‹ Mes treize premières LanternesChapitre 18 sur 25 · DERNIERE HEURE · texte numérisé non relu

DERNIERE HEURE

Un double suicide vient d'attrister le faubourg Saint-Germain. Deux étudiants ont été trouvés asphyxiés dans la même chambre. Ils avaient laissé pour tout testament une lettre ainsi conçue :

« Vivre sans cantate est au-dessus de nos forces. Adieu, vous autres! Nous allons dans un monde meilleur entendre la romance de la reine Hortense. »

P. S. — Un vient de publier à

mon sujet le document suivant :

« Voici un fait bien précis et qui sera éclairci d'une façon éclatante dans Y Inflexible. Nous posons nettement cette question à M, Henri Rochefort. Connaît-il le journaliste de la presse dite petite auquel, au mois de novembre dernier, la Chancellerie refusa l'autorisation de porter une croix étrangère, après avoir vu son dossier judiciaire portant deux condamnations pour escroquerie ? »

Parmi les cinquante journalistes qu'il a déjà

essayé d'insulter, j'étais le seul que ce. . . . n'eût pas encore accusé d'avoir été condamné pour vol. Il y arrive, et je ne lui en tiendrai pas grande rancune .'

Il faut bien se persuader, néanmoins, que les gens de Yilleneuve-1' Étang ou de Pressigny-sur- Yire qui peuvent rencontrer ces ordures sur leur chemin ne sont pas tous capables de les traiter selon leurs mérites. Il est probable qu'un lecteur au moins se sera fait cette réflexion :

— Yoyez-vous ce M. Rochefort qui avait été condamné deux fois pour escroquerie et qui n'en disait rien !

L' notoire de ces agents d' police qui

iie se montre véritablement pas fière en utilisant de pareils associés, nous interdit, à tous, autre chose que l'expression de notre dégoût le plus distingué. D'autre part, y eût-il sur terre un simple enfant de quatre ans qui pût croire que j'ai été condamné pour escroquerie, je ne dormirais pas tranquille. J'ai donc cherché dans ce tas de malfaiteurs un individu, je ne dis pas honorable, je ne suis pas si ambitieux, mais seulement exempt de fié irissure judiciaire pour lui faire endosser la responsabilité de cette calomnie grotesque.

J'ai su que l'imprimeur de ces jolies choses était jeune et de taille à faire métier d'homme. Je suis

allé le trouver avec deux témoins et je lui ai fait observer qu'ayant imprimé, en connaissance de cause, des infamies qu'il savait absolument fausses, il ne lui restait plus qu'à m'en rendre raison.

Cet imprimeur, qui a la moitié de la tête de plus que moi, trouva cette proposition très-comique et parut fort surpris qu'un honnête homme outragé songeât à laver son outrage.

Voyant que les raisonnements glissaient ainsi sur lui, j'appuyai le mien d'une paire de soufflets dans l'espérance folle qu'il se résignerait à prendre la chose plus au tragique.

Ce téméraire a mis alors un redoublement d'énergie à me refuser satisfaction, et on m'assure qu'il m'intente un procès pour violence sur sa longue personne, ce qui est de sa part une grosse maladresse, car la première question que m'adressera le président de la police correctionnelle sera nécessairement celle-ci :

— Avez- vous jamais été condamné ?

Et quand je me verrai forcé de répondre :

— Jamais, monsieur le président, si ce n'est à 25 francs d'amende pour avoir servi de témoin dans un duel;

L'affaire se trouvera aux trois quarts jugée, puisque le soufflet vient uniquement de ce que le

plaignant s'était permis d'imprimer que j'avais été poursuivi deux fois pour escroquerie.

Quant au rédacteur du paragraphe cité plus haut, j'ai résolu de lui épargner les trois mois de prison auxquels il s'expose avec la gaillardise d'un homme trop utile au gouvernement pour qu'on les lui laisse faire.

Au lieu de le citer devant la sixième chambre, où, en vertu d'une loi dont je n'ai jamais compris un mot, la preuve de la calomnie n'est pas admise, je lui intente devant les tribunaux civils un procès où il pourra produire ses preuves tout à son aise, et où, les preuves contraires étant admises également, il me sera facile de mettre en pleine lumière la moralité du monsieur.

Et maintenant, ô gouvernement fort! tu seras bien avancé quand j'aurai indiqué clans quels cloaques tu ne dédaignes pas d'aller recruter des défenseurs, et que j'aurai établi que je ne reçois pas plus de décorations des mains étrangères que je ne consentirais à en recevoir des tiennes.

