Arronville est situe sur le versant d'un coteau, d'un riant

coteau comme disent les modèles de narration en vers ou en prose. Une maison nous reçut, d'un aspect très confortable ; c'était la maison de M. S... L'accueil qu'on nous y fît nous mit tout à l'aise, et je ne m'occupai plus qu'à examiner le pays d'Arronville.

— Allons faire un tour aux marais, dit M. S. . . à travers de gentilles avoines, aux petites têtes clochetantes.

Les avoines dépassées, ce fut au tour des seigles ; puis nous nous engageâmes dans un chemin de vieux saules dont quelques-uns portaient des groseilliers vivaces dans leurs troncs entr'ouverts et desséchés. Au détour de ce chemin, nous trouvâmes tout à coup sur la limite des marais, c'est-à-dire en présence d'une immense armée de roseaux, armée épaisse et disciplinée, quoique presque toujours chuchotante, à l'égal des conspirateurs. Il y en avait à perte de vue et à tous les bouts de l'horizon. Nous nous engageâmes dans leurs rangs comme des généraux qui s'apprêtent à passer une revue ; leur tenue était excellente: souples, élancés, reluisants, pliant et ne rompant point, de vrais roseaux courli-

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sans. Au-dessus de leur tète un air salubre et vif ; dans les fossés qui les traversaient, une eau brillante où s'ouvraient les grands yeux pensifs des nénuphars. De temps en temps on voyait s'envoler un héron ou passer un milan, pirate ailé; d'autres fois c'était un traquet ou une bergeronnette qui se posait sur une écluse et, de là, jetait sa note dans le ciel. Je me rappelle que je m'amusais beaucoup, entre temps, des sauts effarés des petites grenouilles vertes à notre approche, et de la gymnastique désordonnée des têtards.

Ces marais, situés sur deux départements à la fois (Oise et Seine-et-Oise) et sur les communes d'Arronville, de Berville etd'Amblainville, étaient encaissés par des bouquets de bois sombres et par d'élégants rideaux de peupliers. Les trois clochers des trois communes perçaient, coquettement disposés en triangle. A un moment où le paysage faisait point de vue, je manifestai mon admiration à M. S..., mais j'eus le tort d'en gâter l'expression par l'observation suivante :

— Je suis assez de mon temps pour comprendre qu'une pareille étendue de terrain

dans un pays aussi fertile que celui-ci, n'est pas faite seulement pour produire de la poésie à son propriétaire.

— Non, parbleu ! s'écria-t-il en riant d'un rire impie.

— Alors?...

— Alors, vous êtes curieux de savoir ce que je fais de tout ce sol?

— Ma foi, oui.

— Aïe ! aïe !

— '■ Qu'avez-vous ? dis-je à M. S...

~ — Si vous vous apprêtiez quelque désillusion ?

— Diable !

— Regardez-moi bien.

— Je vous regarde.

— Qui croyez-vous que je suis ? Tenez ! j'aime mieux vous le dire tout de suite.

— C'est cela !

— Je suis... je suis un hirudiculteur ! Je le regardai saisi d'une terreur mystérieuse.

— Hi-ru-di-cul-teur ? répétai-je.

Et ma mémoire faisait appel aux souvenirs

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de collège pour retrouver le sens de ces mystérieuses syllabes.

Il fallut que l'industriel vint à mon aide, ce qu'il fit non sans une certaine malice.

— Je vois, me dit-il, qu'il est nécessaire de parler plus clairement... Sachez donc, mon cher ami, que vous êtes ici chez un éleveur de sangsues.

— Pouah ! fis-je comme par un tressaut involontaire.

L'irritabilité de mes sens était prodigieuse dans ma jeunesse.

Mon compagnon sembla ne pas s'être aperçu de mon cri, et continua son explication.

— Hirudinées... de la famille des hirudinées et de la classe des annélides...

— Taisez- vous, au nom du ciel !

M. S... haussa légèrement les épaules.

— Allons! dit-il, vous êtes encore, vous, aussi rempli de préjugés que les autres !

