‹ Mes vacances en EspagneChapitre 10 sur 19 · LES POÈTES. — ZORRILLA. — LE THEATRE · texte numérisé non relu

LES POÈTES. — ZORRILLA. — LE THEATRE

Nous étions assis, le soir, selon l’habitude, de longues heures, chacun en face d’un verre d’eau, à quoi se montait la dépense de la plupart des hôtes ; nous gardions tous ensemble le silence d’ügolin dans la tour de la faim. Arrive Francisco Alvarez, natif de Castrogeritz. C’était un vieux libéral qui sollicitait une place de police; il avait évidemment reçu ce jourlà quelque refus. — « Oui, dit-il, monsieur, sans délibérer, je donnerais, les ministres, le congrès, le sénat et ses tnassiers les journalistes, et toute la machine constitutionnelle pour les deux figures que vous voyez peintes ici sur ma tabatière. » Cela dit, il la jeta avec dépit sur la table, demanda le verre d’eau auquel il avait droit, s’assit, puis rentra, à son tour, dans le silence.

Je pris la tabatière ; j’examinai avec curiosité les deux portraits magiques qui valaient plus

qu’une révolution. — Ah ! vous ne m’étonnez guère, lui dis-je, après un moment; voilà une vieille connaissance des Cortès; je la retrouve. — Qui ne reconnaîtrait Joachim Lopez? Quelle figure parlante! Quel orateur! ce n’est pas lui qui laisserait sans destina * un homme de bien avec deux balles carlistes dans le corps ! — Vraiment, pour l’autre figure, je ne devine pas ; cet ovale sérieux d’hidalgo, ce profil ingénu de ménestrel, ce front d’ange musulman... — On voit bien que vous ne vous souciez pas des auteurs; sans cela, vous auriez nommé déjà le frère jumeau de Lopez par la renommée et par l’amour de l’Espagne, le prince de nos écrivains, la perle de nos poètes, l’illustre Zorrilla qui. Dieu merci, ne me quitte pas. — Comment! si jeune! 11 a l’air du dernier enfant de Niobé, repartis-je. — Tant que vous voudrez! cela ne l’empêche pas de composer, à son âge, comme les vieux, sa tragédie tous les quinze jours; sans compter la pluie de vers, qui tombent, chaque matin, de sa plume.

Quoi ! pensé-je, en moi-même, il y a encore un pays dans le monde où le poète a une place

‘ Emploi.

auprès du tribun, dans le cœur des alguazils désappointés I . . . Et le silence recommençant, je rêvai à mon aise de la résurrection du seizième siècle.

Le lendemain, j’étais dans un cabinet où pendaient plusieurs couronnes de lauriers verts, dont chacune, sans doute, est le gage d’un triomphe. Ces trophées étaient gardés par un épagneul endormi, de la grosseur du poing. Un jeune homme entre. Le représentant du génie tragique de l’Espagne est devant moi. Dès le premier regard de ces yeux où l’ancienne loyauté castillane se mêle à la candeur et à la douceur de l’enfance, je sentis un ami. Je désirais entendre de la bouche de Zorrilla l’harmonie de sa poésie lyrique, dont les oreilles espagnoles sont insatiables. Il s’y prêta de la meilleure grâce du monde; et il choisit pour cela une pièce fameuse, la plainte de Boabdil en quittant Grenade :

Espéra, senor, espéra.

Solo un momento a llorar la.

Les sons de la langue espagnole ont dans ces stances l’éclat de la harpe. Je ne le quittai pas, que

nous ne fussions convenus de retourner ensemble à l’Escurial. Par malheur, le théâtre dd Principe lui fit demander une tragédie en vers pour la quinzaine. Ces habitudes de composition imitées de Lope de Vega firent manquer notre projet; et je le regrette encore. Car j’ai monté dans ma vie l’escalier de plus d’un poète ; mais je n'en ai pas vu qui m’ait mieux représenté l’heureux fils de la fantaisie, sans souci ni du monde, ni de la critique, bon compagnon, tout à son œuvre, porté en triomphe dans les bras d’un peuple misérable qui lui sourit du fond de l’abime.

Les premières compositions de Zorrilla gardent toutes un reflet lugubre de la scène du cimetière. L’âme de Larra a passé dans la sienne; et l’on peut craindre qu’il ne marche à une mort semblable. On sent aussi que le génie méridional est entamé par la contagion des mélancolies du Nord. La lune romantique a éclipsé à demi le soleil d’Espagne. Byron, René, ont leur dernier écho dans les roseaux du Manzanarès ; l’auteur ne montre les trésors du Midi qu’à la lueur empruntée de nos nuits d’hiver ou de nos soirs d’automne. Il est étrange d’entendre le doute balbutier dans la langue de l’inquisition.

Que pourrait devenir un Faust castillan? c’est ce que je me demande en lisant la Nuit inquiète de Zorrilla. Mais le combat ne dure pas longtemps. La nature du Castillan, à peine effleurée, l’emporte; il détourne sa vue des abîmes menaçants; au lieu de s’obstiner à les sonder, il fait serment de n’en croire que le génie de la vieille Espagne.

