‹ Mes treize premières LanternesChapitre 17 sur 25 · CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

CORRESPONDANCE

Nous recevons la lettre suivante , qui répond à une question que nous avions pris la liberté d'adresser au gouvernement à propos de la concession du service postal entre la France et la Corse ?

« Monsieur le rédacteur ,

» Vous voulez avoir l'explication de la préférence sollicitée au Corps législatif en faveur de la compagnie Valéry frères et fils pour le service postal de la Corse ?

» Cette compagnie compte dans sa flotte des bateaux ainsi baptisés : Roi Jérôme, Comte Bacciocchi, Prince Napoléon, Prince Pierre Bonaparte, Impératrice Eugénie, etc.

» L'autre administration, Marc Fraissinet père et fils, n'a donné à ses paquebots aucun de ces noms glorieux. On peut donc bien lui préférer la première, quoiqu'elle demande trois millions de plus.

)> J'ai l'honneur de vous saluer.

Signé : A.' Vincent. »

Cette communication pourrait se passer de commentaires, mais j'aime mieux qu'elle ne s'en passe pas. Ces noms sont, en effet, glorieux; mais je ne vois pas trop où est la nécessité de nous les faire payer trois millions.

Parmi les personnages qui les portent, deux ou trois déjà sont morts, et, comme ils nous ont coûté des sommes considérables pendant leur vie, il est curieux qu'ils nous en coûtent de nouvelles après leur décès.

J'ai la folle idée que s'il avaient nommé leurs navires le Julés-Favre, le Glais-Bizoin, V Ernest- Picard ou le Prëvosi-Paradol, MM. Valéry frères et fds auraient obtenu tout autre chose que les préférences de l'administration.

M. Nauroy, qui a adressé au Sénat fune pétition relative au serment politique, se considérant comme diffamé par M. Delangle, sénateur, et M. Riche, conseiller d'Etat, qui ont accompagné leurs rapports de paroles outrageantes pour le pétitionnaire, a déposé au Sénat et au conseil d'Etat une demande en autorisation de poursuivre ces deux personnages. .

Faisons un petit calcul de probabilités : M. Parent, frappé dans une foule, a mis plus d'un an à amener devant un tribunal français un agent de police de la dernière catégorie. Si les circonstances favorisent M. Nauroy, et en mettant de son côté toutes les chances de succès, d'ici à une quaran-

taiiie d'années, il pourra arriver à une solution à l'égard de M. Riche , qui est un simple conseiller d'État.

Mettons cinquante-cinq ans pour M. Delangle, qui joint à la qualité de sénateur celle de procureur général, et nous avons quatre-vingt-quinze ans devant nous. Juges, diffamé, diffamateurs , nous aurons tous quitté cette vallée de larmes et de conseillers d'Etat quand le procès sera mis au rôle, et tout le monde le confondra avec l'affaire Lesurques.

La nièce de Parmentier, qui sauva la France de la famine, est en train de mourir de faim. Une souscription est ouverte par le Progrès de Lyon en faveur de cette glorieuse infortunée, qui touche d'autant moins de pensions que le marquis d'Orvault en recevait davantage. Il est vrai que Parmentier n'a introduit en France que la pomme de terre, qui, en remettant sur ses jamhes le peuple affamé, l'a aidé à faire la Révolution.

Ah ! si Parmentier avait transporté chez nous un nouveau système de fusil à bascule, il serait mort millionnaire et sa nièce aurait aujourd'hui trois maisons, boulevard de la Madeleine. Mais sous un

gouvernement qui se dit démocratique, il est instructif de voir que la nièce n'a même pas les ressources nécessaires pour se nourrir de la découverte de son oncle.