— Que voulez-vous? mon éducation a été celle de presque tous les Parisiens! L'image

des sangsues est inséparable dans mon esprit des femmes de ménage et des portières. -Je les confonds toutes dans une même répulsion ; j'ai éternellement sous les yeux ce verre épais de marchand de vin fermé d'un couvercle en papier, et à l'intérieur, je vois sans cesse ramper et s'allonger en silence ces petites bêtes noires, visqueuses...

— Enfantillage ! faiblesse !

— Et puis, s'il faut tout vous dire, un souvenir contribue à me fortifier dans mes préjugés, comme vous les appelez. Celui-ci se rattache au théâtre des Funambules et à une pantomime de Champfleury intitulée, je crois, Pierrot malade. Dans cette muette affabulation, Pierrot, étendu sur son grabat, profitait d'un instant où le médecin avait le dos tourné pour s'emparer du pot de sangsues vivantes que venait d'apporter la garde-malade. Il essayait d'abord d'en détacher une ; il l'approchait de son nez, puis de ses lèvres, — autres sangsues ; — enfin, la gourmandise l'emportant sur la curiosité, avec mille contorsions il s'enhardissait à avaler une sangsue, puis deux, puis trois ; il y prenait goût ; bref, le pot y

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passait tout entier. Vous voyez cela d'ici. Le comique de cette scène n'a jamais été assez puissant pour surmonter mon dégoût, et l'impression qui m'en est restée subsiste comme au premier jour.

— Je ne m'attendais pas à voir intervenir Debureau dans cette affaire, dit M. S...

— Laissons Debureau de côté, et permettezmoi de vous adresser brusquement une question.

— Adressez.

— Avec quoi nourrissez-vous vos sangsues ?

— Avec des chevaux... comme tout le monde... mais pas avec des chevaux étiques et claquant la fièvre. Les miens sont sains et n'ont qu'à se féliciter des saignées que je leur fais pratiquer... J'appelle cela : les envoyer au caleçon... Bien souvent je prolonge leur vieillesse en les arrachant à l'odieux brancard du fiacre parisien; combien même en ai-je guéri qui étaient poussifs au dernier degré !

— Je mets Pégase au vert, murmurai-je par un ressouvenir de Victor Hugo.

— Bien ! bien ! Raillez tant qu'il vous plaira, répliqua M. S... mon idylle a du bon.

— Je n'en disconviens pas.

Et nous gardâmes le silence.

J'ai su depuis que j'avais passé à côté de ma fortune. M. S... avait pensé à m'intéresser dans l'exploitation de ses marais à sangsues. Drôle d'idée !

Une fois dans ma vie, j'ai été saisi du désir de devenir directeur de théâtre. Pourquoi cela ? Je n'avais pas cependant trop à me plaindre de la littérature ; mais que dirai-je? L'envie de changer de profession, le besoin de réaliser quelques théories personnelles, un certain amour du paillon... Toutefois est-il que je me sentis hanté pendant quelque temps par les fantômes de Shakspeare, de Molière, de Harel, de Fournier et autres directeurs de théâtres renommés. Ce n'est pas la seule hantise à laquelle j'ai été sujet; je pourrai raconter un jour comment j'ai voulu être peintre, libraire, monologuiste et rôtisseur... mais je n'étais né que cuisinier seulement.

Ce fut vers l'an 1873 que cette fantaisie dramatique naquit dans mon cerveau. A cette

époque, au milieu de l'été, je fis répandre à profusion dans les rues et sur les boulevards le prospectus suivant, qui était alors une curiosité et qui est aujourd'hui une rareté, — prospectus très joliment imprimé, sur grand papier, aux deux couleurs rouge et noire, et dont on trouverait pas un exemplaire à l'heure qu'il est.

FONDATION D UN NOUVEAU THEATRE A PARIS sous le titre de

THEATRE DE LA PORTE IYIONTIYI ARTRE

Rue d'Uziïs-Montmartre.

Directeur: M. Charles Monselet.