« Que je sois privé de la lumière du soleil, si « je mets dans mes écrits rien d’impie, ou d’étran- « ger, puisqu’enfin je suis né Espagnol. »

Zorrilla parut précisément pour célébrer la fin de la guerre civile. Il se donne, dès le commencement, une mission de clémence; il vient fermer les plaies qu’a irritées le fouet de Larra; et ce désir de pacifier, d’apaiser, de guérir, par le miel des paroles, l’affreuse blessure, est la première chose qui marque d’un caractère nouveau chacune de ses paroles. Assurément, il sentait, il accomplissait la sainte mission du poète, lorsque, la guerre encore saignante, il faisait entendre en public, au milieu des cris des partis, les stances qui suivent. C’est, de toutes ses pièces, celle où l’imagination a le moins de part; mais le sentiment n’y perd rien. Elle brille de l’éclat d’une belle action.

UtMEUEtX COMME ESi>Aü.>OLS.

« Il n’y a plus qu’un pavillon et une bannière; un même soleil nous éclaire; un même Dieu nous regarde. Que les deux armées humilient devant lui leur front victorieux ou vaincu.

« La montagne a donné à l’une et à l’autre une même tombe. Le sang de toutes deux coule avec fierté. Chez toutes deux, c’est le sang de l’orgueilleuse Espagne.

« Venez, frères, nous naquîmes égaux, laissons en même temps les luttes impies. Que voulez-vous davantage, . . . oublions que nous avons vaincu . »

L’orgueil de l’indépendance castillane éclate à la fin, en quelques traits, contre l’intervention étrangère. Depuis longtemps la poésie du Midi ne connaissait plus ces cris de l’àme.

« Fils de l’Espagne, ne demandons pas à d’autres, dans une oisiveté criminelle, la liberté que nous pouvons conquérir; mieux vaut goûter la paix achetée de notre sang.

« Race de vaillants, n’oubliez pas qu’en récompense, les étrangers exigeraient de nous ce que nous avons pu sauver des griffes hypocrites de Rome. »

Le reste de la pièce parut trop clément; l’ayuntamiento n’en laissa pas achever la lecture.

«• Victimes qui dormez sans sépulture dans la plaine, et qui laissez voir à travers vos blessures un sol de liberté et d’orgueil, vous pouvez, sans honte, rouvrir vos yeux sur l’abime sanglant : il ne reste personne pour menacer, ni pour fuir. Levez-vous!

« En soulevant le front, ne craignez pas qu’il se trouve, derrière le rocher brisé ou le mur croulant, un campagnard, en embuscade, qui vous atteigne d’une balle empoisonnée.

« La paix que nous embrassons, nous ne la devons qu’à nous. Nous ne l’avons pas mendiée d’une main étrangère; nous n’avons faitpersonne juge de notre gloire.

« 11 est à nous le sang que nous versons ; elle est à nous la loi qui nous commande. Grande ou petite c’est notre gloire ; ce fut notre œuvre, et nous l’aimons en nous.

« Arrière les lys intrus delà France I arrière les marchands d’Angleterre ! que la vaillance et la fierté nous restent ! la liberté ni la terre ne nous manqueront pas. »

Rejetant ainsi l’inspiration de la haine, le

poëte, depuis ce moment, a continué sans intervalles son rôle de consolateur. Dans cette idée, Zorrilla excelle à faire oublier à l’Espagne sa révolution. Il me représente un ménestrel au chevet d’un guerrier vaincu et blessé à mort. Dans la crainte do réveiller les plaies du corps et de Tâme, le chanteur écarte tous les souvenirs des dernières batailles ; il psalmodie d’une voix printanière une complainte des temps passés ; aucun mot ne ravive une douleur présente. Le guerrier, navré au cœur, prête l’oreille; il accepte l’oubli comme un baume; il voit au loin passer à son chevet des rêves de gloire , images sereines de son [enfance. Sa plaie n’est pas fermée; mais qui sait? il ne la sent pas et ne demande rien de plus ; il agonise et il sourit.

Voilà ce que fait aujourd’hui Zorrilla pour l’Espagne; n’exigez pas de lui plus qu’il ne promet. Prêter un éclair de joie pure*, un rayon d’amour sans amertume, à ce grand corps percé à la fois de tous les glaives des temps modernes , c’est là seulement ce que le poète espère ; il le

1 O una souri» aunque leve.

dit, il le répète ; Je n’aspire à d’autre gloire qu’à un sourire de ma douce Espagne Et Dieu sait si ce peu est difficile à obtenir dans les hoquets de la mort.

Le monde des aventures , muet depuis Philippe II, retentit de nouveau. Une fois déliée, la langue ne s’arrête plus. Les vers sonores, retenus sur les lèvres depuis deux siècles, coulent, jaillissent, débordent, en souvenirs, en légendes intarissables! Que de secrets, que d’aveux interrompus, que de mystères s’expliquent ! Tout ce qui occupe et berce la rêverie d’un Espagnol, sort du grand sépulcre : hidalgos en habit de velours et de soie, peintres plus semblables à des bandits qu’à des artistes, processions des moines, confessions des femmes, qu’écoute l’époux caché derrière le prêtre, un poignard à la main, bruit des hommes en embuscade dans les rues tortueuses, aubades, sérénades, échos des fêtes, où scintille l’or, des deux mondes. La fraîcheur qui circule, à pleins bords, dans les descriptions, tempère l’air brûlant de la canicule. Plus de mi-

' No aspiro a mas laurel ni a mas hazana Que a una sonrisa de mi dulce Espana.

