‹ Mes treize premières LanternesChapitre 7 sur 25 · SUITE DU FEUILLETONS COMMENCE POUR FAIRE PLAISIR A LA DAME · texte numérisé non relu

SUITE DU FEUILLETONS COMMENCE POUR FAIRE PLAISIR A LA DAME

« Elle lui dit un jour :

» — J'ai découvert que mon mari portait une perruque. Il prétend qu'il n'est pas chauve , qu'il a seulement la raie un peu large. Mais je ne me laisse pas prendre à ces coquetteries. Toi qui pousses jusqu'à ses dernières limites l'art de te grimer, crois-tu qu'en te coiffant de son faux toupet tu arriverais à lui ressembler ?

» — Parfaitement , fit RocamboJe , surtout si je mettais un faux ventre.

)> — Tu prendras le sien , car, dans nos nuits folles, j'ai oublié de te raconter qu'il s'en était fait faire un en entrant aux affaires, afin de se donner l'air majestueux.

» — Soit ! Mais où veux-tu en venir ?

» — A ceci : nous nous débarrasserons de mon mari d'une façon quelconque

» — Fie-toi à moi : je couperai avec le taille-légumes une obligation mexicaine et je l'introduirai dans son potage.

» — Lui mort, tu t'installes dans son fauteuil et personne au monde ne se doute que le Rocambole de mes rêves est attelé en flèche au char de l'Etat.

Le soir même du jour où ce plan sinistre fut combiné, deux individus, dont une femme, ce qui nous dispense d'indiquer le sexe de l'autre, se,dirigeaient vers la rivière, portant par ses deux extrémités un sac de toile bise sous les plis duquel se dessinait comme une forme humaine.

» Arrivés au bord de l'eau, les deux porteurs se disposaient à lancer leur fardeau au plus profond de l'abîme, lorsqu'ils se trouvèrent face à face avec un garde-côte qui, depuis quelques minutes, observait tous leurs mouvements.

» — Tête et sang ! s'écria le modeste employé, mais il y a un cadavre dans ce sac !

— En effet, dit Rocambole (que le lecteur a sans ■doute reconnu) : c'est celui d'un journaliste qui s'est permis devant nous des plaisanteries déplacées sur les traitements des fonctionnaires. Nous l'avons

immédiatement tué, madame et moi, et nous portons à la rivière ses restes inutiles et inanimés.

— Mille pardons de vous avoir dérangés, fît le garde-côte en ôtant son chapeau. Du moment qu'il s'agit d'un journaliste, vous pouvez continuer votre besogne.

Et tirant même par un geste gracieux un cigare de sa poche, il le présenta à la veuve du ministre, qui lui répondit :

— Merci, monsieur; je ne fume que du Maryland. »

{La fin à la page 104. }

Mercredi, 10 juin. — Les jugements ont été rendus dans le procès des troubles des deux Charentes. Il paraît que quand les Gharentes vont deux à deux le labourage n'en va que plus mal, car la plupart des coupables sont des paysans à qui des hommes restés inconnus avaient persuadé que le moyen âge allait refleurir, qu'on rétablirait prochainement les corvées, les droits de jambage et ' autres, et qu'on verrait, comme au bon vieux temps accrochés aux arbres, de magnifiques pendus à qui, toujours comme au bon vieux temps, on mettrait des en émises blanches quand le seigneur du vil-

iage viendrait rendre visite à ses vassaux et manants.

Quand ces infortunés vendangeurs et coupeurs de Liés ont appris qu'il ne leur serait plus permis de se marier sans qu'au milieu même du dîner de noce le noble de l'endroit leur envoyât un petit mot tinsi conçu :

« Mon cher corvéable,

» Ce soir, entre dix et onze, envoie donc ta femme au château. J'ai à lui parler de choses qui n'auraient aucun intérêt pour toi. »

Ils ont commencé à se rappeler tout ce que leurs grands parents leur ont conté sur cette matière délicate. Et l'idée d'être pendus un de ces jours à une branche d'arbre pour avoir tué un lapin, brochant sur le tout, ils ont totalement perdu la tête.

Franchement, s'ils avaient tort de casser les carreaux , ces bons paysans avaient bien le droit de s'effrayer. Ces hommes restés inconnus de qui ils tenaient ces récits étranges , il n'est pas très-difficile de les connaître. Est-ce qu'aujourd'hui les prêtres ne parcourent pas ]es campagnes en proclamant que la Piévolution est déracinée et que le colosse démocratique mord la poussière à pleines Vmls?