En 1645, un jeune homme de vingt-trois ans abandonnait le droit et la philosophie pour s'engager, avec quelques enfants de famille comme lui, dans la troupe d'un théâtre naissant, situé au Faubourg Saint-Germain et dirigé par une belle et excellente comédienne. Ce jeune homme qui brûlait d'un si grand feu

pour la comédie, — et aussi, prétend-on, pour les beaux yeux de la comédienne, — était J.-B.-P. de Molière. Le théâtre de la Porte de Nesle s'appelait pompeusement, à la mode héroïque du temps : l'Illustre Théâtre.

Théâtre de la jeunesse, de l'amour, de l'espérance, de la belle humeur, de l'avenir! Estil rien en effet de plus illustre, dans le sens éclatant et rayonnant du mot?

Deux cent vingt-huit ans après Molière, nous venons renouveler la même tentative ; nous venons recommencer au dix-neuvième siècle ïlllustre Théâtre du dix-septième.

.\ ous n'ayons, il esl vrai, ni Béjart, ni Molière] j

Mais qui sait si leurs successeurs ne viendront point frapper à notre porte, toute prête à s'ouvrir pour eux? Qui sait s'il n'y a point quelque part, à l'heure qu'il est, un chefd'œuvre qui se cache ou un grand artiste qui attend?

Ni mis avons longtemps hésité à nous appeler, nous aussi, ïlllustre Théâtre ; nous nous sommes décidé pour le titre plus modeste de Théâtre de la Porte-Montmartre.

Paris n'aura jamais assez de musées, de librairies, de théâtres. Paris n'aura jamais assez de centres intelligents. Il faut que le Théâtre de la Porte-Montmartre soit un de ceux-ci. Nous n'entendons point augmenter simplement le nombre des refuges du plaisir; notre idée est plus élevée. C'est une création, attrayante sans doute, mais d'un ordre noble, à laquelle nous prétendons attacher notre nom, et pour laquelle nous rêvons des destinées fécondes.

Ce rêve n'est pas né d'hier, il nous poursuit depuis plusieurs années. Aujourd'hui, les encouragements sont assez nombreux, et partis d'assez haut, pour que nous nous décidions à en tenter la réalisation.

Nous sommes fermement convaincu qu'à côté de toutes les scènes parisiennes il reste une place pour une scène nouvelle, une scène puissante, curieuse, variée, telle qu'était au siècle dernier la Comédie-Italienne, alors qu'elle serrait de si près la Comédie-Française; une scène empruntant sa gaieté au Palais- Royal et son observation au Gymnase, — sans préjudice des essais et des innovations de la

jeune génération littéraire, que nous serons les premiers à provoquer.

Tous les genres se donneront rendez-vous à notre théâtre ; notre programme est sans limites. L' « Illustre » Théâtre de la, Porte- Montmartre, afin de justifier ses prétentions historiques, reprendra de temps en temps certaines œuvres des maîtres anciens, les plus caractéristiques et les moins vulgarisées, à commencer par Molière lui-même. C'est ainsi qu'il remettra en honneur le Sicilien et la Comtesse d' Escarbagnas ; il ira du Molière délaissé au La Fontaine inconnu ; il ressuscitera Dancourt et ses verdeurs joyeuses : le Cercle de Poinsinet alternera avec Dupuis et des Rosnais de Collé.

Mais il va sans dire que la plus grande part demeurera réservée aux auteurs vivants. Nous voulons, avant tout, être de notre époque que nous aimons, et dans les forces intelligentes de laquelle nous avons foi. Et comment n'attendrions-nous pas de nouveaux ouvrages de MM. Labiche, Dumas fils, Meilhac, Halévy, Barrière, Sardou, Emile Augier, Feuillet, François Coppée, Belot, Pailleron, Gondinet,

Edouard Cadol, talents souples, colorés, ingénieux, spirituels et émus ? Par ce qu'ils ont donné, jugez de ce qu'ils peuvent donner encore ! Quel théâtre que celui qui pourrait offrir dans son répertoire le Voyage de M. Perrichon, le Village, le Gendre de M. Poirier, le Passant, Montjoye, le Monde où Von s'amuse, les Parisiens, la Visite de Noces, les Inutiles, le Roi Candaide, autant d'œuvres petites et grandes, originales et franches, qui résument l'expression de la société française dans ces dernières années !