Cantoa del Trovadoro, t. I.

sère, la voilà effacée; les bruyères de Castille étincellent de perles sous les pas des chevaux alezans. L’Espagne politique, constitutionnelle, hâve, affamée, crucifiée, disparait dans les splendeurs renaissantes des rois chevaliei*s. Comment les contemporains n’aimeraient-ils pasZorrilla? 11 a l’air de ne savoir rien de ce qu’ils ont fait.

On est étonné de retrouver ainsi, de nos jours, le roman dans la forme des livres de chevalerie; et l’on ne sait commentées fleurs sereines ont pu naître dans le sang des guerres civiles. L’heureux mètre des romances, au;*as ambiant, vous ramène de lui-même au perron de l’Espagne féodale. Cependant, si on les considère de plus près, ces petites histoires qui commencentsi ingénument,oiit toutes un dénoùment sinistre. Le fond est caché sous un style diapré des couleurs de la rosée; mais presque toujours sous cette rosée je vois du sang. En dépit des efforts du poète pour sourire, je m’aperçois que la plaie de la nouvelle Espagne finit par se montrer. Vous avez beau broder, émailler de soie ce fourreau ; sous cette broderie, je sens le poignard.

Voici le capitaine Montoya qui chevauche vers la porte d’un monastère. Il entre ; à travers l’ob*

scurité, il se dirige vers la cellule de la religieuse Inez qu’il va enlever. Pour arriver jusqu’à elle, il faut traverser l’église: on y célèbre les funérailles d’un mort. Le capitaine Montoya demande négligemment à l’un des moines qui est le mort? — C’est le capitaine Montoya, répond l’enfroqué. Le chevalier s’adresse à un autre : même réponse. 11 s’approche de la bière; il regarde. Horreur! c'est lui-mémequi est caché au fond de la bière. La terreur le saisit ; il s’enfuit, se convertit et meurt en saint. Le conte est admirablement déduit; le poète a joué avec beaucoup d’art sur les deux cordes du plaisir et de la terreur. Mais malgré moi j’achève l’aventure après que le poète l’a oubliée, et je demande encore : qui est le mort? quel est ce capitaine Montoya? serait-ce l’Espagne qui se regarde dans cette bière que vous laissez ouverte ?

Voici une autre de ces histoires dans laquelle la volupté et l’horreur se rencontrent dès le début. Génaro a trompé la vigilance du gardien de Valentine ; il arrive au rendez-vous. Déjà, il a escaladé le balcon; il entre dans la chambre de sa bien-aimée, il appelle; personne ne répond. A la lueur d’un éclair, il tend les mains vers elle.

11 saisit en effet ses épaules, ses bras, son cou ; mais il ne trouve pas la tète jointe au tronc sanglant :

No baI16 la cabeza Al tronco sangriento junla.

Après de longues années d’épouvante, Génaro devient artiste. Dans une nuit profonde, il reçoit, d’un personnage céleste, une cassette merveilleuse qui contient le secret de son art. On devine que ce talisman est la tète de sa bienaimée. Toutes les fois qu’il commence à ébaucher les traits d’une Madone, il voit renaître sous son ciseau, la beauté de Valentine. A cette tête coupée, qui devient l’idéal de l’artiste et du poète, je reconnais, malgré les monceaux de jasmins et de pierreries, le contemporain des tueries du comte d’Espagne et du curéMerino,

Ce retour au passé chevaleresque suffit pleinement à l’effet dramatique de ces récits; mais quand on transporte le même esprit sur le théâtre, l’absence des passions nouvelles s’y fait trop sentir. Les écrivains brillants et nombreux qui soutiennent aujourd’hui le théâtre en Espagne, Zorrilla à leur tête, semblent s’être entendus pour

ne rien laisser paraître des sentiments des modernes. Au lieu de populariser^ de développer la révolution dans les âmes, le théâtre ne représente guère que le génie du moyen-âge. Aussi le public s’intéresse-t-il médiocrement à ce musée brillant d’antiquités chevaleresques qui conversent chaque soir, à la pâle clarté de quelques bougies. Sous leur visière toujours baissée, l’âme nouvelle de l’Espagne n’éclate presque jamais. Ce sont les hommes du peuple qui font, en grande partie, le public de ces tragédies. Vêtus euxmêmes du costume de leurs aïeux, ils assistent à ces passions d’un autre âge.

