Et, lui demandait le président, si l'officier que
vous couchiez enjoué avait résisté , Quelle eût été
votre conduite?
| — Je l'aurais tué, répondit M. de Persigny.
Et voilà l'homme-sensitive qui a prêché une
croisade en faveur du respect de la vie privée. Il
me semble cependant qu'il entrait bien facilement à coups de fusil dans cel'e des autres. Et lui-même envoie maintenant aux journaux des lettres où il donne à la presse des leçons de modération, de convenance et de bonne tenue. Est-ce que ce n'est pas adorable ? et un homme naturellement ami de la grosse gaieté peut-il résister au plaisir de mettre en lumière ces choses folichonnes ?
Je n'ignore pas que M. de Persigny a usé depuis longtemps de cette ressource spéciale aux gens parvenus et qui consiste à renier leur passé. Un homme fait les cent coups, et une fois qu'il se trouve aux affaires, avec cent mille écus d'appointements, il s'écrie en pleurant :
— Je renie mon passé.
Tant qu'on n'a pas Ghamarande , on accepte son passé. Le jour où on a Ghamarande, on le renie.
C'est simple comme tout. Seulement c'est aussi trop facile. Je ne connais pas un condamné à mort qui, en échange de sa vie, ne soit disposé à renier son passé et même celui de cinq ou six de ses amis.
Maintenant, M. de Persigny a toujours la faculté de croire qu'il doit à ses immenses talents politiques la haute position qu'il occupe, mais elle coûte assez cher aux contribuables pour que nous ayons le droit de lui demander de temps en temps
si les lettres qu'il écrit ça et là dans les journaux valent le prix exorbitant que nous les lui payons.
Cette distinction toute moderne entre la voie publique et la voie particulière est, du reste, une des bouffonneries les plus réussies de ce temps hilare. L'un des côtés du trottoir m'appartient parce qu'il s'y trouve des boutiques ; mais l'autre côté, où se trouvent des kiosques, appartient à l'administration, et, bizarrerie croissante! ce qui est répréhensible du côté gauche est innocent du côté droit, puisque la saisie d'un journal peut s'opérer ici et non là.
oe ne connais pas l'arpenteur qui a ainsi séparé le boulevard en deux zones spéciales ; mais l'idée qui a présidé à ce partage est de la force de ce raisonnement, qu'en vertu du même système on peut tenir à tous les pères de famille :
— Votre enfant rjeut se promener rue Montmartre, pour peu que l'envie lui en prenne j mais s'il tient à franchir la ligne des boulevards, il faut qu'il se fass>e préalablement appliquer une estampille
dans le creux de F estomac, car vous n'ignorez pas que les boulevards appartiennent au ministère de l'intérieur.
Il est vrai que, si un des pères de famille demandait en vertu de quelle loi les boulevards appartiennent an ministère de l'intérieur, on ne pourrait trop lui répondre, sinon que le ministère de l'intérieur ayant déclaré un jour que les boulevards lui appartenaient, personne ne s'est permis, à ce sujet, la moindre observation.
Quand un journaliste qui n'a plus rien à perdre met un fonctionnaire au pied du mur sur la question de la voie publique , la réplique ordinaire d'icelui est que les kiosques sont considérés, comme du colportage. Je rougis d'être obligé d'apprendre à nos hommes d'Etat, dont la plupart ont fait des études extrêmement incomplètes , que colportage venant de deux mots latins, cum et portare, qui signifie « porter avec soi, » ne peut s'appliquer en aucune façon aux vendeurs du boulevard , qui sont assis dans leurs kiosques et n'ont jamais songé à se les mettre sur le dos.
Que vous écorchiez les contribuables, je l'admets encore, mais la langue française, au profit de vos antipathies politiques, c'est là une maladresse d'autant moins justifiée que la plupart d'entre vous
ont des prétentions académiques, dont je n'ai pas besoin de faire ressortir tout le ridicule.
