‹ Mes vacances en EspagneChapitre 9 sur 19 · FIGARO DANS LE CIMETIERE · texte numérisé non relu

FIGARO DANS LE CIMETIERE

Bcati qui moriuntur in Domino.

« Le jour des morts, un nuage de tristesse

pesait sur moi ; c’était une de ces mélancolies dont un libéral espagnol peut seul se former et donner l’idée éloignée. Un homme qui croit à l’amitié et qui la met à l’épreuve, un adolescent qui s’amourache d’une femme, unpossesseur de Bons des Cortès, une veuve qui a sa pension assurée sur le trésor espagnol, un militaire qui a perdu une jambe pour Yestatulo et qui demeure sans jambe et sans estatuto, un grand qui s’est fait libéral pour être sénateur, un général constitutionnel qui poursuit les carlistes, image fidèle de l’homme qui court après la félicité sans la renconrer jamais, un journaliste incarcéré en vertu de la liberté de la presse, un ministre, un roi constitutionnel d’Espagne, sont tous des êtres joyeux, radieux, si vous comparez leur état à la mélancolie qui m’oppressait et me rongeait au moment dont je vous parle.

Les cloches célébraient, dans une clameur lamentable, l’absence éternelle de ceux qui ont été; elles semblaient vibrer plus tristement que jamais. J’étouffais. L’idée mevintquela mélancolie est la chose du monde la plus amusante, pour ceux qui la regardent ; et je réfléchis que je pourrais servir de distraction aux peines d’au-

trui.... Dehors! dehors! m’écriai-je aussitôt, comme si j’eusse vu jouer un acteur espagnol; dehors! comme si j’eusse entendu parler un orateur des Cortès; et je descendis dans la rue, avec le même calme, la môme lenteur que s’il s’était agi de couper la retraite à Gomez,

Les habitants se répandaient en grand nombre et par longues processions dans les rues, en serpentant comme d’immenses couleuvres diaprées de mille nuances. Au cimetière ! au cimetière ! et sur cela, ils sortaient des portes de Madrid.

Voyons ! dis-je en moi-môme, où est le cimetière? dehors ou dedans? Un vertige affreux s’empara de moi, et je commençai à voir clair. Le cimetière est dans Madrid; Madrid est le cimetière, où chaque maison est la tombe d’une famille, chaque rue le sépulcre d’une révolution, chaque cœur l’urne cinéraire d’une espérance ou d’un désir.

Pendant que ceux qui croient vivre se rassemblaient vers la demeure où ils imaginent que sont les morts, je me mis à parcourir, avec toute la piété dont je suis capable, les rues du véritable ossuaire.

Insensés! disais-je aux passants, vous vous agi-

tez pour voir des morts I Gomez a-t-il donc brisé tous les miroirs de Madrid ? Regardez-vous vousmèmes; vous lirez sur votre front votre propre épitaphe. Vous allez voir vos pères et vos aïeux, quand vous êtes vous-mêmes les morts. Ils vivent puisqu’ils ont la paix. Ils ont la liberté, la seule possible sur la terre, celle que donne la mort. Ils ne payent pas les contributions qu’ils n’ont pas ; ils ne sont ni mobilisés, ni dénoncés, ni prisonniers. Seuls ils jouissent de la liberté de la presse, puisqu’ils parlent au monde; ils crient à voix haute et claire, sans qu’aucun jury ose les bâillonner, ni les verrouiller.

Quel monument est ceci? me demandai-je, en commençant mon pèlerinage; est-ce le squelette des siècles passés, ou la tombe des autres squelettes? Le palais! Ici, il regarde Madrid, c’est-à-dire les autres tombes; là, l’Estramadure, cette province vierge... comme on disait autrefois. Au fronton, on lisait : « Ci-gît la Royauté. Elle est née sous Isabelle-la-Catholique; elle est morte d’un coup d’air à la Granja. »

Un peu plus loin. Dieu du ciel! Ci-gU l’inquisition, file de la foi et du fanatisme ; elle est morte de vieillesse. Des passants avaient griffonné à la

craie^ daq} un coin, ce mot déjà à demi effacé ; Gouvernement ! Insolents qui écrivent sur les murailles ; ils ne respectent pas les sépulcres I

Qu’est ceci ? la prison ! Ici repose la liberté de la presse. Eh quoi I mon Dieu ! en Espagne, dans le pays des institutions libres? Deux rédacteurs du Monde servaient de figures lacrymatoires à cette grande urne. On voyait en relief une chaîne, un bâillon, une plume. Est-ce la plume des écrivains ou des scribes?

Rue de la Montera. Ce ne sont pas des sépulcres, mais des ossuaires, où dorment, pêle-mêle, le Commerce, l’Industrie, la Bonne Foi, le Négoce. Ombres vénérables, adieu jusqu’à la vallée de Josaphat I

LaBourse. Ci~git le crédit espagnol . Souvenir des pyramides d’Égypte. Comment est-il possible qu’on ait élevé un si grand édifice pour enterrer une chose si petite?

Jm Victoire. Point de monument; on lisait en caractères imperceptibles : La Junte lui a aclietéce terrain à perpétuité pour sa sépulture.

