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BACCALAURÉAT ES CROIX D'HONNEUR

ou

l'art de se faire décorer, en vingt-cinq leçons

On y enseignerait, par la méthode Robertson, les démarches à faire, les platitudes à commettre, les avanies à supporter. On démontrerait aux élèves comment on s'y prend pour développer des titres incontestables à la reconnaissance publique.

On leur indiquerait les noms et les adresses des Excellences dans les escaliers desquelles il est nécessaire d'aller séjourner.

On leur montrerait les cafés où il serait bon d'aller dire du bien du gouvernement.

On les tiendrait enfin jusqu'à la date fatale au courant de cette manipulation, de cette triture des influences, dont les complications ont, dit-on, fait échouer les candidats les plus résolus.

Tout ce que personnellement je sais de la décoration, c'est que je n'ai presque jamais rencontré un chevalier nouvellement élu sans qu'il me dît, en me serrant la main :

— Ce oui m'a surtout enchanté dans ma nomi-

nation c'est qu'elle m'est tombée des nues. Je no m'y attendais pas plus qu'à devenir archevêque. C'est hier en lisant le Moniteur que j'ai vu mon nom sur la liste. Vous pensez si j'ai été surpris.

Les hommes sont lâches. Jamais je n'ai osé dire à aucun d'eux que sa stupéfaction était bien singulière, puisque, depuis deux mois, il passait ses journées en voiture découverte à zébrer Paris d'un ministère à l'autre ;

Que d'ailleurs, n'avait signé, de sa propre main, une requête à l'effet d'avoir le droit de parer sa poitrine de l'étoile des braves ; puisque, depuis que ladite étoile avait été refusée catégoriquement par d'incorrigibles perturbateurs, le gouvernement, pour s'épargner de nouveaux embarras, avait exigé qu'on en fît la demande par écrit;

Or, que rien comme une demande ne supposant une réponse, il était dans son tort en se montrant aussi surpris d'en avoir reçu une.

J'aurais pu à ces explications en ajouter bien d'autres; mais en résumé, à quoi bon troubler ces joies inoffensives? Les Anglais et les Américains, qui constituent un peuple sérieux, ont pu échapper à la monomanie décorative, mais elle sévit sur la plupart des nations inférieures. Les Chinois posent des boutons verts sur leurs chapeaux. J^es Indiens

Pieds-Noirs ont des colliers bleus, et les Français ont des rubans rouges.

J'aurais cru les Pieds-Noirs plus intelligents.

Les journaux catholiques racontent avec des cris de convulsionnaires qu'il se joue actuellement à Florence, au Théâtre-Royal, une revue des principaux événements de ces derniers temps.

Le premier tableau représente le bureau de rédaction d'un journal avec un placard portant ces mots en caractères gigantesques : Le dernier pape dans le sépulcre.

Le second tableau retrace tous les échecs de la France et de sa politique. Ce doit être le plus long.

Le troisième, montre les prêtres français déguisés en corbeaux, traversant l'Italie pour aller porter à Rome le produit du denier de saint Pierre.

Le Monde ajoute :

« Et tous les soirs les spectateurs, au nombre de plus de deux mille, ont le malheureux courage d'applaudir ce spectacle. »

Mais pardon! deux mille spectateurs tous les soirs nous en donnent deux cent mille à la centième représentation. C'est-à-dire crue tout Florence

est d'avis que le pape et les prêtres constituent ie fléau de l'Italie .

On ne peut réunir, il me semble, un suffrage plus universel et moins falsifié. Si, au lieu d'avoir le malheureux courage d'acclamer cette revue, le public de Florence avait eu l'heureux courage de la siffler, est-il vrai que les journaux religieux nous auraient jeté tous les matins ces mots à la .tête :

— Eh bien ! pâles matérialistes, êtes- vous convaincus maintenant que le peuple repousse vos doctrines, puisqu'il vient en masse huer les diatribes dirigées contre le successeur de saint Pierre ?

Lesdits journaux s'étonnent, par la même occasion, qu'on laisse jouer des ouvrages de ce genre sur un théâtre où Victor-Emmanuel et ses ministres vont presque tous les soirs.

Les Italiens jouent en effet ce qu'ils veulent ; mais je vais vous en donner une raison à laquelle vous êtes loin de vous attendre : c'est que là bas ils ont la liberté et qu'ici nous ne l'avons pas.

Les frères Péreire ont donné leur démission d'administrateurs des Transatlantiques pour avoir le droit de faire un discours à la tribune du Corps législatif.

La place était bonne, mais le discours n'est pas fameux.

Ils ont donc eu tort de quitter l'une pour prononcer l'autre.

D'autant plus que nous connaissons tous des hommes politiques qui, avant de prononcer des discours détestables, n'ont jamais songé à donner leur démission.

J'ai nommé les ministres du gouvernement français.

Vendredi 26 juin. — Dernières nouvelles. — Le centenaire du général Hoche que nous annonçons plus haut devait être accompagné d'un discours du maire, d'un banquet officiel et d'une représentation , au théâtre de Versailles , du Lion amoureux, où ce héros joue un rôle.

Tous ces hommages à une des gloires les plus pures de la Révolution ont été contremandés, dit Le Libéral de Seine-et-Oise, par ordre du ministre de l'Intérieur.

Hoche saisi dans les kiosques par M. Pinard, voilà du bon vaudeville! La grande prétention de cet habile orateur, qui mesure trois pieds et demi de haut sur douze centimètres de large, paraît être de renverser le colosse révolutionnaire. Ce fut toujours la manie des petits hommes de répéter à tout bout de champ :

— Je ne suis pas grand, mais je suis très-fort. Tâtez un peu mes biceps.

Est-ce la République, est-ce l'armée que M. Pinard, par ces procédés de séminariste, a voulu abaisser dans la personne du général Hoche ?