Est-ce que vous n'entourez pas de la plus douce

sollicitude la propagation estampillée de livres tellement idiots qu'on n'en permettrait pas la lecture à Bicêtre ? Voulez-vous que je vous étale des extraits de ces phénomènes de turpitude, l'amour et l'épanouissement de vos commissions de colportage ?

Les curés s'agitent, les évêques écrivent, les cardinaux parlent, les abbés pullulent. Je m'attends tous les jours à voir la quatrième page des journaux non libres et non penseurs, l'annonce d'un autoda-fé auquel les chœurs de l'Opéra viendront prêter le concours de leur talent. Le cierge tient aujourd'hui la France dans ses tenailles. Le gouvernement a voulu s'appuyer sur lui, c'est son affaire. Il peut s'appuyer sur tout ce qu'il lui plaira, pourvu que ce ne soit pas sur moi ; mais puisqu'il a établi partout des hommes qui en sont encore à nier que le tiers état ait le droit de votei avec la noblesse, qu'il ne s'étonne pas de voir des paysans se demander s'ils vivent en 1868 ou en 1740

Mortels, il faut choisir : il est impossible de se proclamer constamment issus de la souveraineté populaire et de reporter toute sa tendresse sur des prélats qui se croient tous des Richelieu et des nobles de la semaine dernière qui se prennent pour des Salisbury.

Cette zizanie persistante entre l'avenir qu'on re-

cloute et le passé auquel on fait les yeux doux a un côté extrêmement grave, qui demanderait à être étudié de très-près. Or, savez- vous ce qu'on a trouvé pour conjurer les dangers de cette situation boiteuse ? M. Charles Boissière, membre de la Société philotechnique, ayant demandé l'autorisation de faire des conférences sur la littérature dramatique, on la lui a accordée, à la condition expresse qu'il ne prononcerait pas le nom de Victor Hugo.

Voilà où nous en sommes. Le ministre de l'instruction publique, qui a le département des permissions de ce genre, mesure probablement la prospérité de la France au nombre de bouches qui ont prononcé plus ou moins souvent le nom de Yictor Hugo. Je le soupçonne de nourrir dans ses bureaux un employé spécial chargé d'équilibrer ce thermomètre de la tranquillité intérieure.

Je vois ce bureaucrate venant lui donner, tous les huit jours, lecture de ses observations :

— Excellence, les npuvelles sont mauvaises. A ma connaissance, le nom de Victor Hugo a été prononcé cette semaine quatre mille huit cent cinquante-deux fois. Je crois qu'il serait prudent de renforcer la garnison de Paris.

— En effet, doit dire le ministre, c'est là un symptôme inquiétant. Le mois dernier, ce nom funeste n'a été répété que deux mille sept cents

fois. Je vais toujours l'interdire à M. Charles Boissière. Ce sera autant de gagné.

La personne à qui cet ostracisme porte le plus sérieux préjudice, ce n'est pas Victor Hugo, qui doit bien rire sur son rocher, mais M. Charles Boissière. En effet, on se représente difficilement un orateur traitant de la littérature dramatique et trouvant moyen de passer sous silence le nom du seul écrivain qui ait véritablement fait des drames.

Plusieurs moyens d'éluder la difficulté se présentent tout d'abord à l'esprit , mais en procédant par élimination, un seul me paraît sérieux. Il consisterait à annoncer qu'une erreur typographique avait toujours fait attribuer Ruy-Blas à un poëte que la pudeur nous défend de nommer ; mais que cette pièce célèbre est réellement due à la collaboration de MM. Pinard, actuellement ministre de l'intérieur, et Janvier de la Motte, ancien préfet.

Ainsi présenté, ce drame fameux pourrait encore arriver jusqu'au public. Je me demande même s'il ne serait pas possible, sous le couvert de ces deux noms aimés, de le jouer enfin à l'Odéon.

Maintenant, qu'espère-t-on en essayant de donner à entendre que Victor Hugo est un pseudonyme ? Croit-on qu'il se trouve encore des Français assez bien pensants pour se dire :

— Cet écrivain déplaît au pouvoir ;"je fais vœu à

saint Jacques de Gompos telle de ne jamais en lire une ligne ?