En faisant appel à ces noms aimés, nous sommes certain de ne pas chômer de succès. Le mouvement actuel des littératures étrangères ne nous laissera pas non plus indifférent; nos traducteurs seront à l'affût dans tous les pays; il pourra nous arriver de jouer dans la même soirée une pièce anglaise, une pièce italienne et une pièce chinoise. Par exemple, si on le veut hien, nous laisserons reposer l'adultère pendant quelques années...

Suivaient quelques détails pratiques auxquels noi plus ou moins de raison, une certaine importance.

La direction ne s'en remettra à personne du

soin d'examiner les ouvrages qui lui seront

- ront lus dans les huit jours qui

suivront le dépôt.

is apportons pour garantie de la sincérité de notre jugement, quel qu'il soit., un amour profond de notre profession, une existence tout entière consacrée aux lettres, une connaissance spéciale des choses du théâtre ■ par vingt années de critique, et surtout une indépendance reconnue et saluée de tout le monde. Aucune attache d'école, partant aucune influence à subir.

... Bien d'autres surprises sont ménag< notre publii ainsi qu'on sera assis à son

aise dans le Théàtrede /a i - lontm&rtre et qu'on pourra circuler commodément, ce qui - si jamais encore vu à Paris. Une autre rai si qu?après être entre dans notre

salle, on pourra en sortir.

A présent, et après les questions d'art, nous sommes bien forcé d'aborder la question de chiffres; ce sera aussi' brièvement que possible. Nous sommes certain que notre idée est doublée d'une heureuse spéculation. Chaque action représente une part d'un millième dans la propriété d'un terrain, d'un monument et d'un aménagement que nous ferons aussi élégant que possible. Le capital n'est donc pas livré exclusivement aux chances d'une exploitation théâtrale, puisque la plus grande partie de ce capital repose sur une propriété qui ne peut qu'acquérir une forte plus-value à mesure que la valeur foncière augmentera.

Tout fait donc supposer que dès les premières années, le capital sera remboursé aux actionnaires sous forme de dividende.

... Si le quart seulement des sympathies qui nous ont accompagné jusqu'à présent dans notre carrière littéraire veut bien nous suivre dans notre carrière dramatique, nous sommes tranquille, — 1' « Illustre » Théâtre de la. Porte-Montmartre est fondé.

Lorsque je le relis à distance, ce programme,

je ne le trouve pas plus maladroit qu'un autre. La presse lui fut favorable, juste dans la mesure que je pouvais attendre d'elle.

Il était suivi d'un acte de société pour la rédaction duquel j'avais dû recourir aux lumières spéciales de mon ami Vidal, et dont voici quelques principaux articles.

« Article premier. — Entre les soussignés :

» M.Charles Monselet, homme de lettres, demeurant à Paris, quai Voltaire, 17, et M. Prosper Monselet, son frère, rentier, demeurant à Paris, rue Largillière, 1, d'une part,

» Et les personnes qui deviendront actionnaires parleur souscription, d'autre part,

» Il est formé une Société anonyme, conformément à la loi du 24 juillet 1867.

» Art. 3. — Le théâtre sera établi rue d'Uzès-Montmartre, près du boulevard Poissonnière, sur un terrain qui a été l'objet d'un contrat provisoire d'acquisition, et qui sera acheté au nom de la Société.

» Art. 5. — Le capital de la Société a été

fixé à un million de francs et divisé en mille actions de mille francs chacune.

» Chaque souscripteur n'est engagé que pour le cas où le capital d'un million sera entièrement souscrit.