Si c'est la République, j'en ris encore. Si c'est l'armée, qu'il y prenne garde ! Tout le monde dira qu'il a une vieille rancune contre elle, uniquement parce qu'il n'a pas la taille nécessaire pour en faire partie.

dimanche 28 juin. — h' Indépendance belge, une des feuilles les plus lues et les mieux informées, publie la note ci-dessous :

Il paraît qu'ne investigation a été faite non-seulement à Paris, mais dans tous les départements, sur la vente et le succès prodigieux de la Lanterne. Dans les rapports qui ont été rédigés, il y aurait celui d'un commissaire de police qui traite la question au point de vue littéraire et qui, tout en constatant l'énorme vente de la publication de M. Rochefort, est d'avis de la laisser continuer, « l'écrivain devant évidemment se fatiguer et y perdre sa réputation d'homme d'esprit. »

Je n'ai pas besoin de faire ressortir tout ce qu'il y a de flatteur pour moi à être jugé « au point de

vue littéraire » par un commissaire de police. Je me plais à croire que, pour rédiger ledit rapport, le fonctionnaire a ceint son écharpe. Parce que, voyez- vous, un commissaire de police posséderait comme critique le talent et le style de Sainte- L'euve, s'il n'a pas d'écharpe, il n'existe pas pour .moi.

Je remercie néanmoins cet étrange rapporteur d'avoir bien voulu émettre l'avis qu'on me laissât continuer à rédiger la Lanterne. Je m'étais imaginé que le Corps législatif avait voté dernièrement une loi qui enlevait au pouvoir le droit de faire disparaître un journal selon son bon plaisir. Il paraît que je me suis trompé. N'en parlons plus.

Quand au doux espoir exprimé par cet écharpé de me voir me fatiguer bientôt à ce métier, je crains pour lui et ses amis qu'il ne tourne en déception.

Une chose qu'il ignore probablement, c'est que le véritable rédacteur de la Lanterne, ce n'est pas moi, mais le gouvernement lui-même. Il commet des fautes et je me contente de les transcrire par ordre de dates dans mon journal. Tant que, malgré ses promesses, il ne se fatigue pas de faire des emprunts, il n'y a aucune raison pour que je me fatigue de les lui reprocher.

Nous avons pour publier la gloire et les hauts

faits de ceux qui nous conduisent (par un petit chemin où il y a un grand nombre de pierres) une feuille pelitique spéciale. Pourquoi, à côté du Moniteur de leurs belles actions, n'aurions-nous pas le Moniteur de leurs erreurs, de leurs dépenses folles, de leurs guerres inutiles et de leurs déclarations solennelles si audacieusement éludées ?

J'ajouterai que le journal de l'Empire français étant quotidien, c'est déjà une assez-jolie concession de ma part.de ne paraître que tous les samedis.

Gomme le reporter Boileau le disait si spirituellement à Louis XIV, mais avec quelques variantes : Grand roi, cesse d'emprunter et je cesse d'écrire.

Ainsi, quand on adjoindrait les officiers de paix aux commissaires de police, aucune puissance humaine ne m'empêchera de déclarer que la plupart des discours prononcés par les préfets et sous-préfets à l'occasion des conseils de révision, et dont on encombre les journaux à annonces judiciaires, sont de fichus* modèles d'enthousiasme officiel.

Un infortuné batteur en grange, ayant eu au moment du tirage cette sombre veine d'amener le n° 7, se rend au conseil de révision en caressant le

rêve d'être exempté pour cause de déviation dans les genoux ou de platitude dans les pieds.

— Mon ami, lui dit le chirurgien, vous avez en effet les pieds plats, mais vous n'en arriverez que plus vite. Bon pour le service !

■ Tandis que le batteur en grange retourne s'arracher les cheveux en famille, le sous-préfet prononce, dans un banquet qu'on lui offre dans la pièce à côté, cette éternelle et insupportable allocution où le doigt de la Providence, la prospérité de la France à l'intérieur, sa puissance au dehors, la religion restaurée, la sécurité publique assurée à tout jamais, jouent les premiers rôles. Quel rapport cette nomenclature a-t-elle avec le batteur en grange et son numéro 7 ?

J'ai lu quelques-uns de ces sermons gouvernementaux, et ils m'ont paru écœurants comme des meringues en décomposition. Mais, sous-préfets que vous êtes, vous ne voulez donc pas comprendre que toutes ces phrases démonétisées constituent ce qu'au théâtre on appelle « l'ancien jeu »? Vous êtes d'affreux rengaîneurs. Il' faut trouver un langage nouveau, ou vous êtes flambés. Ce fameux doigt de la Providence a été amputé depuis longtemps. Est-ce à la suite d'un panaris ? Je l'ignore; mais il a été amputé. Quant à notre puissance au dehors,

il est aussi naïf aujourd'hui d'en parler que de dire ï une femme :

— Madame, vos yeux reflètent l'azur du ciel.

Le peuple connaît maintenant tous vos « merci, mon Dieu ! ce et ne donne plus dans les « croix de vos mères. » Inventez autre chose, il n'est que temps, il n'est que temps.

Il est singulier que tout progresse ici-bas excepté l'éloquence officielle. *

J'ai retrouvé ces jours-ci un discours de 1824; c'était exactement le même genre de niaisewe que ceux de 4868. J'ajouterai même qu'en y changeant trois mots, il ferait parfaitement l'affaire du président d'un des nombreux banquets dressés en l'honneur du contingent de cent mille hommes. Rien ne donne appétit à un sous-préfet comme de voir partir un de ses administrés.

J'ai précisément reçu, sur un de ces dîners à toasts,' des renseignements monumentaux. Les autorités ont naturellemnet commencé par boire à Napoléon III.

Un fonctionnaire pressé d'avancement but alors à Napoléon IV, ce qui, dans le monde de la cour, passe pour un vœu dynastique, et me paraît, à

moi; être une grosse inconvenance, attendu qu'avant de donner au fils un numéro de succession au trône, il est au moins de bon goût d'attendre que le père n'y soit plus.