C'est, du reste, la monomanie de nos gouvernants de vouloir passer la gomme élastique sur les hommes et les choses qui les embarrassent ou les inquiètent. La démonétisation des pièces qui ont l'impertinence de porter les effigies des souverains antérieurs est commencée depuis quelque temps déjà et doit être irrévocablement terminée 1er janvier

Louis-Philippe , qui n'est cependant plus à craindre puisqu'il est mort, avait eu la naïveté de placer sur la colonne de la place Yendôme un Napoléon légendaire avec le petit chapeau et la redingote grise. Je ne suis pas suspect de partialité envers ce grand capitaine, dont tout le génie militaire s'est borné à prendre la France aussi grande qu'elle pouvait l'être , et à la cendre diminuée d'un sixième, mais de toutes les images que nous avions de lui, celle-là était certainement la plus populaire.

Or, on a mieux aimé choquer les sentiments les plus intimes des anciens. fidèles que de laisser sur son piédestal cette statue qui se lie malgré tout au

souvenir des d'Orléans , et après l'avoir envoyée dans un village où elle sert de borne kilométrique (après Sainte-Hélène, Gourbevoie), on l'a remplacée par un bronze comique, qui représente à volonté un empereur romain ou une blanchisseuse qui va laver son linge (sale en famille).

L'année dernière, je montais avec un enfant de six ans le grand escalier de Versailles, du côté de la pièce d'eau des Suisses. L'enfant laissa tomber son ballon, qui disparut de l'autre côté de l'escalier. Je me penchai pour me rendre compte du chemin qu'il avait pris, et mes yeux plongèrent dans une petite cour étroite et affectant la forme d'une boite à dominos , dans laquelle se trouvait, le nez contre le mur et dissimulée soigneusement aux regards de la foule, la statue équestre du duc d'Orléans qui a occupé si longtemps le milieu de la cour du Louvre.

Dieu sait si je suis orléaniste; mais ces procédés révèlent une telle mesquinerie dans les idées et une petitesse de moyens si frappante, qu'on ne peut s'empêcher de' rire devant ces faiblesses, quand on entend les orateurs officiels répéter trente fois par jour que le pouvoir est fort.

Un vaudevilliste a écrit sous ce titre :

COMME QUOI NAPOLÉON n'a JAMAIS EXISTÉ

un volume de pure fantaisie. Il faut pousser l'innocence bien loin pour croire qu'on peut appliquer sérieusement cette théorie à Louis-Philippe.

En dehors de toute politique, un abonné me demande par écrit pourquoi les gens qui vont au bain sont enfermés dans leurs cabinets et ne peuvent sortir qu'en sonnant le garçon.

il nous fait observer que si un baigneur se trouve seul dans sa baignoire, il n'a pas toujours la force de tirer la sonnette , et que d'ailleurs entre l'appel fait à l'employé et l'arrivée de celui-ci, il aurait trois fois le temps de se noyer, tandis que, au contraire, un bouton déporte se trouve instinctivement, et une fois la porte ouverte, il est infiniment plus facile d'appeler du secours.

Cette séquestration m'a toujours en effet paru incompréhensible. J'ai pensé d'abord qu'elle avait • été instituée comme sauvegarde de la pudeur française, qui, on ne l'ignore pas, est d'une qualité supérieure à toutes les autres. On craignait sans doute que quelques baigneurs distraits ne quittassent l'établissement sans avoir pensé à se rhabiller et qu'ils s'aperçussent seulement sur le boulevard des Italiens qu'ils étaient sans aucun vêtement.

Mais en creusant le problème, j'ai cru comprendre que les garçons fermaient les cabinets de bain à double tour, par une défiance exagérée des clients, qui pourraient s'arroger le droit d'emporter le linge de la maison.

Si vous êtes un jour trouvé au fond d'une baignoire complètement asphyxié par immersion, je suis convaincu que le maître de l'établissement en sera désolé ; mais il aime encore mieux subir votre perte que celle de ses peignoirs. Tout le cœur humain est là.

Les questions de cette nature sont d'ailleurs du ressort de la police ; mais elle est tellement occupée à empêcher les étudiants d'aller chez M. Sainte- Beuve, que, franchement, on ne peut pas lui demander de s'inquiéter des Français qui vont au bain.