On lit dans la France :

« Ou disait que le garde des sceaux venait de demander aux procureurs généraux un i apport sur l'état des esprits dans les départements. »

Puisque nos seigneurs et maîtres nous assurent, à toutes les séances des deux Chambres, que le pays est avec eux, c'est qu'ils connaissent l'état des esprits. S'ils ne le connaissent pas, comme l'indique la mesure annoncée par la France, pourquoi affirment-ils que les esprits sont avec eux ?

Ce qui, en outre, passe mon intelligence, c'est que ce rapport ait été demandé aux procureurs généraux plutôt qu'aux limonadiers et aux marchands de tabac. Ces derniers, recevant beaucoup de monde, peuvent, à la rigueur, étudier « l'état des esprits » de leurs clients. Mais les procureurs généraux n'ayant ordinairement affaire qu'à des individus contre lesquels ils requièrent les travaux forcés ou même la peine de mort, me semblent bien mal placés pour ce travail, rien n'étant diffi-

cile, quand on est en rapports continuels avec des coureurs de grands chemins, comme de se rendre compte de l'état de l'esprit des honnêtes gens.

Si connaître l'état des esprits consiste à savoir combien de vols au poivrier et à Y américaine ont été commis dans la semaine, le rôle du procureur général m'apparaît dans toute sa beauté. Quant à pénétrer la pensée politique de la foule, ce n'est certainement pas aux procureurs généraux que celle-ci vient la confier, et je me refuse aies croire de force à la débrouiller, à moins, toutefois, qu'ils ne fassent venir entre deux gendarmes les gens à leur cabinet pour leur dire :

— Veuillez me déclarer quel est l'état de votre esprit, et songez que la loi prononce des peines terribles contre les faux témoins.

La partie comique de ces rapports, c'est que le ministre qui se les fait adresser les prend au sérieux et s'endort dessus avec un calme « effrayant, » jusqu'à ce qu'il s'aperçoive, un matin du 24 février, que le véritable état des esprits était l'antipode de celui que les procureurs généraux lui avaient signalé.

Ces demandes de rapports n'en sont pas moins significatives. Quand un gouvernement s'informe ainsi de l'état des esprits, c'est que l'état du sien commence à donner des inquiétudes.

Ordre est donné depuis quelques jours aux factionnaires de planton à la grille du jardin des Tuileries d'en refuser la porte aux dames dont les toilettes trop excentriques seraient de nature à faire émeute, notamment pendant la musique.

Si, au lieu de simples grenadiers, on chargeait des ambassadeurs de remplir cette mission, j'en connais qui ne pourraient pas laisser entrer leurs femmes.

Dans les derniers débats du Corps législatif, il a été de nouveau fortement question de la nécessité pour un pays d'avoir des ministres responsables. Les nôtres partagent avec les enfants de vingt-deux mois le privilège de n'avoir la responsabilité ni de ce qu'ils disent ni de ce qu'ils font; mais je n'ai pas l'intention d'épiloguer sur ce chapitre de notre Constitution, qu'on déclare tantôt parfaite et tantôt perfectible.

Responsable ou non d'ailleurs, c'est tout comme, pour un ministre. Je suppose que ce système prévalût sous Louis-Philippe et que, le 24 février 1848, M. Guizot fût tombé par hasard dans un groupe de citoyens en armes ; quand il aurait appelé à son aide ses inflexions de \oix les plus émouvantes pour

leur représenter qu'il n'était pas responsable, sa position n'en eût pas été moins périlleuse.

Je n'ai donc aucune préférence à exprimer. Je voudrais seulement savoir jusqu'où peut aller pour un ministre cette faculté de n'être pas responsable. Il est évident, en effet, que, M. îlouher ne prononçant jamais aux Chambres que des paroles dictées par son souverain, tous les journaux, y compris le Moniteur, violent tous les jours audacieusement la Constitution, à la fois parfaite et perfectible, dont nous parlions précédemment, en imprimant comme ils manquent rarement de le faire :

« M. le ministre d'Etat a improvisé un discours qui restera comme un monument de logique et d'éloquence. Il a eu des gestes admirables quand il a glorifié l'acte souverain du Deux Décembre. »