Si un courtisan, sous Louis XVIII, au lieu de boire au comte d'Artois avait porté un toast à Charles X, il aurait probablement reçu le jour même l'ordre d'aller dans ses terres pendant cinq ou six mois.

Mais à notre époque bénie, la platitude se livre à de tels ventre-à-terre, qu'elle en devient quelquefois séditieuse.

Un autre dîneur, se sentant sur le point d'être dépassé, se leva le verre en main et porta la santé suivante :

— Je m'associe au toast de notre honorable convive. Mais Napoléon IV aura un enfant...

— Oui ! oui ! crièrent les toasteurs.

— Ce sera un garçon !

— N'en doutons pas !

— Et, un jour, lui aussi succédera à son père.

— C'est clair !

— Messieurs, je bois à Napoléon V.

A deux heures moins dix du matin, m'écrit mon correspondant, on portait la santé de Napoléon XXXII !

MES TREIZE PRMïi'&l .: ^IHTERNES 183

L'appel des membres de l'Association internationale des travailleurs condamnés à la prison et à l'amende a été rejeté.

La théorie a toujours été celle-ci : l'État est obligé de diriger les ouvriers, parce qu'ils ne sont pas assez intelligents pour se conduire eux mêmes.

En revanche, dès que ceux-ci prouvent que l'intelligence leur est venue, on les envoie en police correctionnelle.

J'ai assisté, il y a peu de jours, à une séance du Corps législatif où le secrétaire général du ministère des finances, commissaire du gouvernement, a essayé pendant trois bons quarts d'heure de prouver, à propos de la concession postale entre la France et îa Corse, que de deux compagnies, dont l'une réclamait à l'Etat pour faire ce service trois millions de plus que l'autre, c'était celle qui exigeait le plus d'argent qu'il fallait choisir.

La Chambre s'exténuait à demander si la compagnie qui nous coûterait trois millions de moins était moins solide que l'autre.

L'orateur du gouvernement avouait qu'elle était absolument aussi sérieuse, mais que ces trois millions, pris sur la fortune personnelle et mobilière

des contribuables, lui seraient agréables à donner.

Gomme système économique, voilà où nous en sommes. Cet orateur du gouvernement, qui débitait dans son gilet un patois qui m'a semblé berrichon, a fait du reste un de ces fours que la chaleur torride de la salle ne suffit certainement pas à expliquer.

J'ai prié, en sortant, un député de vouloir bien m' apprendre comment le gouvernement, pour défendre -une cause aussi mauvaise, pouvait choisir un orateur qui l'était si peu.

Le député m'a répondu cette phrase textuelle :

— Il est filleul de la reine Hortense.

Allons bon! voilà le tour des filleuls, maintenant ï

M. Alfred Verlière, emprisonné pour délit de presse et pour délit de société secrète, vient, à l'expiration de sa première peine, d'être arraché de son lit, où il est malade depuis longtemps; pour être conduit dans le quartier, infiniment plus malsain, des condamnés politiques.

Singulier pays, où. on trouve tant de régularité dans les prisons, et tant d'irrégularités dans les finances.

M. de Bismark avait promis d'aller se faire soigner à Cannes; mais l'idée de venir en France lui a semblé tellement odieuse qu'il a renoncé à ce projet, dont la réalisation nous aurait tous remplis d'orgueil.

Le gouvernement français est consterné. Il eût été heureux de posséder enfin dans ses murs un ministre intelligent, et se fût fait un devoir d'aller présenter ses plus humbles hommages à cet Allemand célèbre, qui l'a roulé à plusieurs reprises avec tant d'abandon.

Il y aurait peut-être un moyen d'obtenir la visite du seul homme d'État européen qui mérite véritablement ce nom, ce serait de déclarer Cannes possession prussienne.

Cette nouvelle annexion, si humiliante qu'elle pût paraître pour vous, ne le serait certainement pas plus que toutes celles que vous lui avez laissé faire sans souffler mot.

Il est vrai que, depuis, vous vous êtes brillamment relevés aux yeux de l'opinion publique, en canardant à bout portant, avec des fusils perfectionnés, cinq cents garibaldiens sans armes.

Lundi 29 juin. — Un monsieur, qui ne peut être qu'un lecteur, m'écrit à propos de mon dernier numéro (et s'il ne l'avait pas lu il ne m'écrirait pas) que j'affecte continuellement de considérer l'argent que dépensent les hommes du gouvernement comme étant celai des contribuables en général et un peu le mien en particulier.

Que cependant il faut bien admettre que tout ne vient pas de la, et que si M. Boulier achète par exemple un cigare, c'est bien de sa bourse et non de la nôtre.

Qu'enfin, ce système paraît être de ma part un moyen prémédité d'opposition.

J'avoue la préméditation. Il est rare qu'elle ne préside pas à la fondation d'un journal. Quand un magistrat demande à un accusé :

— Aviez-vous l'intention de tuer cette femme quand vous êtes entré chez elle?

— Non, peut répondre le coupable. Mais lorsqu'en ouvrant la porte, je l'ai aperçue assise sur les genoux du petit Anatole, qui était lui-même en bras de chemise, et qu'elle m'a affirmé tranquillement qu'il avait ôté son paletot pour le faire sécher contre la cheminée, j'ai perdu la tête, et, d'un mouvement tout spontané, je lui ai enfoncé dans le creux de l'estomac un poignard de deux cent soixante-dix centimètres.

Un journaliste n'a pas la ressource de cette circonstance atténuante. S'il prétendait avoir obéi, en fondant son journal, à un mouvement spontané, le juge lui répliquerait tout de suite :

— Mais, avant de faire paraître votre premier numéro, il vous a fallu d'abord aller au ministère déposer un cautionnement, et vous aboucher en outre avec votre imprimeur et votre marchand de papier. Votre spontanéité a donc duré au moins huit jours.