De leur côté, les poètes se maintiennent vaillamment dans leur austère solitude. Il semble que l’orgueil de la bonne conscience remplace pour eux l’éclat des succès universels qui leur manquent. Sans faire aucune concession au génie bourgeois des classes supérieures, ils ont l’air de se donner fièrement leur représentation, en têteà-tête avec leur génie. Toujours montés sur les sommets de la chevalerie, ils disent à la société nouvelle : Tu es descendue, je ne te suivrai pas dans tes petites combinaisons. C’est mon droit de viser au grand; ton devoir est de t’y plaire.

Je t’offre sur la scène les grands sentiments, la religion absolue, la vaillance, la galanterie pure des époques de Guzman, du roi Sanche, de Gonzalve, d’Âlvaro de Luna, d’Âlphonse-le-Chaste. Ces nobles choses doivent te passionner. Si tu me laisses dans la solitude avec elles, tant pis pour toi ! je ne descendrai pas du haut de mes tourelies^ pour le plaisir de t’amuser.

Par une contradiction singulière, cette même société qui s’intéresse languissamment sur le théâtre au retour du moyen âge, ne souffre pas qu’on la représente au naturel, telle qu’elle est aujourd’hui. Toutes les fois que les poètes dramatiques ont voulu mettre leur siècle sur la scène, ils ont été mal reçus ^ On peut dire de l’Espagne actuelle, quelle ne veut pas qu’on la joue. Elle détourne les yeux de son portrait, pour peu qu’il soit ressemblant. J’ai bien vu, dans une pièce de Rubi, un homme d’État, roué, madré, sans foi ni loi ; mais c’était un Français, hombre\ de estado frances. Autrement, on ne l’eût pas supporté. Tel déclame dans la Tarentule

‘ Los pocos dramas de costumbres modemas que se han representado, hau sido mal recibidos.

Hartzenbusch. Ensayos, p. 1S8.

contre la corruption publique, qui ne tolérerait pas qu’elle fût montrée vivante sur la scène*.

Ainsi le poète et la société s’entopdent pour fuir sur le théâtre la vérité trop dure. La scène ne cesse de représenter une Espagne héroïque, chevaleresque, galante, loyale, clémente, magnanime. C’est un rêve dont le public ne veut pas qu’on le réveille; la grandeur du moyen âge rachète pour lui chaque soir les petitesses de la journée; au milieu de tous les vices nouveaux l’Espagne s’assied gravement dès le coucher du soleil, attendant que ses poètes la louent de ses vertus passées.

Si vous me demandez ce que pouvait faire le poète espagnol, après la Révolution, je dirai qu’il avait deux voies ouvertes devant lui; et l’une ou l’autre demandait une résolution énergique. Il fallait être ou l’ami ou renneini de la Révolution. Là était l’émotion , le drame. Hors de ces deux conditions, la vie et la puissance manquaient à la parole.

* Il y a quelques semaines, on repi&cnlail la Conjiiyalion de IVfuVe.Les spectateurs se révoltent de voir les coiijim's étlioiier, comme le voulait l'histoire ; ils brisent les bancs, ils menacent de démolir le thédtre. Le lendemain le directeur faisait ailiclier la même en ajoutant : K SoUt ! c'est le peuple qui reste vainqueur. »

Je comprendrais aisément, qu’à la vue de la détresse de l’Église espagnole, le poète eût senti renaître en lui, avec la pitié, le ferment religieux des anciens temps. Protéger, venger ces débris, devenir la voix menaçante ou suppliante de ce passé , la parole de cette multitude de moines errants et déguisés ; jeter, en leur nom, l’anathème au siècle qui commence , cette situation eût été grande et tragique. M. de Chateaubriand avait puisé là sa première inspiration ; personne ne se fût étonné que le poète espagnol, s’armant à son tour d’un cruciflx brisé, trouvât quelque grande source d’émotion dans le pillage du Saint des Saints.

Rien de cela n’est arrivé. Les reliques dispersées, les moines assassinés ou chassés, il ne s’est trouvé personne en Espagne pour jeter un cri de douleur. Les ruines se sont affaissées d’elles - mêmes sans retentissement. J’ai beau chercher dans toute la littérature contemporaine; au milieu de cette pluie de tragédies, d’odes, de romances, de poèmes, pas une stance, pas un vers, où je sente l’écho d’une plainte ou d’un regret. Que de fois je me suis arrêté dans les décombres des chartreuses de Cas-

tille I il ne restait que le Christ battu des quatre vents. J’écoutâis, si un gémissement ne sortirait pas de la poussière des saints espagnols... Ce souffle léger, n’est-ce pas un soupir de sainte Thérèse, de Louis de Léon? Mais non! c’est le vent du soir dans les touffes d’orties. Le silence est profond. Pas une ombre ne parle. Qu’est-ce donc que ce cadavre qui tombe ainsi sans rendre un souffle?

Les poètes sont venus; ils se sont assis sur les ruines comme sur des roses; ils ont dressé un théâtre 1 à la place des bûchers. Les vers du Romancero ont résonné avec les castagnettes; personne n’a songé que sous tout cela il y avait l’agonie d’une Église.

Puisque ces ruines ne parlaient plus à personne, il restait au poète une chose décisive à entreprendre, qui était de devenir l’interprète religieux de la Révolution. Un orage divin avait passé sur la face de l’Église espagnole, et avait balayéses reliques. Flagellée par les anges, on touchait ses débris. Celte orgueilleuse était tombée.

