A. M. TESTE
Qui fut trois ans ministre et, pendant son passage au pouvoir, ne reçut jamais qu'un pot- de-vin de cent mille francs.
LA LÂNTEBNE W° 7
Samedi 5 juillet. — M. Thiers a souvent comparé un Etat à un maître de maison. Croyez-vous, chers lecteurs, que vous ou moi garderions longtemps une bonne qui aurait un livre pour le filet de bœuf, un autre livre pour la poitrine de mouton, un troisième livre pour les radis, plus un quatrième pour les artichauts, et qui, en nous donnant à vérifier ces comptes broussailleux, ajouterait en manière de surprise :
— J'avais aussi oublié de dire à monsieur qu'un jour où je n'avais pas de monnaie pour payer un pot de moutarde, j'ai emprunté cinq cents francs à la fruitière.
Telle est l'image de nos budgets. On vous en montre un de trente trois francs, ei au moment où
la satisfaction éclate sur tous les visages , on vous en tire des profondeurs vingt deux autres qui, joints au premier, réalisent un total de dix-huit cents millions.
Cette discussion du budget a présenté, du reste, des côtés vraiment joyeux. Ainsi, comme types de distraction nous avions déjà l'individu qui, en rentrant le soir, fourre son parapluie mouillé dans son lit, et se met à sécher lui-même toute la nuit dans un coin de la chambre.
Nous avions aussi l'homme qui après s'être lavé les mains, vide sa cuvette sur son canapé et se jette dans le plomb delà maison. Mais l'exemple de distraction qu'a donné ces jours-ci M. Magne, dépasse tout ce que la tradition nous avait laissé.
Invité à s'expliquer sur les quatre milliards de capitaux absorbés depuis 1852 :
— J'y arriverai tout à l'heure , a répondu M. Magne.
Puis ce détail lui est sorti de la tête et, son discours fini, il est descendu de la tribune sans avoir dit un mot des quatre milliards.
J'aime cette façon large de comprendre la tenue des livres, et je me représente avec admiration un caissier se disant tout en fermant ses registres :
— C'est singulier ! il me semble qu'aujourd'hui
MES TREIZE PREMIERES LANTERNES 2lO
mes additions ne sont pas absolument justes
Ah ! je m'en souviens maintenant, j'ai négligé la colonne des milliards.
Je sais que pour les grands seigneurs qui nous régissent, quatre milliards représentent une somme insignifiante. Pas un de ces gentilshommes, en sortant de chez une de ces femmes qui font de leurs corps ce qu'eux font de leur conscience, ne dépose moins de quatre milliards sur le coin de la cheminée, M. Magne à la rigueur, aurait pu se tirer d'affaire en clouant par ces mots l'interrupteur sur sa banquette.
— Il faut vraiment avoir un besoin bien impérieux d'opposition pour soulever, au milieu d'une discussion sérieuse, un lièvre d'aussi maigre importance. Si on devait s'arrêter à ces vétilles, nous n'en finirions jamais. Qu'est-ce que quatre milliards, je vous le demande ? A peine quarante fois cent millions. L'autre matin je déjeunais au restaurant. Quand on m'a apporté la note, je me suis aperçu qu'elle contenait une erreur de quatre milliards. Je pouvais réclamer; j'ai mieux aimé les laisser pour le garçon.
La Chambre s'est souvent contentée d'explications qui ne valaient pas celle-là. Mais annoncer qu'on va traiter une question et parler de tout autre chose, c'est comme si un directeur jouait
tranquillement VOEU crevé après avoir affiché Guillaume Tell.
Voilà d'où vient que de tous les électeurs qui ont suivi ces débats, nos élus seuls se sont déclarés satisfaits.
Je l'avais bien prévu : voyant les commissaires de police occupés à écrire les rapports sur la vente de la Lanterne, les malfaiteurs se sont remis au travail avec une ardeur nouvelle. Une bande de voleurs à main armée s'est constituée à Marseille sous ce titre élégant :
Association de l'aumône forcée.
Ils écrivent à un homme riche de se trouver avec un nombre déterminé de billets de banque dans un endroit désigné et de se laisser voler son portefeuille, sinon qu'il ne soit pas surpris de recevoir à l'improviste dans la tête un projectile comme on en invente tous les jours.
Eh! mon Dieu, que ces coureurs de grandes routes exigent des citoyens une somme réglée sur le nombre de leurs portes et fenêtres, sur les pièces de vin qu'ils ont en cave, sur les chiens qu'ils nourrissent, sur les cigares qu'ils fument,
qu'au lieu de menacer de brûler la cervelle aux récalcitrants, ils leur envoient des papiers de différentes couleurs pour les avertir qu'à la moindre résistance, leurs meubles seront saisis et vendus aux enchères ; qu'ils remplacent le mot « aumône forcée » par « impôt forcé », et ils ne seront pas loin de constituer un excellent gouvernement.
On nous écrit de Sainte-Hélène :
« On remet du papier neuf à l'appartement occupé autrefois par le général Bonaparte. »
Il y a eu dernièrement grand bal chez le gouverneur de l'île. Une partie dejs salons avait été transformée en théâtre et on y a joué un charmant vaudeville mêlé de couplets intitulé :