Je reconnais donc la préméditation. Je savais en outre, comme tout le monde, que la plupart des hommes aujourd'hui aux affaires jouissaient; avant le 2 décembre, de revenus personnels considérables; que M. de Persigny était à la tête d'une fortune princière ;

Que M. de Morny ne connaissait pas la sienne.

Que M. Walewski lui-même ramassait les pièces d'or dans ses tiroirs comme des coquillages sur le bord de la mer.

Plusieurs personnes dans leur zèle, non exempt peut-être de quelque exagération, prétendaient même que ces différents personnages allaient souvent la nuit remettre de leurs propres billets de banque dans les coffres du Trésor.

Que de fois, quand le gouvernement, un peu gêné, méditait de demander plusieurs centaines

de millions à la confiance publique, un de ces hommes stoïques qui soupent d'un dévouement et qui déjeunent d'une grandeur d'âme, sont-ils venus surprendre le ministre des finances au milieu d'un virement de crédit, pour lui dire :

— Voyons, combien vous faut-il au juste? Cinq cents millions ? Vous savez que je les tiens de mon père. Les voici. Prenez-les, et sans un sou d'intérêts. Moi, je vivrai pauvre. Je mangerai des pommes de terre en robe de chambre, mais l'idée d'avoir sauvé ma patrie de la banqueroute remplacera pour moi les mets les plus succulents.

Je sais tout cela, Monsieur. Aussi ai-je gardé un respect incurable pour ces hommes qui ont si bien mangé leur patrimoine au service de la France, que, s'il leur reste encore cinq ou six millions à chacun, c'est tout le bout du monde.

Quand j'ai parlé des bons châteaux et des magnifiques huit-ressorts payés par l'argent des contribuables, vous avez compris, je le vois, que je voulais insinuer que nos heureux sauveurs étaient arrivés sans bottes au sommet de l'échelle politique. C'est une erreur ; non-seulement ils avaient des bottes, mais un pressentiment me dit qu'au 15 août prochain, ils se réuniront tous pour nous annoncer solennellement que nos contributions dp.

l'année nous seront intégralement restituées, toujours sur leurs patrimoines.

Je puis vous le confier maintenant, Monsieur et cher lecteur : si j'ai remis sur le tapis avec cette persistance l'argent des contribuables, c'était en partie pour préparer ce grand événement.

On se décide, paraît-il, à étudier la question du droit des pauvres, qui serait perçu, non plus sur la recette brute, mais sur les bénéfices de la soirée. Nous ne demandons au gouvernement aucun pour-boire, mais il nous permettra de lui faire remarquer que, depuis longues années, ces misérables journaux de l'opposition n'ont pas cessé de demander pourquoi les pauvres, qui ne font pas de pièces, touchaient onze pour cent par jour sur les recettes des théâtres, où ils ne mettaient jamais les pieds.

Les hommes d'ordre nous ont même, à ce sujet, traités, à plusieurs reprises, d'imbéciles, de faussaires et de buveurs de sang.

Aujourd'hui qu'un grand nombre de directeurs ont été remplacés par des syndics de faillites, on s'est aperçu en haut lieu que forcer un industriel qui n'a pas de quoi manger à offrir chaque année

aux pauvres des centaines de mille francs pourrait bien constituer un abus.

Puisque les fortes têtes du pouvoir actuel ne laissent pas passer une séance du Corps législatif sans rendre hommage à leur sincérité et à leur esprit de justice, elles ont une belle occasion de faire triompher ces deux vertus, si rares en politique. Leur devoir strict serait de s'exprimer ainsi dans le rapport que nécessitera cette grave question :

« Depuis dix ans, la presse opposante ne cessait de nous corner aux oreilles que le droit des pauvres était exorbitant, et que certains directeurs étaient entrés à Clichy pour le seul fait d'avoir couvert d'or les malheureux, qui leur tiraient la langue en les regardant passer dans le fiacre réglementaire. Mais, comme nous l'avons toujours fait jusqu'ici, nous avons mis ces observations sur le compte de la malveillance. Nous avons même trouvé très-spirituel de supprimer le journal l'Événement, qui s'était permis de contester la légitimité de cette perception. Quand nous ne voulons pas supprimer un impôt plus ou moins inique, nous supprimons le journal qui le signale. C'est notre système, et nous nous en sommes toujours bien trouvés.

« Mais nous reconnaissons maintenant que les

journalistes avaient parfaitement raison, que nous n'y voyions pas plus clair sur ce point noir que sur tant d'autres, et que la seule envie de pincer annuellement deux ou trois millions nous encourageait à laisser continuer cet injuste péage,

« Vive la presse de l'opposition ! »

J'ignore si, en effet, le droit des pauvres sera modifié dans le sens annoncé. L'idée étant humanitaire, philanthropique et généreuse, il est probable qu'elle ne s'exécutera pas; mais si jamais elle vient sur le tapis gouvernemental, soyez convaincus, chers lecteurs, que l'homme d'Etat qui la proposera se gardera bien d'avouer qu'il nous la doit, à nous autres, et qu'il trouvera encore le moyen de lancer à l'opposition un de ces vieux coups de patte qui, du reste, lui font si peu de tort.

En tous cas, puisque ce droit est reconnu mauvais, réliabilitera-t-on les trois ou quatre directeurs qui lui doivent le dépôt de leur bilan, et rendrat-on à M. Garvalho, par exemple, les cent douze mille francs que les pauvres lui coûtent chaque année ?

On me répondra que la loi n'a pas d'effet rétroactif. Mais j'ai remarqué qu'on invoque cette for-

mule surtout quand il s'agit de restituer de l'argent. Quant il s'agit de fourrer dans la garde nationale mobile des malheureux déjà libérés du service militaire, oh ! alors la loi jouit d'une rétroactivité qu'on chercherait vainement ailleurs.

En France, du reste, s'il est arrivé souvent aux particuliers d'opérer des restitutions au Trésor, jamais le Trésor n'a seulement eu la pensée de faire une restitution à un particulier.