Les Théâtres. Ici reposent les génies espagnols. Pas une fleur, ni un souvenir, ni une inscription.

Cependant la nuit arrivait. Les chiens prolongeaient leurs hurlements de sinistre augure. Je sentais partout la mort prochaine. L’immense capitale des Espagnes, le géant moribond se remuait en râlant dans le linceul, et bientôt je ne vis plus qu’un sépulcre. Sur la pierre qui le couvrait, il n’y avait pas une seule lettre; et pourtant les noms du Mort éclataient à tous les yeux en caractères visibles.

Loin de moi ! m’écriai-je, horrible vision ! Liberté ! constitution ! opinion nationale ! émigration ! honte ! discorde ! toutes ces paroles s’entrechoquaient avec le dernier bruit des cloches, au soir du jour des morts.

Un nuage sombre acheva d’envelopper la terre. Le froid de la nuit glaçait mes veines; je voulus sortir du cimetière, et me réfugier dans mon cœur, plein naguère devie, d’illusions, de désirs.

O ciel ! c’était un autre cimetière. Mon cœur n’est plus qu’une tombe. Que dit-elle? Lisons. Qui est le Mort ? inscription de l’enfer ! Ci-git l’Espérance l

Silence! silence! »

Après cette vision de la mort d’un peuple, Larra lit encore un effort pour se retrouver lui-même«

Il prit le surlendemain pour texte d’un nouveau pamphlet le mot de la Passion : Et il ressuscita le troisième jour. Dans un délire demi-pieux, demi-burlesque, agonie du génie espagnol, le pauvre Figaro tente de ressusciter, comme son divin Mailre (como mi diviuo Maestro), pour juger les vivants et les morts ; impalpable, insai sissable à la censure, comme un corps glorieux; ne donnant rien pour rien comme une àme de barbier ; portant son plat sous le bras, comme portent leur tète la plupart de ses anciens amis et de ses vieilles connaissances. Ce ricanement fut le dernier. Un chagrin d’amour acheva d’empoisonner la plaie ; car dans ce lugubre bouffon il y avait un Werther. 11 aimait avec passion, depuis cinq ans, une femme mariée. Elle voulut rompre avec lui. Quelques jours apres, en se regardant au miroir, José de Larra, la joie de l’Espagne, l’héritier de Quévédo et peut-être de Cervantes, se tuait d’un coup de pistolet au cœur ; il n’avait pas vingt-huit ans !

Ainsi devait finir la vieille ironie espagnole. C’est une chose particulière aux anciens écrivains castillans, depuis Philippe IF, que cette plaisanterie sépulcrale. Hôtes de la Mort, ils lut-

tent de malice avec elle : ils invitent les spectres; ils se familiarisent avec eux ; ils en imitent, dans leur prose fantasque, les ris et tes feux-follets ^ Quand le jeu devient trop sérieux, ils en sont quittes pour renvoyer,d’un signe de croix, le squelette dans le tombeau. Larraest le premier qui ait été vaincu dans ce jeu. Il a évoqué, comme ses devanciers, l’Esprit de mort ; mais, le jour venu , il a cherché vainement la parole de vie, le signe nouveau pour éconduire son hôte funèbre. Celuici, le voyant désarmé, s’est assis à sa place, a grandi, jusqu’à tout envahir. Qui le dépossédera aujourd’hui de ce soleil usurpé ?

Cet esprit de désolation moqueuse ressemble aux cimetières espagnols, dont il s’inspire. Imaginez des avenues de hautes et sèches murailles dans lesquelles les morts sont entassés et maçonnés, les uns sur les autres. Ils forment le ciment, les assises de ces affreuses demeures; murés les uns par les autres, comment pourra ressusciter ce peuple de pétrifiés ? il se scelle, sans espérance, dans le roc blanchi ; il se ferme, en ricanant, même l’issue du sépulcre. Pas un arbre, pas

• Voyez Quévédo. Visita de los chisles.

un cyprès, dans les rues de ces ossuaires. Il n’y a déplacé ni pour une fleur, ni pour une larme, sur une tombe espagnole. Grand Dieu ! que fautil prophétiser de ces os? vaticinare de ossiàus istis */ Tout Madrid assista aux funérailles de Larra ; jamais il ne s’en lit de plus magnifiques pour un écrivain. Le suicide du poète s’ajoutant à la détresse publique, l’Espagne pleurait dans Larra la perte de l’Espérance elle-même. Déjà la foule se retirait consternée... ; Un jeune homme qui semblait un enfant, casi un nino, essaya de lire des vers ; mais sa voix fut aussitôt étouffée par ses larmes; il dut remettre son manuscrit à un ami qui acheva à sa place. Dès les premières stances, l’effet, dit-on, fut prodigieux. On s’arrêta, transporté. Avec cet éclair rapide des peuples du Midi, l’enthousiasme succède au découragement. Avant que la pièce soit finie, la foule se dit qu’il vient de naître un écrivain plus puissant que le mort. Les acclamations arrêtent les larmes. L’Esprit nouveau semble surgir parmirade du fond de cette tombe ouverte ; chacun en se retirant prononce, avec un étonnement mêlé d’amour, le nom de Zorrilla.

* Eiéchiel. C'est l’inscription de l’un de «es cimetières.

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