> Le théâtre de Lisbonne est conlruit sur la place du palais de l'Inquisition.

et le moindre des passants lui marchait sur la tète. Voilà ce que chacun voyait des yeux du corps. Mais pourquoi ce châtiment?comment avait-il été mérité? quel en était le sens, et qu’annonçait-il à la nation espagnole ? c’est ce que le poète avait mission de dire. Cette seconde voie était plus dramatique, plus féconde que la première. Quand chaque homme de l’autre côté des Pyrénées cède au souffle de la tempête civile sans savoir d’où elle vient, il eût été grand de montrer le doigt de Dieu sur la muraille, d’étaler, de creuser ce mystère de colère. Le peuple dans son instinct avait châtié des pierres. Samson aveugle, il avait renversé sur lui-mème la colonne du vieux temple. Une chose tragique eût été de voir le poète relever le géant et l’entraîner loin du temple écroulé.

Au lieu de ces deux situations opposées qui renfermaient en soi le principe de toutes les émotions de l’Espagne nouvelle, quelle a été la pensée des poètes? ils n’ont fait parler ni l’Église ni la Révolution; ils se sont tenus également à l’écart et de l’une et de l’autre. C’est-à-dire qu’ils ont supprimé le grand duel de notre époque, et avec lui, la force même du drame. Indifférents, au milieu de la mêlée, ils n’ont eu l’au-

dace d’aucune croyance. L’instiuct du peuple leur avait montré le chemin ; pourquoi n’ont-ila pas osé se jeter après lui dans le sanctuaire?

Au moment d’achever et de proclamer la victoire de l’esprit sur les pierres renversées, ces beaux anges de colère ont été saisis de crainte ; au lieu de porter hardiment la main sur le vieux tabernacle, pour l’attaquer ou le défendre, ils n’ont voulu que divertir. Quand il fallait le fouet du Christ, ils ont pris la mandoline du troubadour. La même timidité que l’on rencontre chez les politiques a éclaté alors chez les artistes ; et par une rigoureuse conséquence, malgré les talents de toute une légion d’écrivains, quel est jusqu’ici le caractère novateur de la Révolution dans le génie espagnol? de l’harmonie à profusion, le rajeunissement des anciennes formes nationales , une poésie brillante et sereine qui s’épanouit sur des sépulcres, et pourtant, aucune œuvre qui emporte avec soi le sceau profond et l’âme d’une époque ; dans la tribune, une éloquence ardente sans théorie ; sur la scène, un art charmànt, sans émotion.

Un jour seulement, il se trouva un poète assez osé pour mettre à nu sur la scène la Royauté et

l’Église, chacune dans ses misères. Ce quin’avait jamais été dit qu’à demi-voix en Espagne, ce jourlà fut affiché en vers éclatants dans le Charles II de Gil y Zarate. Le poète personnifiait trois siècles de ruines, de défaillance sous la figure de ce roi espagnol. Sur la scène, où le monarque avait toujours été inviolable et sacré, on voyait arriver un fantôme de roi imbécile; autour de lui était son cortège de familiers du Saint-Office. Un roi qui, mourant du mal de son propre royaume, se croit ensorcelé et cherche le remède chez les inquisiteurs ; des processions de moines, pour guérir cet infirme d’esprit; le confesseur qui le traîne d’épouvante en épouvante, l’agonie cérémonieuse d’une nation sous la terreur du Saint-Office, tout cela parlait de soi-même à l’âme des Espagnols. Il est visible que le poète ouvrait là une source infaillible d’émotion et de terreur populaire. L’effet de ce drame fut immense, et je n’ai pas de peine à le croire : chacun se sentait, comme Charles II, plus ou moins ensorcelé d’un mal qu’il ne savait comment guérir.

Au reste, on s’étonna presque aussitôt de sa propre hardiesse ; à peine les poètes sentirent leur puissance, qu’ils s’en effrayèrent. Renonçant à la

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vie du monde moderne, ils revinrent tout repentants au monde de Lope de Vega et de Calderon : comme si le but de la révolution dans l’art était atteint pourvu qu’on restaurât les formes du génie national ! Sur ce principe, les poètes de nos jours semblent se contenter de ramener lesrhythmeset les mélodies charmantes de l’ancien théâtre. Ils ont recours aux mêmes artifices, ils se servent des mêmes moules etsontétoniiés de ne plus produire les mêmes merveilles ; sans s’apercevoir qu’il n’ont pas remplacé par un esprit nouveau l’esprit ancien qui leur manque. Ce n’est pas tout de retremper au soleil de Castille le vers de Lope et de Calderon ; il faudrait encore réchauffer le ferment monarchique, religieux, chevaleresque du seizième siècle, ou, sinon, se renouveler soi-même, par des passions nouvelles.