Un étudiant en médecine est au trois quarts assommé par des sergents de vilie. Il passe huit jours à l'hôpital. L'opinion publique s'empare de ce fait si grave, et on attend que les auteurs de cet assommage rendent compte de leur conduite

Tous les journaux annoncent aujourd'hui qu'un autre étudiant en médecine va, à raison de ces scènes regrettables, passer en police correctionnelle.

J'aime ce mode de répression, à la fois plein de simplicité et d'élégance. Un sergent de ville détériore un citoyen, c'est un étudiant qu'on poursuit. Il est vrai que, de son côté, le jeune homme cite les agents pour voies de fait sur sa personne. Mais

j'aime à croire qu'il sera puni de son outrecuidance.

En annonçant que M. Emile Durier est chargé de plaider pour l'étudiant en médecine, tous les journaux ajoutent :

« Me Busson-Billaut plaidera sans doute pour les agents de la préfecture de police. »

Je ne connais M. Busson-Billaut que par les discours qu'il a prononcés au Corps législatif, c'est-àdire que je ne le connais pas, puisse que je n'en ai jamais lu un seul ; mais ce « sans doute » donnerait à entendre que M. Busson-Billaut a fait à la sainte Vierge le vœu de consacrer exclusivement son talent oratoire à la défense des sergents de ville.

Je respecte toutes les vocations, mais le public reconnaîtra avec moi que c'est là une spécialité bizarre.

Si quelque chose cependant peut soutenir, dans les épreuves qu'il va traverser, l'étudiant mis en cause, qu'il sache donc que nous autres, hommes

de lettres, nous sommes, comme lui, de temps en temps victimes d'agents d'autant plus difficiles à éviter qu'ils sont généralement en bourgeois.

Ainsi, un échappé des prisons qui voudrait bien déconsidérer la presse et qui ne déshonore que la police, écrivait l'autre jour que j'étais entretenu par Gora Pearl, et qu'avant de me mettre aux crochets de cette femme célèbre, j'avais vécu maritalement avec une bonne d'enfants.

Faire attaquer les honnêtes gens par des individus tellement abjects et dégradés, qu'aucun de nous ne peut leur demander satisfaction sans se tacher les mains à leur contact, c'est là une tactique plus habile qu'on ne croit.

Gependant, si la direction des fonds secrets tient à ce que le public prenne le récit au sérieux, qu'on les empêche d'en faire de trop invraisemblables. Qu'ils affirment que nous avons tous volé dans les restaurants et les magasins de. nouveautés, passe encore. Mais qu'ils racontent que je suis entretenu par Gora Pearl, c'est faire de leur sacerdoce une véritable plaisanterie.

J'en ai bien ri pour ma part, je ne m'en cache pas, et Mademoiselle Gora, à qui de ma vie je n'ai adressé la parole et qui me paraît trop occupée pour songer à ma fortune, s'en est probablement beaucoup amusée de son côté; mais enfin, puisque les fami-

Mers de la préfecture sont payés sur nos deniers, celle-ci devrait au moins leur interdire de la rendre aussi ridicule.

Mardi 30 juin. — Comme l'écrivait dernièrement dans le Charivari, %. Hippolyte Briollet, un fantaisiste à toute vapeur, la discussion du budget n'est pas encore entamée, mais le budget l'est déjà depuis longtemps.

Tout ce que j'ai, quant à moi, quelque peu débrouillé sur cet obélisque chiffré, qui est à la fois une bouteille inépuisable et une bouteille à l'encre, c'est qu'une quarantaine de députés, tant de la majorité que du tiers-parti, ont signé un amendement tendant à réserver, sur l'emprunt de quatre cent cinquante millions dont le grand jour approche, une rente de deux millions cinq cent mille francs destinée à indemniser les porteurs d'obligations mexicaines.

Cet amendement part d'un bon cœur ; mais laissez-moi vous le démontrer, députés de la France, un pot de moutarde qu'on servirait après un dîner officiel ne serait pas plus intempestif.

Quand les obligations en question, proclamées les plus solides valeurs de l'Europe du haut de la

tribune par M. Rouker, qui conduisit ainsi cinq cents familles à la mine comme on conduit cinq cents bœufs à l'abattoir; quand ces obligations, dis-je, tombèrent de trois cent cinquante francs à quatre-vingts, tous les souscripteurs, s'apercevant qu'on les avait enfoncés une fois de plus, aimèrent encore mieux sauver leurs quatre-vingts francs que d'attendre une nouvelle baisse qui pouvait réduire leur titre à la valeur d'un cakier de papier à cigarettes (Job).

Ils négocièrent donc leurs obligations, qui furent reprises par des malins que Dieu seul connaît, et aujourd'kui, grâce aux trois ans et demi d'attente que la sollicitude du gouvernement a su ménager, non-seulement le remboursement demandé ne remboursera personne, mais il servira à enrickir ceux qui ont acketé à vil prix des valeurs alors inutiles tombées au niveau de la misère publique.

Le seul profit que tireront les premiers souscripteurs de cette ficke de consolation, c'est de pouvoir se dire entre eux, en suçant ckacun une tête de kareng saur :

— Yoilà nos obligations à deux cent cinquante francs; avons-nous été jocrisses de les lâcker à quatre-vingts, après les avoir payées trois cent soixante ?

C'est ce que les décavés de la Bourse appellent lecevoir le flic et le flac.

Mercredi 1er juillet. — Plusieurs journaux reçoivent simultanément sur la tête , à propos du transfert de M. Alfred Yerlière dans le quartier politique de Sainte-Pélagie, un communiqué où l'administration prétend :

1° Que M. Verlière se porte à ravir ;

2° Que la cellule dans laquelle on Ta transporté étant beaucoup plus saine, plus aérée et plus haute de plafond que celle où il a vécu six mois, M. Verlière n'a aucune raison pour préférer la première à la seconde.

3° Que M. Verlière est un ingrat, incapable d'apprécier les généreux procédés du gouvernement à son égard.

