‹ Mes treize premières LanternesChapitre 16 sur 25 · FIN DE L AFFAIRE VERLIERE · texte numérisé non relu

FIN DE L AFFAIRE VERLIERE

Je croyais, et, si je ne me trompe, un certain nombre de mes compatriotes supposaient avec moi qu'un hôpital était un établissement destiné à recevoir des malades. Je remercie M. le ministre de l'intérieur de* nous avoir fait savoir une bonne fois qu'un hôpital est un lieu de plaisir où ne sont admis que les gens doués d'une santé robuste.

M. Alfred Yerlière, détenu à Sainte-Pélagie, se prétendait trop souffrant pour supporter un changement de cellule. Le ministère de l'intérieur a envoyé alors aux journaux un communiqué extrêmement raicle, où il déclarait que le Pont-Neuf serait trop heureux s'il se portait aussi bien que ce condamné si difficile à vivre.

Or, ce nouveau morceau de littérature ministérielle faisait à peine ses premiers pas dans le monde, que M. Yerlière entrait à la Pitié.

Ou le communiqué s'est joué de nous d'une façon à. peu près impossible à qualifier, ou j'ai le

droit de conclure que l'hôpital de la Pitié fait secrètement concurrence au bal d'Àsnières, puisqu'on y envoie les prisonniers les mieux portants, sans doute pour s'y dégourdir les jambes.

Malheureusement, les masses subissent encore le joug de tant de préjugés, qu'en apprenant que M. Yerliêre vient d'être transporté à la Pitié, elles auront peine à admettre qu'il soit complètement rétabli... Le ministre ne peut plus guère se tirer de là que par un « coup » renouvelé de celui du Commandeur ; ce serait de poursuivre les journaux qui ont inséré son communiqué, et de les faire condamner comme ayant publié une fausse nouvelle.

Grâce à l'initiative d'un jeune avocat qui a refusé toute conciliation à ce sujet, l'usage de la barbe est désormais autorisé au Palais.

Puisque ceux qui dépouillent la veuve et l'orphelin portent des moustaches, pourquoi ceux qui les défendent n'auraient-ils pas le droit de garder les leurs ?

dimanche 5 juillet. — Apparition du Gaulois.

Dans son brillant article, qui est l'événement du premier numéro, Edmond About veut bien me consacrer un certain nombre de ligne * excessivement flatteuses, où, tout en m'accordant des convictions sincères, il me considère comme condamné par mon tempérament à une opposition perpétuelle ; et il se demande ce que je deviendrai le jour où par une malice du sort, mon rêve politique se trouverait tout à coup réalisé.

Si je tenais en réserve le moindre projet pour l'avenir, c'est que je ne serais pas sincère, et puisque M. Edmond About me fait l'honneur de reconnaître que je le suis, qu'il reçoive ici tous mes aveux : je m'inquiète d'autant moins de mes destins futurs, que ceux de ma malheureuse patrie me tourmentent davantage.

Yenez un matin m'annoncerla nouvelle qui doit, dites-vous, me condamner au silence, en ajoutant comme correctif:

— Enfin, ça y est. Seulement, il a été décidé que vous quitterez à jamais la plume et que vous entrerez dans un atelier de quincaillerie, pour y apprendre à fabriquer des lampes à pétrole.

Vous verriez avec quel empressement je jetterais dans un coin la Lanterne et la notoriété que je dois aux médiocres taquineries du gouvernement.

L'essentiel est de connaître le jour où la vertu

triomphera et non de savoir ce que deviendra M. iiochefori. Rendez-moi mon léger bateau, c'est tout ce que je vous demande, quand la Lanterne devrait le lendemain même tirer à trois exemplaires, dont un servi gratis.

Si j'appuie ainsi sur ma réponse au journaliste éminent qui ne tenait probablement pas à en essuyer une aussi longue, c'est que le Français, né industriel, a une tendance irrésistible à transformer tout succès en une affaire. Je compte par centaines les bouches amies qui m'accueillent avec ces mois :

— On peut dire que vous faites-là une belle opération !

Signalé à toutes les gares comme un malfaiteur amer dont les doctrines faisaient dérailler les trains, j'ai fondé la Lanterne uniquement pour me réserver une feuille de papier où je pusse aller m'étendre et rêver, en dehors des timidités et des surveillances. Je comptais à peine sur un tirage de cinq à six mille, et je m'étais arrangé pour pouvoir vivre sur ce chiffre sans trop d'humiliations ©t sans trop de dettes.

Est-ce ma faute si les bévues de quelques fone-

MES TREIZE PREMIERES LANTERNES Tli

tionnaires qui se croient des hommes politiques ont porté mon tirage à cent mille et plus ? La Lanterne était pour moi un refuge. Elle est devenue, en effet, comme on me l'a répété si souvent, « une affaire: » Mais je n'aurais qu'un chagrin, c'est que les honnêtes gens pussent s'imaginer que je suis homme à exploiter mon opposition comme une industrie.