Pourquoi imaginer que les passions contemporaines sont des armes déloyales et que l’art doit triompher sans le secours des modernes? Ce point devue toutabstrait, emprunté du Nord, est le contraire du génie castillan, qui toujours sans calcul, sans arrière-pensée, sans crainte de déranger la chronologie des antiquaires, s’est in-

spire spootanéinent des émotions de chaque jour; la vie, non la science, voilà son domaine. Que l’écrivain reste neutre et sans entrailles à Weimar, je le veux bien ; à Madrid, je ne puis y consentir. Si l’indifférence sied mal à un poète, c’est au poète espagnol; je lui accorde tout, excepté de manquer de passion.

Quand je les vois aujourd’hui, accepter le joug de l’histoire, au lieu de la créer, la diviser timidement en scène, accompagner de notes au bas de la page les conversations de leurs héros, j’ai peur que les calculs de la poétique étrangère ne glacent leurs veines; et je suis effrayé de rencontrer ces enfants du soleil chargés de tant de soucis et de labeurs. Laissez les bibliothèques aux doctrinaires de France ou d’Allemagne ; votre lot est de régner par la fantaisie, de créer, d’imaginer, de puiser à pleine coupe au grand torrent de vie; vous serez assez fidèles à l’histoire si vous conservez l’ancien amour.

Quel homme, dans le monde, est resté moins indifférent aux passions de son temps, que le poète espagnol du seizième siècle? ne s’est-il pas servi de toutes les armes contemporaines.

croyances, préjugés, fureurs, fanatisme? Le reste de l’Espagne semblait déjà mort, que la vie publique continuait de battre dans son cœur. L’originalité de l’ancien théâtre, c’est que l’âme oppressée, de la nation de Philippe II semble s’y exhaler comme par un soupirail. Je crois voir un prisonnier d’État, à qui il est donné, chaque soir, de s’échapper de sa bastille pour courir les aventures. Que de vie il dépense dans ce moment unique ! comme chaque personnage se précipite tout haletant dès l’arrivée ! que de mouvement, que d’imprévu, que de passions rassemblées dans cette heure rapide I L’Espagne a pâli toute une journée sous la raison d’État; mais le soir vient, le rideau se lève, on respire. Un monde de liberté s’entrouvre; le génie contenu du Midi s’échappe en paroles précipitées ; il rompt ses chaînes dans la comédie de cape et d’épée.

Aujourd’hui, en dépit de l’imitation des modèles, le contraire arrive. La liberté est dans la rue; au théâtre, c’est la réserve. Joignez-y la timidité et presque la diplomatie. Malgré l’exemple de la Révolution, à peine si ces chevaleresques poètes se permettent d’ensanglanter la scène.

et d’égorgeter de loin à loin un personnage. La terreur est partout aujourd’hui en Espagne, plus que dans la tragédie.

Quand par hasard l’homme moderne se glisse sous le harnais du quinzième siècle, la contra< diction est saisissante. Aucune pièce de notre temps n’a été plus louée que le Savetier et le Roi^ de Zorrilla; elle marque très-bien, eu effet, ce, qu’est devenue la Révolution politique, dans l’esprit des poètes. Le titre seul annonce le projet de consacrer la nouvelle alliance entre la monarchie et le peuple. Mais à quelle condition ? Déjà ce n’est pas un médiocre étonnement de voir un peuple, au milieu d’une Révolution, adopter sur la scène, pour drapeau, l’absolutisme de PieiTele-Cruel. Il est vrai que Zorrilla s’est bien gardé de peindre dans le tyran de Séville l’homme que l’histoire connaît, formidable et abhorré, tan temido y aborrecido *. Le poète a conservé sur la scène l’ancienne inviolabilité royale ; il change en vertus les crimes du monarque, le rangeant toujours du côté de Injustice, de la nationalité, de l’égalité. Ce n’est pas le Cruel, c’est le Justicier qui est le

' ElZapateroy el Rey, 18^0.

’ Zurita, tome II.

héros du drame. Les ennemis du roi s’appuient sur l’étranger; Pierre se fonde sur un bourreau national. Puis dans le savetier Blas Pérez, vous reconnaissez le peuple d’intelligence avec le pouvoir absolu. Il est vrai que ce personnage de la démocratie pousse d’abord le dévouement envers le roi, jusqu’à renoncer à soimême. Blas Pérez le dit en quelques vers qui semblent faits pour nous.

« Vous ne pouvez comprendre qu’un homme qui aime son roi lui sacrifie aveuglément sa réputation , son amour , sa raison , son être. Je n’oserais vous l’expliquer; vous ne pourriez m’entendre, et d’avance je sais que vous resteriez stupéfait. »

Pour agréer à Pierre- le-Cruel, Blas Pérez se fait le bourreau de la femme qu’il aime; il n’hésite pas un moment; le combat intérieur disparaissant, la vie du drame en est anéantie. Mais cette inflexibilité est précisément ce qui captive, de l’autre côté des Pyrénées. Le sentiment monarchique joue dans cette pièce le rôle de la fatalité chez les Grecs. On sent dès le début que tous les personnages passeront sous ce joug, morts ou vivants; et l’un des chefs-d’œu-

vre de ces révolutionnaires se trouve être ainsi le suicide moral du peuple, sous le bon plaisir restauré du roi du moyen âge.