Tout le monde sait que M. Alfred Verlière est excessivement souffrant. Il suffit, je ne dis pas de L'ausculter, mais de l'apercevoir et de l'entendre tousser pour en être convaincu. Mais il est difficile de discuter sur ce point avec une administration payée pour voir tout en beau, depuis la loi de sûreté générale jusqu'à l'expédition mexicaine. 11 est certain que, si malade qu'il soit, M. Verlière l'est

lyb MES TREIZE PREMIERES LANTERNES

encore moins que votre politique. Je passe donc sur cette première affirmation.

La digestion de la seconde me paraît infiniment plus laborieuse. Il n'y a en effet que le ministère de l'intérieur pour trouver des prisonniers qui refusent d'entrer dans une cellule à la fois plus saine, plus aérée et plus haute de plafond que celle à laquelle on les arrache.

Puisqu'on a eu tant d'égards pour le condamné dont nous parlons, il est probable que le directeur de Sainte-Pélagie lui aura signifié ainsi son heureux changement :

— Monsieur, j'ai à vous annoncer une bonne nouvelle : votre cellule est petite, sans air et basse de plafond. Nous allons vous transférer dans une autre, où vous pourrez respirer à pleins poumons.

C'est donc alors que M. Verlière aura répondu :

— Je suis malade, et vous voulez me mettre dans une chambre où j'aurai toutes mes aises et de l'oxygène à volonté. Ce procédé est odieux, et je ne m'y soumettrai que par la force.

S'il en est ainsi, le communiqué est dans son tort quand il déclare que M. Yerlière jouit d'une bonne santé. Il est au contraire de toute évidence qu'il est atteint d'aliénation mentale. Ce n'est plus en ce cas, dans une cellule de Sainte-Pélagie qu'il faut le transporter, mais dans une cabine de Gha-

rentbn, où on a, comme vous le savez, incarcéré tant de gens dont la démence était moins établie. (Yoir l'affaire Sandon.)

Ou le communiqué nous cache quelque chose, ou M. Verlière divague. L'avenir seul élucidera la question. Mais si ce condamné politique, qui, dites-vous, se porte si bien, mourait dans sa prison, comme le craignent ses amis, avouez que vous auriez fait une campagne bien intelligente!

Un citoyen a demandé récemment au Sénat la suppression du serment préalable.

Non-seulement sa pétition a été repoussee avec horreur, mais il est question d'exercer des poursuites correctionnelles contre ce criminel.

Voilà un mode de jurisprudence d'une incontestable originalité. Le Sénat nous invite à nous adresser à lui en toute confiance, et quand nous usons de cette prérogative, la seule qui nous reste, il nous annonce qu'il va nous arrêter.

Si j'attirais des amis chez moi par une invitation à dîner, et que je les fisse appréhender ensuite par des sergents de ville, je ne tarderais pas à perdre la plupart de mes relations. Le procédé de nos sénateurs est de cette force. Il est vrai que

pour trente mille francs par tête, c'est tout ce qu'on peut exiger d'eux.

Le Courrier de Lyon est incriminé pour fausses nouvelles. Je demanderai timidement que le Constitutionnel soit, pour le même délit, cité à comparaître dans le plus prochain délai. Il a annoncé ces jours-ci qu'au lendemain d'une migraine sans importance, le chef de l'État était resté cinq heures à cheval, ce qui démontrait d'une façon suffisante son entier rétablissement.

Or, ce n'est pas cinq, mais seulement deux heures que le chef dudit État est resté à cheval. Si après la note du Constitutionnel, vingt-cinq personnes achètent chacune six mille francs de rente et que la Bourse, au lieu de monter sur les cinq heures de cheval, baisse en apprenant qu'elles doivent être réduites à deux, le Constitutionnel a évidemment à se reprocher la perte subie par les •acheteurs.

Annoncer qu'un souverain va bien quand il va mal est tout aussi nuisible pour le crédit public qu'imprimer qu'il va mal lorsqu'il va bien. D'où vient donc que de ces deux fausses nouvelles la seconde soit punie par des mois de prison et la première par des places de préfet ?

Vous me direz que, s'il fallait opter entre les deux peines, beaucoup de gens choisiraient les mois de prison.

On rapporte que, cette semaine, un grand nombre de fous se sont montrés au guichet des Tuileries.

Pour ma part, j'en connais plusieurs qui s'y présentent presque tous les jours. Quelques-uns même ont des portefeuilles sous le bras.

La reine d'Angleterre a donné au palais de Buckingham une grande fête à laquelle elle a officiellement invité les princes d'Orléans.

Notre ambassadeur s'est abstenu d'y paraître.

Si j'étais à la tête du gouvernement français, j'éprouverais une satisfaction médiocre à voir ainsi mon représentant céder la place aux fils de Louis- Philippe.

J'aurais peur qu'on ne prît ce fait pour une prédiction.

Peut-être aussi netre ambassadeur n'a-t-il pas trouvé les d'Orléans assez « comme il faut » pour

les coudoyer dans une soirée. Les bals officiels de France sont composés de gens si distingués !

Jeudi 2 juillet. — Je savais que la position de candidat officiel était une situation. J'apprends qu'elle est devenue un petit commerce. Plusieurs favoris du gouvernement sont en train de négocier leurs chances d'élection, qu'ils échangent soit contre une place de trésorier-payeur, soit contre une recette générale ou toute autre sinécure.

Je n'aurais jamais trouvé celle-là. Cette façon de vendre fin prochain une situation politique était inconnue jusqu'à nos jours et démontre clairement jusqu'où nos élus poussent le patriotisme. Le raisonnement de ces gagne-petit est évidemment celui-ci :

— Gomme député, je pourrais faire le bonheur de la France, mais comme receveur général, je suis sûr de faire ma fortune. Hésiter serait un srime.

Si j'osais me mêler à ces protocoles, je conseillerais, pour éviter les déplacements, de faire simplement vendre à l'hôtel Drouot, aux enchères publiques, et par un commissaire-priseur assermenté, ces divers lots de candidatures officielles.