Le même abonné me signale un autre fait beaucoup plus grave, et sur lequel il me demande une explication qu'il m'est impossible de lui fournir.

a D'où vient, m'écrit-il. que l'acte de naissance d'un enfant légitime coûte deux francs et celui d'un enfant naturel reconnu sept francs cinquante ? »

Chaque fois qu'un écrivain libéral se permet de rompre une plume en faveur des enfants naturels, on l'appelle socialiste, ennemi de ta famille, renégat et même filou. Mais ces épithètes ne sont certainement pas suffisantes pour excuser ce prix de sept francs cinquante, comparé à celui de deux francs.

Le papier timbré étant du même format, l'employé fournissant, pour expédier l'acte de l'enfant naturel reconnu, le même travail que pour l'enfant légitime, de quel droit l'administration perçoit-elle cinq francs cinquante de plus qu'elle n'a honnêtement gagné par son travail ? Si ce n'est pas là ce qu'on appelle rançonner le public, c'est donc une façon de dire; aux gens qui vivent en dehors du mariage :

— Ah ! vous avez voulu avoir des enfants sans que le notaire y ait passé. Très-bien, nous allons vous faire sentir toute la valeur de votre faute en vous demandant, par chaque nouveau-né, cinq francs cinquante de plus qu'il ne vaudrait s'il était le fruit d'une union régulière.

L'administration s'inquiète probablement trèspeu des résultats de ce carottage; mais nous, qui croyons que tous les Français, étant soi-disant égaux devant la justice, doivent l'être également devant la naissance, nous ferons remarquer qu'il

n'y a pas de meilleur moyen pour mettre obstacle à la reconnaissance d'un enfant que d'élever d'une façon aussi exorbitante le prix de l'acte qui lui donne un nom.

Combien d'ouvriers, faute des sept francs demandés, n'ont pu accomplir ce devoir? Gpmbien même n'ont pu régulariser leur position et consacrer une union clandestine par un mariage définitif, parce qu'ils manquaient des premiers fonds pour retirer à la mairie les actes de naissance des enfants qu'ils voulaient légitimer ?

Je sais parfaitement que les grands seigneurs de notre époque, qui jettent par la fenêtre leur argent et celui des autres, considéreront comme trèscomique l'idée qu'un homme peut ne pas reconnaître son enfant sous prétexte que le retrait de l'acte de naissance lui coûterait sept francs cinquante et qu'il ne les a pas à sa disposition. C'est très-comique, en effet, quand on songe à la facilité avec laquelle on a dévoré un milliard pour arriver à faire fusiller l'archiduc Maximilien.

Tel est cependant l'état des choses. Ceux qui prétendent que plus on dépense d'argent plus on en a, peuvent s'en étonner. Mais ceux qui croient que plus on en dépense moins il en reste, demandent que non-seulement les actes de naissance clés enfants naturels soient délivrés gratuitement, mais

qu'il y ait des primes pour la reconnaissance des bâtards comme il y a des primes pour leur vaccination.

Je suis, pour ma part, a autant pius surpris de cette défaveur, que la France n'a jamais vu autant d'enfants naturels occuper de magnifiques positions. Il est vrai qu'il s'agit ici des enfants reconnus et que la plupart d'entre eux ne le sont pas.

Jeudi 11 juin. — Plusieurs amis inconnus madressent, avec de vives protestations, un article du Courrier de Marseille, journal officieux, où l'espèce de profession de foi que j'avais donnée dans le premier numéro de la Lanterne est présentée absolument falsifiée sous ma signature. L'auteur de cette plaisanterie a substitué partout Louis XYII à Napoléon II, et le mot légitimiste au mot bonapartiste.

Ce procédé est tellement au-dessous de la bêtise, que je ne m'y arrêterai pas. Je constaterai seulement qu'en choisissant pour le défendre dans les .Bouches-du-Rhône un journaliste de cette force le gouvernement a fait preuve d'une intelligence qui n'étonnera personne.

Plusieurs de mes lecteurs me reprochent de ne

pas ouvrir de temps en temps quelques pages à la poésie, qui est, selon sa qualité, la langue des dieux ou celle des imbéciles. J'ouvre un ancien recueil et j'y découvre ces vers que je livre en tremblant à la publicité :

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