Je ne puis, cependant, m’empêcher de voir qu’eu Espagne l’esprit d’égalité est l’âme du théâtre, comme de la monarchie même. 11 y a dans les manières un ton général qui est celui des moindres personnages. Sur ce fond uniforme, se marquent à peine les habitudes particulières de chaque condition. Ce qui explique comment avec la multitude innombrable de pièces d’intrigue, il y en a si peu qui caractérisent les différences des classes. Nul ne porte au front la marque de sa naissance, de son état. Le caractère espagnol est si profondément empreint, qu’il efface à la première vue toutes les différences secondaires; d’où il résulte que sous ce manteau uniforme, l’Espagne doit être le pays de Ximhroglio par excellence. Les méprises, les aventures, les intrigues naissent, se développent d’elles - mêmes ; dans un pays où le peuple, la bourgeoisie, la noblesse, pouvaient être continuellement pris l’un pour l’autre, la vie sociale était une éternelle comédie de cape et d’épée.

Les écrivains n’ont rien exagéré quand ils ont

montré la politesse espagnole, également éloignée de l’insolence anglaise, delà lourdeur allemande, de l’afféterie française. 11 me paraît seulement qu’ils n’en ont pas assez démêlé le principe. J’ai montré ailleurs* que cette politesse a sa source

dans le sentiment d’égalité qui est le fond de ce

peuple. Il se souvient d’avoir été le chevalier du Christ pendant de longssiècles; et cette fraternité devant Dieu est le sceau que l’histoire a imposé à toutes les conditions. Ni la richesse, ni l’infatuation bourgeoise n’ont pu encore détruire le souvenir d’une vie commune. Les muletiers et les bergers, qui se traitent de caballtros, n’ont pas perdu leur titre de noblesse. Le pauvre aborde le riche avec une assurance fondée sur la - conscience d’un droit indestructible. Que diraient nos gentilshommes, si, en passant dans la rue, le dernier homme du peuple, un ouvrier, un ânier s’approchait d’eux cavalièrement joue contre joue, et venait leur emprunter, jusque sur leurs lèvres, le feu de leurs cigares? Le riche, chez nous, se sentirait ou-

• Dans les deux premiers cliapiircs de V Ullramontnnismi’ j’ai parlé de ri-lspagne en général.

tragé et contaminé^ pour toute une journée, de cette seule approche du pauvre.

Depuis la Révolution de Juillet, nos bourgeois affichent une grande admiration pour les manières de l’aristocratie française; ils les imitent avec une débonnaireté aveugle, comme le dernier terme du beau social, sans pressentir que ces manières sont elles-mêmes aussi dégénérées que la noblesse qui s’en fait un attribut. En dépit de ce que nous enseignent, à ce sujet, nos romanciers, c’est de l’àme que vient l’anoblissement du corps. La classe qui perd la direction morale d’une société perd aussi l’équilibre qui fait la vraie bienséance. Si l’extérieur seul des manières subsiste, elles se dégradent infailliblement; et le premier signe de la bâtardise dans les habitudes extérieures , c’est l’affectation.

Pour qu’un air soit grand, il faut qu’on ne soit occupé ni de l’avoir ni de le montrer; il est petit dès qu’il s’affiche. Quand la noblesse marche, le cœur haut, à la tête d’un peuple, elle a, dans tout ce qu’elle fait, une grandeur naturelle; c’est à sou insu qu’elle possède ce signe souverain. Au contraire, à peine est-elle intérieure-

ment déchue et dépossédée^ qu’elle est obligée de s’attacher aux manières^ comme à la seule distinction qui lui reste; elle en fait un arcane particulier ; elle les exagère, les fausse, les multiplie; la dignité devient impertinence; la voix grimace comme la figure. Sous la majesté gauche de ce lord anglais , j’aperçois le marchand qui a vendu hier une livre de sa chair, le cœur peut-être. Voyez ce que l’on appelle un grand seigneur français, à la veille de 89. Jamais homme, dans l’État, ne fut plus occupé. Depuis qu’il a perdu l’équilibre, ce n’est plus son âme qui règle son geste, son accent : c’est le caprice des saisons. Pour rappeler sa gloire au monde, il grasseye. Aujourd’hui, sa fatigue est différente; il travaille à être simple.

Au commencement de ce siècle, dès que les écrivains du Nord, les Allemands en particulier, ont voulu échapper à l’imitation du goût français, ils ont commencé par faire au siècle de Louis XIV une guerre de Vandales. Pour rentrer dans la tradition nationale, ils ont eu besoin d’efforts violents. Les systèmes, la critique, la philosophie, tout a été mis en œuvre dans cet affranchissement laborieux ; jamais on ne fit tant de

raisonnements pour se démontrer, à la sueur de son front, qu’on était inspiré. Rien, au contraire, ne marque l’effort dans le retour des Espagnols à la poésie du moyen âge. Ce changement n’est accompagné d’aucune déclamation contre les modèles que l’on cesse d’imiter. On revient à Lope de Vega sans médire de Corneille. Au milieu de cela, personne ne songe à faire précéder ses œuvres d’un manifeste.