Si le jour vient jamais de sacrifier : Lanterne, argent et avenir, soyez sûr que je ne ménagerai ni mon journal, ni moi-même. Je ne me fais aucune illusion. Je sais que je ne suis qu'un écumeur politique et que ma brochure n'est qu'un brûlot. Je sais aussi que le sort des navires de ce genre est de sauter avant tous les autres, et c'est parce que je m'attends à couler bas que je n'ai voulu prendre avec moi aucun homme d'équipage.

Lundi 6 juillet. — On lit dans le Journal de Paris :

« Toute la suite du prince Napoléon à Constantinople vient d'être décorée par le sultan. »

Gomment ! pas un n'a échappé au désastre ?

Dans une des dernières séances du tir au poiy-

gone, un arbre du bois de Yincennes a été entièrement coupé par un boulet.

Au bon vieux vilain temps, quand on allait se promener à Yincennes, on trouvait sous les arbres des rois qui y rendaient la justice. Aujourd'hui, on y trouve des boulets, et personne de nous n'a oublié un certain jour du mois de décembre où ils ont rendu la justice à leur tour, et d'une façon bien autrement concluante que saint Louis.

La jeunesse des écoles apprendra, non sans une vive émotion, qu'aucune cantate ne sera chantée au 15 août prochain sur le théâtre del'Ocléon. Voilà donc où vous deviez en arriver, téméraires étudiants ! Vous avez piétiné sur toutes les choses respectables d'ici-bas. Vous avez demandé Ruy- Blas à toutes les premières. Vous avez forcé des sergents de ville, doux comme des agneaux, à vous détériorer la figure et à vous tortiller les bras. Mais vous ne vous attendiez pas à une punition pareille !

Qu'allez-vous devenir désormais, seuls, sans cantate pour marcher dans la vie. En butte à la réprobation de tous les hommes d'ordre, qui diront à leurs neveux en voyant passer l'un de vous :

— Regarde cet homme qui jette çà et là des re-

gards humiliés. Il était de l'année où il n'y eut pas de cantate à l'Odéon !

Quel beau-père aujourd'hui voudra de vous pour sa fille ? Que lui répondrez-vous quand il vous demandera :

— Montrez-moi votre cantate ?

Oserez-vous jamais lui avouer que vous en avez été privés, vous et les vôtres, en vertu de la loi de sûreté générale ?

Maintenant, c'est au gouvernement que je m'adresse, et je lui dis :

La condamnation est méritée, je le reconnais ; mais ne la trouvez-vous pas bien rigoureuse ? Grâce pour eux ! Ils sont jeunes, l'ange du repentir peut encore toucher leur front. Ne les réduisez pas au désespoir par cette mesure exceptionnelle. Faitesleur savoir au moins que si, à l'avenir, ils ne vont plus rendre visite à M. Sée, leur professeur; s'ils oublient qu'un méchant écrivain, nommé, je crois, Victor Hugo, a fait quelques drames envers, eh bien! l'année prochaine on leur donnera leur cantate. Ajoutez même qu'on la fera un peu plus longue et un peu plus bête qu'à l'ordinaire, afin de les dédommager de celle de cette année. Voyons, de l'indulgence, généreux gouvernement, dites que vous leur rendrez la cantate en question !

Tous balbutiez... vous êtes ému... Allons ! vous la leur rendrez.

Le Corps législatif s'était décidé à voter deux millions cinq cent mille francs pour venir en aide aux indigènes décimés en Algérie par la famine. Six cent mille francs seulement ont été dépensés. Que va-t-on faire des dix-neuf cent mille autres, maintenant que, dit le journal officiel de la colonie, les causes qui avaient motivé cette allocation ont disparu ?

Quand il s'agit d'envoyer des vivants ;;o faire fusiller à trois mille lieues de leur patrie, on dépense d'ordinaire trois fois plus que ce qu'on avait demandé.

Quand ce sont des moribonds qu'on doit essayer de faire revivre, on réalise des économies de dixneuf cent mille francs sur deux millions cinq cent mille, ce qui prouverait que les hommes coûtent plus cher à tuer qu'à nourrir.

Ce reliquat considérable donne à supposer que les bienfaiteurs chargés d'arracher les Arabes à la mort son; allés les trouver pour leur offrir de l'argent, et que ceux-ci leur ont répondu :

— Yous êtes bien bons. Nous sommes devenus

subitement très-riches, et nous pouvons aujourd'hui manger des enfants nouveaux-nés à tous nos repas.

Il est vrai que le journal officiel fait remarquer que « les causes qui avaient motivé l'allocation ont disparu. » Cette discrétion permet de croire que la réponse des Arabes à qui on offrait des secours, était au contraire celle-ci :

— Mille remercîments, messieurs et chers Français; mais toutes nos familles étant mortes de faim cet hiver, vos offrandes sont devenues absolument inutiles. Gardez donc vos millions pour faire fabriquer de nouveaux fusils.

En ce cas, le journal se trompe : ce ne sont pas les causes, ce sont les Arabes qui ont disparu.

L'empereur de Russie vient d'envoyer au préfet de la Seine son image en marbre dont il fait hommage à la ville de Paris. Ce cadeau porte à treize le nombre des bustes placés aujourd'hui dans la galerie dite des Souverains.

Treize bustes ! Je serais curieux de savoir lequel dégringolera clans l'année.

Page 1