» Art. 6. — Le montant des souscriptions devra être versé :

» 1° Un quart en souscrivant;

» w2° Un quart, lors de la constitution définitive de la Société, clans un délai de quinze jours après un avis donné par le Conseil d'administration ;

» 3° Un quart du 1er au 10 décembre 1873 ;

» 4d Et le dernier quart du 1er au 10 février

» Art. 13. »

L'article 13 obtint un succès de sourire dans un cercle d'amis; il n'avait cependant rien que de très naturel. Qu'on en juge plutôt :

« Art. 13. — M. Charles Monselet apporte dans la Société son idée, son programme, son expérience théâtrale et son concours.

» Les autres associés apportent le capital. »

Eh bien ! les choses ne se passent-elles pas toujours ainsi ?

Les bureaux provisoires du Théâtre de la la Porte-Montmartre avaient été installés dans le quartier de la Bourse,. pour la plus grande commodité des souscripteurs que je m'attendais à voir affluer. Je me tenais pendant une partie de la journée dans mon cabinet directorial, à la disposition des personnes qui pourraient avoir des renseignements à me demander.

J'avais écrit à tout le monde, à des financiers, à des industriels, à des grands seigneurs, et même à mes amis. Ne calomnions personne, pas même nos amis. Ce. fut un de ceux-ci qui accourut le premier à mon appel, le bon et cordial Jobert. Que sa mémoire soit glorifiée ! Le second souscripteur ne fut ni un financier, ni un industriel, ni un grand seigneur, ce fut un inconnu. Ne calomnions pas non plus les inconnus. Mon second souscrip-

teur fut un marchand de vin de la rue de Choiseul.

J'ai oublié les autres ; ce fut un tort, n'ayant pas à invoquer leur nombre pour m'excuser. Bref, il me fut impossible d'atteindre au chiffre de mille que je m'étais fixé, pas même au chiffre de cinq cents .

Parmi les rares personnes ayant eu confiance en moi, je garde une reconnaissance éternelle à trois d'entre elles :

D'abord à M. de Lalande, l'architecte de la Renaissance, qui s'était offert à me construire et à me livrer, dans un bref délai, un théâtre tout garni et tout meublé, sans bourse délier.

Ensuite à M. François Mons, le poète dramatique dont il est si fort question en ce moment sous les débris de l'Odéon, et qui m'apporta le premier une comédie.

Enfin, à mon camarade Etienne Carjat, qui avait tenu à saluer mon avènement à la direction du théâtre de la Porte-Montmartre par quelques-uns de ces jolis vers dont il est coutumier.

Tu vas construire un grand théâtre Où Lalande prodiguera

L'argent, l'or, le marbre et l'albâtre, Comme Garnier à l'Opéra.

La salle élégante et commode Sera confite en gens bien nés, Lorgnant les femmes à la mode De leurs fauteuils capitonnés.

Saint-Victor, les soirs de première, N'aura plus l'air de s'ennuyer; Les gommeux, changeant de manière, Feront des mots dans le fover.

Sur la scène vaste et profonde, Machinée admirablement, Les premiers artistes du monde Joueront alternativement.

Dans les décors, splendides toiles Que Puisson, Ghéret brosseront, Les danseuses presque sans voiles Jusqu'aux frises rebondiront.

L'orchestre, toujours en mesure, Répugnant au vieux pot-pourri, Sera conduit d'une main sûre Par le minuscule Sivry.

Pendant que toi, fin diplomate Spéculant sur les vanités, Avec maint auteur que l'on flatte Tu signeras de bons traités.

Je fais des vœux pour ce théâtre Où, fixant le deslin changeant, Chaque soir la foule idolâtre Apportera des tas d'argent

Ta caisse! je l'ai commandée, Une caisse à triples secrets, De cuivre et d'acier pur blindée, Une caisse forgée exprès ;

Une caisse exceptionnelle Comme on en voit chez les banquiers, Prison muette et solennelle Murant l'or et les bleus papiers.

Et lorsque finira l'année, Inimitable directeur, Prouvant à la Bourse étonnée Ce que peut un littérateur.

Je te vois, Crésus débonnaire, Eventrant les sacs entassés, Compter au moindre actionnaire Des dividendes insensés !

Cette charmante épitre constitue le souvenir le plus riant qu'il me reste du temps où j'ai voulu être directeur de théâtre.

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