Je connais une femme qui, lassée de la galanterie subtile des gens du monde, disait, en parlant de son amant : Quel bonheur ! il na pas une *(/^/ Voilà ce que j’aurais envie de dire viugt fois le jour, en voyant ce réveil du génie espagnol. Heureuse pauvreté, dans des temps de sophismes, pourvu qu’on n’en abuse pas !

Figurez-vous un peuple dont presque toute la littérature est écrite sur les mètres des chansons de Béranger, c’est l’Espagnol. Lorsque en France l’ouvrier écrit des vers, son premier souci est de renoncer au rhythme populaire. Il oublie dès le premier mot les humbles refrains, l’accent, le ton naïf de la foule, pour étudier tes artifices de langage les plus compliqués. Dès son coup d’essai, le voilà académicien. Eu Espagne, le peuple

donne le ton, le poëte obéit. Le grand seigneur aspire à reproduire la complainte du pauvre.

Je vois le duc de Rivas lutter d’émulation avec son muletier. Dans son beau livre des romances historiques, les plus nobles souvenirs de l’Espagne sont chantés sur le ton de la cantilène des arriéras. Il n’est pas rare que le poëte s’élève à un élan biblique ; mais l’accent du peuple persiste toujours ; et par son battement uniforme, ce petit mètre qui est à la fois celui du moyen âge et celui de notre temps, celui de l’ânier et celui de Calderon, marque mieux que tout ce que l’on pourrait dire le fond d’égalité qui nivelle toute la vie espagnole.

Dans le reste de l’Europe, la joie cruelle de ballotter pendant une heure l’auteur et sa fortune, couvre presque toujours l’émotion que l’on reçoit d’unepremière représentation. L’exercice de cette autorité despotique, voilà ce que chacun recherche d’abord au fond du drame : c’est un duel entre * l’écrivain et le public; celui-ci commence par ' se défendre, il ne se rend qu’à la dernière extrémité. Les spectateurs, en Espagne, arrivent soumis d’avance aux volontés royales du poëte;

pour uuique réponse à la critique^ il pourrait dire : tel est mon bon plaisir.

A peine quelques paroles harmonieuses ont retenti; que la foule obéissante reconnaît son maître; non-seulement elle le suit, elle va audevant de ses caprices. Nul prestige extérieur; des salles noires et misérables ; des décorations qui rappellent la mise en scène du quinzième siècle ; un paravent qui sépare Don Pèdre et les conspirateurs; d’aigres symphonies; des acteurs intolérables. Mais dans ces salles indigente coulent chaque semaine des flots de vers nouveaux. La poésie seule remplace le machiniste; le décorateur; l’acteur. Tant que dure cet enchantement de l’oreille; nul ne semble imaginer qu’il manque quelque chose à la pompe du spectacle.

Écoutez cette actrice qui se lamente sans repos dans le Guzman deGil y Zarate. Sa jérémiade inconsolable est pourtant accompagnée d’une nuée de sonnets qui pieu ven t de toutes parts . « Quelle est cette voix surhumaine? est-ce une déesse? est ce un ange?» Les uns envoient des baisers bruyants, les plus flegmes se contentent de lancer, comme une partie d’eux-mêmes, leurs chapeaux aux

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pieds de la déesse. « Comment se nomme-t-elle , demandé-je à un âoier, mon voisin, qui vient de faire rouler ainsi jusqu’au fond de la scène son majestueux somùréro, bordé à neuf, et empanaché de deux pompons. — « Je n’ai pas l’honneur de la connaître, * no tengo el honor de conoeerla, répond gravement l’ânier sans penser que le gage importaut qu’il a jeté dans la lice, court en ce moment même le plus grand risque d’être mis en pièces sous les éperons luisants de Guzman-le-Bon.

Certes, cet homme étend à l’acteur l’inviolabilité du poète; il serait fort étonné, j’imagine, si je lui racontais que chez d’autres peuples il est des écrivains dont l’importante mission est de prouver que les morts seuls ont eu de l’esprit, et qu’ils n’en avaient presque plus du tout vers la fin de Louis XIV. Quand la poésie est vivante dans le peuple, on respecte tout ce qui touche l’écrivain; nul ne comprend que l’on puisse tout ensemble jouir de son génie et goûter, par surcroît, le venin de ceux qui le déchirent.

Le poète, de l’autre côté des Pyrénées, a conservé son autorité sans contrôle et sans limites ;

il est resté monarque absolu. Jusqu’à ce jour, ce roi de l’opinion imite les autres rois du monde; à leur exemple il se contente de relever des ruines. Mais la condition de sa toute-puissance est d’oser des choses nouvelles ; il en est un grand nombre que lui seul peut dire et inaugurer chez ces peuples poètes. Qu’il se hâte donc de souffler hardiment sur la face de l’Espagne l’esprit vivant du siècle. Bientôt, lié par la critique, comme un roi constitutionnel, il descendra de son trône inviolable. Aujourd’hui il peut tout imposer sans discussion. Demain mille voix rebelles à son bon plaisir lui disputeront son droit divin.

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