Du moment où on mêle ainsi la fantaisie aux règlements et ordonnances, rien ne s'oppose à ce que la boîte au lait que ma bonne va chercher le matin, ne soit regardée comme du colportage, et qu'on ne déclare colporteur tout homme qui va lire une pièce au comité du Théâtre-Français
Lundi 8 juin. — Fête de la Saint-Méclard : s'il .pleut des Communiqués ce jour-là, il en pleuvra pendant quarante jours. Les fabricants de calendriers, qui doivent avoir tant de mortes-saisons, seraient bien aimables de nous chercher plusieurs autres saints qui nous promettent ainsi pendant quarante jours les choses dont nous avons tant besoin. Saint Barnabe, par exemple, nous donnerait quarante jours de bonne politique.
Quand un mari verrait sur l'almanach qu'on est arrivé à saint Cyprien, il se dirait avec étonnement :
— Tiens, j'ai quarante jours de fidélité dans mon ménage. Ma femme ne me trompera pas d'ici au 24 du mois prochain.
Saint Ambroise présagerait quarante jours d'éco-
nomies telles, qu'on ne dépenserait, pendant ce laps de temps, pas glus de trente-deux millions en fusils Gbassepot. ;-
A saint Ghrysostôme succéderaient quarante jour de sincérité complète. Les épouses raconteraient le soir à leurs époux tout ce qu'elles ont fait dans la journée, et les gouvernements avoueraient en tête du journal officiel toutes les folies qu'ils ont commises et toutes celles qu'ils ont l'intention de commettre plus tard.
Enfin, saint Magloire, par exemple, nous octroierait quarante jours de liberté, pendant lesquels nous aurions le droit de dire la vérité à ceux qui n'ont pas l'habitude de l'entendre, sans nous exposer à être saisis dans les kiosques.
Ainsi utilisés, les saints auraient leur raison d'être; car, il faut l'avouer, ils ont uniquement servi jusqu'à présent à intercéder auprès de Dieu, qui ne paraît pas les écouter beaucoup.
Une dame m'adresse par écrit un& observation à laquelle je m'attendais si peu que je ne sais comment y répondre :
Monsieur, me dit-elle, vous annoncez que vous fondez un journal, et vous ne nous donnez seule-
ment pas de feuilleton. Il n'y a pas de journal sans feuilleton. Inventez un roman quelconque dans lequel vous fourrerez beaucoup d'amour, pas mal de coups de. poignard, et vous êtes mon homme. Sinon, il est bien inutile de m' envoyer plus longtemps* la Lanterne; vous n'êtes pas mon homme. Gomment voulez-vous que je me tire de là ? Je n'ai jamais de ma vie écrit un roman. J'ignore tout à fait de quel genre sont ceux que le public lit de préférence. Je me suis cependant laissé dire qu'il se laissait prendre volontiers aux aventures d'un certain Rocambole qui trouve moyen de mourir et de ressusciter quatre fois dans la même journée. Peut-être y a t-il encore quelques lauriers littéraires à cueillir en l'incarnant une dernière fois sous ce titre :
ROCAMROLE HOMME POLITIQUE.
« Traqué de tous côtés, Rocambole franchit, avec son agilité ordinaire, la grille d'un très-grand jardin, et, sans s'arrêter à y cueillir des anémones, il courut jusqu'à un magnifique hôtel situé au bout d'une allée de tilleuls, et pénétra par la fenêtre dans un cabinet de travail qu'il reconnut être celui d'un des plus puissants ministres d'un des plus puissants rois de l'Europe.
« Celui-ci d'ailleurs était à sou bureau ; mais il ne s'aperçut pas de la présence d'un étranger, tant il était occupé à la rédaction du télégramme suivant, qu'il adressait à son agent de change :
« Impossible de payer ce mois-ci. —
« Suis en train de chercher fausse nouvelle pour me rattrapper. »
Rocambole se glissa sous une table, dont le tapis, tombant jusqu'à terre, le .cacha jusqu'au soir. A l'heure où les fonctionnaires se mettent au lit, une main souleva le tapis sous lequel se dissimulait notre héros. C'était la femme du ministre qui cherchait ses pantoufles. Elle poussa un cri en saisissant une jambe d'homme.
Rocambole, de son index posé sur ses lèvres, lui fît ce signe qui, chez toutes les nations du globe, veut dire : Pas un mot !
Huit jours après, il était son amant. »
(La suite à la page 89).
mardi 9 juin. — Deux faits caractéristiques se sont partagé les conversations de la journée : le grand désastre de la Bourse, où plusieurs personnages d'une certaine importance seraient compromis, et le suicide de deux jeunes fdles du faubourg
Saint-Denis qui, ne pouvant arriver à vivre de leur travail, ont préféré la mort par le charbon au déshonneur par le cabinet particulier.