— Tenez, Messieurs, nous mettons sur table un article de premier choix. M. Glodomir est présenté par le ministère de l'intérieur aux électeurs d'un de nos départements les plus dévoués. Seulement, M. Glodomir ne se sentant pas fait pour les orages de la vie publique, se décide à se défaire de sa candidature. Y a-t-il marchand à quatre- vingt mille francs ?

Un Auvergnat. — Marchand à trois francs. J'ai toujours eu envie d'être député.

Le commissaire-priseur . — Je vous ferai observer, .Messieurs, que l'amateur à qui cette candidature sera adjugée, n'aura pas à payer pour la soutenir les moindres frais d'affiche. Tout est à la charge de l'État. Ah! s'il s'agissait d'un candidat de l'opposition je vous tiendrais un autre langage !

Une voix. — L'élection est- elle garantie ?

Le commissaire-priseur. — Elle est certaine. Pas un des votants ne sait lire.

— La voix. — Je suis marchand à quatre-vingt mille.

Le commissaire-priseur. — ■ Personne ne demande à voir... non? vu?... bien vu?... pas de regrets?... adjugé à quatre- vingt mille francs la candidature Glodomir.

Si les choses se passaient ainsi, les hommes les plus décidés à tout subir crieraient que la France

est déchue du rang des nations. Or, examinez ces désistements suivis de recettes générales, et vous verrez que les choses ne se passent pas autrement, à cette différence près, cependant, qu'aulieu d'être payés sur les économies d'un particulier, nos honorables démissionnaires le sont sur le budget, ce qui est toujours utile à constater.

M. Oudinau, étudiant en médecine, ayant, non pas refusé, mais négligé d'assister à la procession de la Fête-Dieu, organisée par le personnel des hôpitaux d'Angers, s'est vu l'objet d'une enquête de la part des administrateurs des hospices et hôpitaux réunis, et ce tribunal vient de prononcer contre ce jeune interne une suspension de trois mois.

Le devoir de M. Duruy, ministre de l'instruction publique et des cultes, est tout tracé. En présence de cette mesure inepte, il ne lui reste qu'à destituer d'un trait de plume les êtres cocasses qui l'ont prise et à rendre immédiatement M. Oudinau à ses études, avec des monceaux d'excuses.

J'ai beaucoup entendu M. Duruy parler de conscience, de progrès des lumières et de tolérance religieuse, mais je ne l'ai pas encore vu affirmer ces grands principes autrement que par des phrases qui n'engagent à rien.

Au cas où il laisserait passer le fait qui précède sans une répression sévère et immédiate, il me permettra de le classer désormais, non pas seulement parmi nos ultramontains les plus distingués, mais parmi nos inquisiteurs les plus dangereux.

Si vous ne dédaignez pas les avis d'un homme jeune encore, à qui vous avez donné, au collège Saint-Louis, des leçons d'histoire républicaine, vous n'aurez jamais plus belle occasion de mettre d'accord vos actions et vos paroles. L'heure a positivement sonné de modifier les unes ou de renier les autres. Entre nous, je ne sais trop quelle est votre situation comme ministre, mais je vous avertis que comme démocrate vous filez un détestable coton.

On parle de discours belliqueux prononcés au camp de Châlons, et quelques personnes en concluent que la guerre est proche.

Moi, je me rappelle que, huit jours avant la campagne d'Italie, le Moniteur annonçait que tous ,ceux qui répandraient des bruits de guerre seraient poursuivis pour fausses nouvelles, et je suis plein de quiétude.

En attendant que M. Joanne publie un guide gouvernemental, basez-vous là-dessus :

Quand on parle de guerre prochaine; c'est que la paix est assurée pour longtemps.

S'il est question de désarmement général, c'est qu'une levée de douze cent mille hommes est imminente.

Si les discours sont à' la liberté, c'est qu'une nouvelle loi de répression s'élabore dans un coin.

Je ne croirai à la paix définitive qu'après avoir entendu dire par une bouche autorisée : L'EMPIRE, C'EST LA GUERRE!

Le comte de Chambord ayant formé le projet d'aller à Rome assister au mariage du duc de Parme, notre ambassadeur, dit le Journal de Paris, a été prévenu que ce voyage serait vu d'un œil furibond par le gouvernement français. La cour de Rome, ajoute-t-on, s'exposerait au retrait immédiat de nos troupes, au cas où elle recevrait Henri V.

A moi, mes bonnes chroniques de l'Œil-de-Bœuf ! Gomment, depuis vingt ans vous occupez Rome au mépris de tous les droits, vous mangez les quelques sous qui nous restent, vous vous mettez à dos tout ce que l'Europe compte d'esprits libéraux et de consciences libres, et tous vos principes, tous vos serments de défendre la papauté tombent, comme un rideau de manœuvres, devant le voyage d'une prince proscrit allant signer au contrat d'un de ses parents.

Eh bien,, et Jésus-Christ? et la foi de nos pères ? que vous avez promis de remettre en honneur, et les matérialistes, que vous avez juré d'écraser ? toutes ces grandes conceptions vont donc disparaître tout à coup ? Il est à croire que vous n'êtes pas plus convaincus que nous de leur nécessité et de l'utilité de leurs résultats, puisqu'il vous suffit pour y renoncer du moindre froissement diplomatique.

Je donnerais la moitié de ce qu'a coûté la moins chère de vos expéditions, c'est-à-dire une somme énorme, pour que le pape persistât dans son invitation au comte de Ghambord. D'abord parce que nous quitterions Rome, et aussi parce ce qu'on verrait clairement qu'en défendant la religion vous défendez surtout votre politique.

Le dictateur du Paraguay vient d'armer quatre mille femmes, destinées à faire le coup de fusil contre le Brésil.

En France nous avons aussi des demoiselles qui tirent à boulets rouges sur les Brésiliens. Seulement, elles sont plus de quatre mille.