Personne, gouvernement fort, ne se trompe sur

les véritables inspirateurs de ces impuretés, qui sont encouragées toutes et estampillées pour la plupart. C'est au point que la marchande à qui j'ai acheté une de ces récentes turpitudes n'a pu s'empêcher de me dire en prenant mes vingt-cinq centimes :

— Je ne comprends pas qu'on laisse vendre ces choses-là dans les gares.

Sous Napoléon Ier on y mettait plus de franchise. On faisait arrêter et fusiller incontinent les gens qui gênaient. Maintenant on les fait calomnier par

de sombres : c'est à la fois moins sévère

et plus malpropre; mais, on l'a dit avant moi, là où il n'y a pas d'éducation il n'y a pas de ressource.

Samedi, 11 juillet 1868. — On s'est beaucoup plaint de ma prose cette semaine. Aussi avais-je résolu de procéder désormais uniquement par citations. En voici toujours quelques-unes qui me laveront, j'aime à le croire, du reproche de partialité contre un gouvernement qui, après tout, ne s'est jamais démenti.

Première citation :

« Si les sommes prélevées chaque année sur la généralité des habitants sont employées à des usages improductifs, comme a créer des places inutiles, A élever des monuments stériles, a entretenir au milieu d'une paix profonde une armée plus dispendieuse que celle qui vainquit a austerlitz,

l'impôt, dans ce cas, devient un fardeau écrasant. Il épuise le pays. Il prend sans rendre. »

(Louis-Napoléon, Extinction du Paupérisme, page 10.)

Deuxième citation :

« Un homme qui, étant au pouvoir, dit, pense et fait exactement le contraire de ce qu'il disait, faisait et pensait avant d'y arriver, ce n'est pas nouveau, ce n'est pas original, mais c'est toujours amusant. »

(Alexandre Dumas fils, préface du Demi-Monde.)

Troisième citation :

« Un capitaine, dont le régiment était en garnison à Gourbevoie, et qui était couché à Paris, fut, dans la nuit, réveillé par son brosseur, qui lui annonça que le régiment avait l'ordre de prendre les armes. Ce capitaine eut la pensée d'en prévenir le général Ghangarnier. Il alla jusqu'à sa porte cochère, frappa même; mais, comme on tardait à ouvrir, il réfléchit qu'il dérangerait peut-être le général pour une fausse alarme, que l'ordre était peut-

être particulier à son régiment et qu'on se moquerait de lui. Il se rendit à Courbevoie, et personne ne fut prévenu. Averti, le général Changarnier n'eût certes pas fait échouer les plans du président; mais, en échappant à l'arrestation qui le menaçait, il aurait aggravé la situation. »

(Histoire populaire contemporaine, sous la direction de M. Duruy, aujourd'hui ministre de l'instruction publique.)

J'arrête ici mes citations, parce qu'après m'avoir su si mauvais gré de l'écrire moi-même, on m'accuserait de faire rédiger ma Lanterne par les autres. J'éprouve d'ailleurs un besoin démesuré d'exprimer ma surprise à l'annonce d'une nouvelle qui, si elle était sérieuse, n'en serait que plus comique.

Il me revient "d'une source qui, comme qualité d'information, rappelle la Grande-Grille, que le ministre de l'intérieur aurait l'intention de rendre à mon journal la vente sur la voie publique.

Le ministre de l'intérieur s'est tellement fourvoyé dans toutes-les questions relatives à la Lanterne, que je ne pousserai pas la cruauté jusqu'à l'engager dans une nouvelle maladresse. Il s'était fait d'abord cette réflexion :

— Nous allons lui enlever la vente dans les

kiosques et dans les gares ; il ne s'en relèvera pas.

Voyant que cette mesure de répression avait eu pour effet unique d'augmenter d'une bonne moitié le tirage du journal, ils se sont rattrapés sur cet autre raisonnement :

— Puisque nous jouissons d'un tel crédit auprès des masses, qu'il nous suffît de signaler un écrivain comme notre ennemi pour qu'il devienne immédiatement sympathique, rendons-lui l'estampille, et nous lui ferons perdre ainsi un certain nombre de ses lecteurs.

Le ministre de l'intérieur, qui est si naïvement tombé dans mes pièges, me permettra de ne pas donner dans les siens. Ûepuis que M. Pinard a mis toute sa malice à autoriser dans les gares la vent,?, des brochures pestilentielles rédigées et signées par des individus qu'en qualité d'ancien procureur général, il savait avoir été condamnés à des peines correctionnelles, je déclare que l'estampille de M. Pinard n'a rien de particulièrement tentant pour les livres honnêtes.