On ne nomme pas les personnages mêlés à la culbute financière. C'est ce qui fait, du reste, que tout le monde les connaît. Mais il ne faut pas donner au peuple le spectacle officiel d'un homme décoré obligé de reconnaître qu'il a voyagé huit jours afin d'éviter le choeur des agents de change qu'il a mis dedans pour un certain nombre de millions. On laisse planer sur ces excursions cet éternel mystère au milieu duquel nous nous dirigeons en trébuchant, comme les pensionnaires du café des Aveugles.
Le mot des voyages continuels du prince Napoléon est un mystère.
La date du jour où s'effectuera l'emprunt des quatre cent cinquante millions est un autre mystère.
Tout, jusqu'aux motifs qui font saisir an journal, est également mystérieux. Personne ne peuc savoir à qui profite ce vague éternel, dont le bénéfice le plus clair esc que les gens qui ont retiré leurs capitaux pour souscrire à L'emprunt Les tiennent inactifs et immobiles depuis six mois en attendant le jour, mystérieux comme Le reste, de ta souscription publique. Mais, peu importe la grève
des pièces d'or, la grande question, c'est que personne ne sache rien de ce qui se passe.
Miss Menken et Paul Legrand, qui jouent les rôles muets , seraient dans les conseils du gouvernement que je n'en serais pas surpris. La politique a fait place à la pantomime. Nous avions cependant déjà plus de Gassandres que nous ne pouvions en nourrir.
Les grands génies qui emploient ce système de mutisme et de non-révélation se croient probablement d'une force étonnante. Apprenez-le donc, messieurs et chers grands génies, ceux qui pataugent dans les affaires véreuses et qui font de la Bourse un tripot où leurs croupiers ratissent à coup sûr l'argent de la France, ceux-là, on les connaît et on désigne par leurs noms non pas seulement les hommes, mais aussi • les femmes qui ne dédaignent pas de fourrer leurs bras potelés dans ce honteux engrenage.
Il est donc convenu que nous ne savons rien, et cette concession nous est d'autant plus facile, que nous savons absolument tout.
Quant à l'autre fait, c'est-à-dire aux deux jeunes filles qui, contrairement au personnage dont je parle
plus haut, ont préféré une mort violente à une existence entrecoupée de honte et de quadrilles d'humiliations et de voitures au mois, elles sont vraiment bien bécasses d'accorder à l'estime des gens prétendus sérieux, qui sautent de deux millions en une seule liquidation, une importance aussi considérable.
Je dirai même plus : il y a de la part de ces deux simples ouvrières une certaine outrecuidance à vouloir donner ainsi à la société moderne des leçons de bonne conduite. Au prix où est le beurre et où sont les loyers, une femme seule ne peut pas vivre de son travail : voilà qui est prouvé. Il n'y a, pour la plus honnête des ouvrières, que deux voies à suivre : allumer un réchaud de charbon ou prendre un amant pour l'aider à payer le boulanger. Vous aurez beau crier de toute la force de votre pudeur alarmée :
— Mais le déshonneur, le comptez-vous pour rien?
Tout ça, c'est ce que les femmes entretenues appellent « des machines. ». Si on disait au plus pur d'entre nous :
— Vous allez porter, à bras tendu, un poids ,de 5,000 kilogrammes ou vous serez regardé comme un malhonnête homme qui ne sera plus reçu nulle part ;
Le plus pur d'entre nous répondrait indubitablement :
— Je suis désolé d'être mis au ban de la société, mais comme il m'est impossible de porter cinq mille kilogrammes à bras tendu, il faut nécessairement que je me résigne à la pénible situation qui m'est faite.
Les deux ouvrières de la rue Saint-Denis sont absolument dans le même cas. Il n'y a pas plus de leur faute si elles arrivent à ne gagner que trente sous en quatorze heures de travail, qu'il n'y a de la mienne si mon bras se refuse à enlever cinq mille kilos.