Leur strict devoir serait d'écrire ceci :

« L'Empereur, par la bouche de M. le ministre d'État, a improvisé un discours qui restera, etc. (Voir plus haut.) L'empereur, par le bras de M. Rouher, a eu un geste admirable, etc. (Voir toujours plus haut.) »

Il n'yapas, en effet, d'autre théorie de l'irresponsabilité. Si votre cocher casse en passant trois cents francs de porcelaines à un étalage, le tribunal dé-

cide que c'est vous qui êtes railleur du dégât causé et vous oblige à en rembourser le montant.

Je mets en avant cette hypothèse : un ministre, répondant à un membre de la gauche, s'oublie jusqu'à lui lancer cette apostrophe :

— Vous venez de raisonner comme un crétin!

L'orateur de la minorité, à la fin de la séance. demande au ministre des explications. Si celui-ci lui répond :

— Je suis à votre disposition; nous nous rencontrerons demain, à onze heures et demie du soir, derrière le théâtre des Folies-Saint- Antoine, avec un poignard d'une main et une paire de ciseaux de l'autre ;

Il déchirera ouvertement le pacte fondamental, en s'attribuant la responsabilité de ses paroles, que la Constitution lui refuse.

Si, au contraire, il répond, comme la loi le lui ordonne :

— Monsieur, je parle en effet; mais comme c'est un autre qui se déclare responsable de ce que je dis, votre provocation ne peut m' atteindre;

Le député de la gauche sera donc obligé d'envoyer ses témoins au chef de l'Etat ?

Ou je ne comprends plus la signification des mots les plus usuels, ou tel est le sens de l'adjectif irresponsable. Je ne blâme pas, mais je con-

state. D'ailleurs, je n'ai pas rédigé la Constitution; je la subis. C'est tout ce qu'un gouvernement raisonnable peut me demander.

Ce qui ne cesse de m'étonner, par exemple, c'est que, quand il s'agit de la France, le souverain soit seul responsable, et que, s'il s'agit d'un simple journal, le directenr, le rédacteur et l'imprimeur soient condamnés tous les trois.

M. de Saint-Paul, directeur général au ministère de l'intérieur, a inventé contre la rage une recette publiée aujourd'hui dans le Figaro.

C'est, de la part de ce fonctionnaire, une politesse qu'il nous devait bien, car depuis que lui et ses amis sont au pouvoir, je connais des gens qui ne déragent pas.

M. Octave Féré, homme de lettres d'une part, quoique attaché de l'autre à la censure du ministère de l'intérieur, écrit à la Société des gens de

lettres une communication où il paraît fort surpris que M. Jules Simon, président, ait appuyé la motion de M. Robert Hait, demandant l'expulsion des censeurs du sein de la Société.

En songeant que M. Féré est de ceux qui ont concouru, dans la mesure de son estampille, à la propagation des Amours de Zélie dans le désert, du Moyen de faire danser une fille nue et du Nouvel Oracle des Dames, M. Jules Simon n'a qu'une réponse à faire : c'est que la Société n'exclut pas M. Octave Féré et ses collègues pour avoir proscrit de bons livres, mais pour avoir attenté à la morale publique en encourageant des ouvrages obscènes.

Je sais pour ma part que si un Oracle des Dames ou autre tombait, grâce à cette protection, dans les mains d'une jeune fille sur laquelle j'eusse autorité, j'en rendrais responsable la commission de colportage et me ferais une fête de voir M. de Pongerville, qui a soixante-quinze ans, ou M. Nisard, qui en a soixante-quatorze et demi, assis sur les bancs de la police correctionnelle pour ou-

Le comte et la comtesse de Paris viennent

d'arriver à Bade, où ils ont l'intention de passer la saison.

Quel bonheur que nous ne vivions plus sous Napoléon FM Bade est si près d'Ettenheim!

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