Je suis entré hier soir au Théâtre- Français. On y jouait Oscar, ou le Mari qui trompe sa femme. La

salle était assez calme. Mais, quand le jeune inspecteur des finances prononça cette phrase :

« Je voudrais me marier. Je cherche une jeune fille qui ait de Tordre, de l'économie et de la vertu, toutes choses qu'on ne trouve pas dans l'administration. o>

Le public éclata en rires et en applaudissements.

Avant peu de temps, nous applaudirons encore à cette réplique si pleine d'actualité ; mais je suis sûr que nous n'en rirons plus.

Une adorable préface d'Alexandre Dumas fils, où il tambourine agréablement (pour nous, bien entendu) M. Walewski, à propos de sa fameuse comédie Y École du Monde ou la Coquette sans le savoir, qui fut, sans le vouloir, outrageusement sifflée au Théâtre-Français, nous a donné l'envie de fouiller un peu dans le cimetière où dort pour l'éternité cette production dramatico-diplomatique.

M. Walewski est aujourd'hui une de ces victimes dont la disgrâce coûte les yeux de la tête à notre belle patrie. Mais nous ne pouvons pas oublier que son passage au ministère des beaux-arts a été signalé par des massacres de manuscrits et des interdictions continuelles. Je m'imaginais que l'homme assez chaste pour interdire le Demi-Monde,

ce chef-d'œuvre, comme attentatoire à la morale publique, n'avait pu écrire qu'une Imitation de Jésus-Christ en cinq actes et en prose. Les bras me sont tombés en lisant Y École du Monde. C'est purement et simplement de l'excitation à la débauche. Je n'invente rien : <c Le public, dit Théophile Gautier dans le charmant compte rendu qu'il en fit alors, s'est choqué de ces mœurs exceptionnelles qui rappellent les Liaisons dangereuses, moins l'insolence dépravée et la grâce venimeuse, moins le vernis et les belles manières. »

C'est probablement en souvenir de cette œuvre de bon goût que M. Walewski a été élevé au rang de ministre d'Etat, c'est-à dire chargé de veiller sur la pudeur des théâtres. Il est fâcheux que l'auteur du Portier des Chartreux ne soit plus de ce monde : on aurait pu le nommer inspecteur de la librairie.

Au reste, M. Walewski, ministre d'État, pour avoir écrit une immoralité, ne me surprend pas beaucoup plus que le maréchal Vaillant, ministre des beaux-arts, pour avoir bombardé Rome.

Je tiendrais seulement à savoir si à force de laisser protester des billets on ne pourrait pas devenir ministre des finances.

Je reçois sur le simulacre de fête célébré en l'honneur du général Hoche un détail ultra-comique. Il paraît que toute la cérémonie officielle a consisté en une messe solennelle.

Comprenez-vous tout ce qui éclate d'intelligence dans cette messe dite par un prêtre catholique en mémoire d'un républicain qui est mort en dehors de la religion chrétienne, à laquelle il ne croyait pas ? C'est à peu près comme si un flatteur célébrait la fête de Napoléon III en faisant représenter un à-propos sur l'avènement de Louis- Philippe.

Puisqu'on voulait absolument mêler une' religion aux hommages dus au héros de Sambre-et- Meuse, il fallait avoir la loyauté de lui offrir la représentation d'une fête de la déesse Raison, que, vu les circonstances douloureuses où nous sommes, on aurait appelée la déesse Déraison.

D'ailleurs, puisqu'on refuse l'entrée de l'Église aux enfants morts sans être baptisés, je demande quel curé s'est permis de violer audacieusement les saints canons en célébrant la messe pour le repos de l'âme d'un homme qui ne suivait que la religion naturelle.

Du moment qu'on suspend pendant trois mois de leurs études les étudiants en médecine qui n'accompagnent pas les processions, je prie l'évêque

de vouloir bien interdire pendant le même trimestre les fonctions ecclésiastiques au délinquant.

Le grand reproche que les courtisans adressent de préférence au général Hoche, c'est qu'il n'aurait jamais consenti à faire un dix-huit Brumaire. Mais songez donc que s'il en avait fait un, nous serions gouvernés aujourd'hui non par Napoléon, mais par Hoche III.

Un nombre toujours croissant de lecteurs m'écrivent de province, et principalement de Rouen, que des agents trop brutes ou trop zélés les ont interpellés en pleine rue, sous prétexte qu'ils lisaient la Lanterne, et leur ont même saisi le numéro, qu'ils ont emporté sans plus d'explications.

La Lanterne est interdite dans les kiosques et dans les gares (je dois même une visite au ministre de l'Intérieur pour le remercier du succès que ce procédé m'a valu), mais elle est permise dans les mains du public.

En conséquence, j'invite le public de province à faire' simplement arrêter tout individu, agent ou non, qui aurait l'audace de saisir mon journal dans les mains d'un lecteur, et de le traîner devant les tribunaux, absolument comme un pick-pocket qui lui volerait son mouchoir.

Le procédé selon les circonstances; peut-être

ausssi considéré comme attaque à main armée sur la voie publique. Il relèverait alors de la cour d'assises.

Mais, en tout cas, arracher plutôt les deux oreilles au monsieur et me les envoyer sous enveloppe, que de livrer sa Lanterne. Puisque l'administration s'inquiète si peu de ces violations du droit des gens, c'est aux citoyens à faire leur police eux-mêmes.

Vendredi 3 juillet. —

Appel au public.

Je ne sais comment formuler la demande qui me reste à faire : j'ai toujours eu en grippe les souscriptions, les souscripteurs eux-mêmes, restant généralement convaincu que ceux qui les organisent mettent le total dans leurs poches. Néanmoins, je ne puis résister au désir de rendre justice à une infortune aussi grande qu'imméritée.

J'ai donc intention d'ouvrir, d'ici à peu de temps, une souscription pour élever à M. Teste un monument avec cette inscription :

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