J'ai couru dernièrement les ateliers, afin de trouver clés brocheuses pour la Lanterne. J'ai vu parquées dans une chambre trop étroite jusqu'à des quarante jeunes filles qui pliaient avec une rapidité énervante des feuilles imprimées. J'ai demandé à la clame qui présidait à cette grande fatigue ce que chacune de ses ouvrières pouvait gagner en moyenne :
— Quand elles sont très-habiles, elles se font de quarante à quarante-cinq sous par jour, me répondit-elle; mais la journée ordinaire ne dépasse pas trente-cinq sous.
— Mais, répliquai-je on ne vit pas avec trentecinq sous.
Quelques-unes sont chez leurs parents, fît la patronne. Les autres ont toutes un amant qui les aide.
Cette femme me dit ces derniers mots avec la même tranquillité sereine que s'il se fût agi non d'un amant, mais d'une clemi-douzaine de mouchoirs de poche. Elle savait tellement par expérience qu'aucune des femmes qu'elle employait ne pouvait vivre de son salaire, que l'idée de cet amant lui apparaissait comme une nécessité aussi absolue que la conscription ou le payement de l'impôt des portes et fenêtres.
Les gens bien ou mal placés qui font à la Bourse des différences de deux millions trouveront peutêtre qu'avec de l'ordre une femme peut, avec trente-cinq sous par jour, faire honneur à tous ses engagements. Nous autres hommes de lettres, qui pour la plupart avons vu à nos débuts la gêne s'asseoir à notre foyer depuis huit heures du matin jusqu'à sept heures du soir, nous savons qu'à moins d'un procédé pour rester trois mois sans boire ni manger, et d'une ordonnance de police qui permette aux nécessiteux d'aller tout nus, il est impossible de se contenter pour vivre d'un nombre de centimes aussi restreint.
Il est vrai que les deux millions perdus à la Bourse ne se payent pas, tandis qu'une brocheuse
serait très-mal reçue de son charcutier si elie mi proposait de la reporter fin pro chair
C'est pourquoi ma résolution est bien prise: tant qu'on n'aura pas mis de côté, pour améliorer la situation des femmes, les bons milliards qui se dépensent en guerres ineptes, je conseillerai aux ouvrières de préférer la mauvaise conduite à la mort. Et si jamais il prend fantaisie à une jeune fille sage de venir me consulter sur le choix, d'un état, je lui répondrai, en gazant de mon mieux mes expressions :
— Mademoiselle, il n'y a pour vous, qui êtes sans fortune, pas d'autre métier que l'inconduite. Vous perdriez votre temps et votre santé à chercher une profession praticable. Il vous faudra, et toujours, revenir à celle-là. Des dames de haut bord, qui doivent cent cinquante mille francs au couturier Worth, vous offriront évidemment l'assurance de leur mépris le plus distingué; mais proposez-leur de vivre honnêtes avec trente-cinq sous et quatorze heures de travail, et vous verrez comme elles crieront d'une voix indignée
— Jean, faites avancer la voiture !
J'apprends à l'instant crue Virginie R... et Louise
L..., les deux ouvrières en question, grâce à des soins assidus et intelligents, sont revenues à la vie. J'aime à croire que laleçonleur profitera, et qu'elles comprendront enfin que Paris est une ville extrêmement morale, où une femme qui veut rester honnête doit d'abord et avant tout se faire mettre dans ses meuble^.
J'apprends aussi que Néro a laissé des Mémoires, mais que, par des considérations faciles à apprécier, il ne seront publiés que dans soixante ans.
L'Empereur de Russie vient d'accorder un fragment d'amnistie, ce qu'on appellerait dans les restaurants une amnistie pour un. Tous les Polonais • au-dessous de vingt ans qui se trouvent depuis plus de trois ans en Sibérie peuvent retourner dans leur patrie.
Appréciez-vous bien tout ce qu'il y a de compliqué dans cet acte de clémence ? Pour avoir le droit de retourner dans sa patrie il faut :
1° Être Polonais;
2° Habiter la Sibérie depuis plus de trois ans ;
3° Avoir moins de vingt ans accomplis.
Ces différentes conditions font supposer qu'on déporte les Polonais à l'âge de cinq mois. Déportet-on aussi des nourrices pour allaiter ,les condamnés?
Réflexion faite, celui de tous les Polonais qui aura le plus de peine à se faire amnistier, c'est encore l'Empereur de Russie.