Que ce ministre garde ses protections et ses encouragements pour ses nouveaux amis. Je ne suis pas bien aristocrate, mais il me semble qu'après sa dernière campagne, ladite estampille ferait sagement de prendre quelques bains au savon noir.

Il est possible que M. Pinard la trouve assez

propre pour lui; moi je la regarde comme trop maculée pour moi, et s'il a jamais eu le projet de me restituer les kiosques, qu'il prétend lui appartenir, je le prie de vouloir bien rengainer ses gracieusetés, que je refuse à haute et intelligible voix.

Si vous voulez, maintenant, ce n'esfplus au ministre, c'est au jurisconsulte que je pose la question suivante, à laquelle les dernières discussions sur le colportage donnent une grande actualité.

La loi vous autorise à accorder à une feuille quelconque, selon votre absolu bon plaisir, le droit d'être vendue sur la voie publique. Je. comprends parfaitement que vous utilisiez votre pouvoir discrétionnaire pour les besoins de votre politique, c'est-à-dire que vous interdisiez la vente de la Lanterne^ que vous n'aimez pas et qui vous le rend bien.

Mais quand paraissent des brochures fabriquées dans les égouts, où cinquante écrivains honorables sont qualifiés de voleurs, de mouchards et de souteneurs de filles, est-ce qu'en leur accordant votre autorisation arbitraire, vous ne réfléchissez pas que vous vous rendez complice volontaire des diffamations que vous aidez à propager ?

252 iArES TREIZE PREMIÈRES LANTERNES

Je n'ai jamais écrit que vous aviez volé des couverts. Tous avez, en collaboration avec des condamnés à temps, répandu , dans la mesure de vos moyens, le bruit que nous avions tous été plus ou moins poursuivis pour délits infamants.

Si vous n'étiez pas au-dessus des lois comme ministre, oseriez-vous, comme procureur général, soutenir que vous êtes innocent de ce dont je vous accuse ici? Et si nous demandions au conseil d'Etat la permission de vous attaquer .devant, les tribunaux pour complicité de calomnie, je connais, et vous connaissez aussi, la réponse qui nous serait faite; mais je serais curieux de savoir comment messieurs les conseillers d'Etat s'y prendraient pour nous la faire.

Dimanche 12 juillet. — M. Garnier-Pagès, faisant allusion au système électoral pratiqué sous la République de 1848, soutenait qu'à aucune autre époque on n'a eu plus de respect pour les citoyens et le suffrage universel.

Il a été alors interrompu par M. le baron Jérôme David, qui s'est écrié :

— C'est renversant!

U est évident que les typographes du Moniteur

MES TREIZE PREMIERES LANTERNES Zbù

se sont trompés, ou que les sténographes ont mal entendu l'exclamation. Ce n'est pas : C'est renversant ! mais bien : C'est renversé ! qu'a dû dire M. Jérôme David.

Grâce à cette légère correction , le mot devient parfaitement compréhensible. En effet, les hommes clu gouvernement que sert avec tant de zèle le petit-fils du grand peintre qui vota la mort dé Louis XVI ont essayé deux fois de renverser Louis- Philippe, et ont réussi, au 2 décembre 1851, à renverser la République et les choses que vantait M. Garnier-Pçgès.

Si donc il y a au monde qui ou quoi que ce soit de renversant, ce sont les amis de M. Jérôme David, qui jusqu'ici ont uniquement vécu de renversements.

11 est de nouveau question à la Bourse d'effroyables désastres. Un homme d'esprit a proposé d'écrire sur la porte de la chambre syndicale des agents de change :

Ici on se brûle la cervelle.

Malgré les frais de courtage qui varient entre 95 et 120 millions par an, quel que soit le plaisir qu'éprouve tout homme aventureux à subir les re-

ports, les déports les, escomptes etlselèvements de primes, quelques obscurs bourgeois s'obstinent à me demander par écrit pourquoi je ne donne pas tous les samedis, à la fin de mes 60 pages, un résumé de la semaine financière qui leur permette de se rendre compte de la situation.

J'ai toujours considéré ce travail comme parfaitement inutile. En fait de finances, nous savons tous où nous allons, n'est-ce pas? A quoi bon entretenir dans les âmes candides de folles espérances, destinées à être sitôt renversées ? Cependant, comme après tout je suis au service de mes lecteurs, je veux bien leur avouer que j'avais rêvé pour eux un cours de la Bourse explicatif, qui les eût dispensés de tous les commentaires destinés à embrouiller l'abonné et à le conduire à sa perte.

Voici le spécimen de mon projet :

Dernier cours

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