‹ Mes vacances en EspagneChapitre 11 sur 19 · KSPRONCKDA. MISSION DD POETE EN ESPAGNE · texte numérisé non relu

KSPRONCKDA. MISSION DD POETE EN ESPAGNE

Si la situation tragique du peuple espagnol n'est pas exprimée aujourd’ hui dans le drame, où faut-il donc la chercher? peut-être dans quelques admirables morceaux lyriques d’un poète, mort à la fleur de l’âge, Esproncéda. Voilà, il me semble, l’homme qui par intervalle a .servi d’écho

à ce gémissement sourd que Tou entend au fond de la société espagnole. Véritable poésie de Lazare au sépulcre^ sans l’attente du libérateur. Esproncéda ne rit pas comme Larra; il ne s’exhale pas en plaintes vagues comme René ou Werther. Encore moins cherche-t-il à amuser les imaginations du Midi. Son inspiration vraiment indigène est le flegme dans le désespoir, le sentiment de la fatalité musulmane au milieu des convulsions de nos jours. Ni un soupir, ni une larme, ni une parole émue ; mais l’endurcissement pour soi-mème et pour les autres. Dans ses pièces les plus célèbres, le Condamné à mort, le Mendiant, le Bourreau, l’orgueil d’être au han du genre humain arrête toute plainte; chacun se fait dans son enfer le roi d’une société maudite. Nos romantiques pleuraient leurs illusions perdues; en Italie, Manzoni, Silvio Pellico se résignent pieusement; l’instinct de l’Espagnol est de n’avoir ni regret pour le passé, ni résignation pour le présent, ni espérance dans l’avenir.

Loin d’accuser l’injustice du sort, le prolétaire d’Esproncéda se drape dans des vers somptueux; regardez- le qui se chauffe fiè-

rement aux rayons de cette poésie insociable.

O Le monde est à moi. Libre comme l’air, les autres travaillent pour que je mange ; la richesse est un péché, la pauvreté est sainte. Souvent Dieu se fait mendiant. »

Un chant d’une sublimité féroce est l’hymne du bourreau. Difficilement ce cri de guerre, dégoûtant de carnage, et jeté, du haut de l’échafaud, contre le genre humain, aurait-il pu partir d’une autre terre que de l’Espagne encore saignante du sang des partis. Cette poésie terrible est le grincement de dents des écritures chez un peuple vivant. Après l’enivrement de la bête fauve, l’homme se retrouve vers la fin. Les accents suppliants de la dernière stance expient la joie atroce du début.

« Ils sont justes, et moi je suis maudit ! sans crime, je suis coupable! Voyez l’homme qui me paye une mort I avec quel mépris il me jette de loin l’argent, à moi son égal !...

« Le tourment qui brise les os, le gémissement convulsif du supplicié, le cri des nerfs rompus au choc de la hache, sont mon plaisir; et le hruit que fait sur les dalles en roulant la tète bouillante dans une mer de sang, tandis

Digilized byüoogk

que la foule féroce voit briller mon front serein sur l’échafaud; ils tremblent^ et je rayonne de joie. Car en moi respire toute la colère des hommes; la cruauté de leurs âmes impies a passé tout entière en moi; j’accomplis et leur vengeance et la mienne; je jouis dans mon horreur.

a Âu-dessus des grands qui foulent la loi sous leurs pieds; les peuples ont vu le bourreau élevé sur les épaules d’un roi ; et quand le roi a expiré le bourreau s’est rassasié, s’estenivré de joie ; et son épouse, ses enfants ont pu remarquer son allé* grosse. Au lieu des ténèbres accoutumées, il ont vu le rire amer se mêler sur ses lèvres à l’éclair sinistre qui jaillissait de ses yeux. Le bourreau, avec sa haine, s’est assis sur le trône ; le peuple tremblant à ses pieds a reconnu en lui le roi des vengeances.

« En moi vit l’histoire du monde, que le destin a écrite avec du sang; sur les pages rouges. Dieu lui-même a gravé ma figure. L’éternité a englouti mille siècles; et cependant la méchanceté retrouve cacore en moi son monument vivant. C’est en vain que, poussé par un vent d’orgueil, l’homme prétend s’élever à la source

(le la lumière; le bourreau présidç aussi les siècles. Chaque goutte qui souille mon visage accuse un crime de plus chez l’homme; et pourtant j'existe encore, fidèle témoin des âges passés; moi que cent ombres irritées suivent toujours par derrière I

« Oh ! pourquoi le bourreau est-il ton père , toi , mon fils , si pur , si gracieux ! Dans ta bouche, un ange prête sa grâce à ton sourire enfantin. Hélas I ta candeur, ton innocence, ta douce beauté , ne m’inspirent qu’horreur.

Femme! de quoi sert ta tendresse à ce malheureux? montre -toi mère compatissante, étouffe-le; ce sera sa félicité. Qu’importe que le monde t’appelle cruelle? veux -tu qu’il entre après moi dans le même chemin? veux-tu qu’un jour il te maudisse? Celui que tu vois aujourd’hui jouer innocemment, pense que tu le verras plus tard criminel et maudit comme moi. »

On admire beaucoup, de l’autre côté des Pyrénées, l’hymue au soleil; la langue espagnole y lutte naturellement de magnificence avec les rayons du jour; les stances s’empourprent des couleurs de l’aube. Au milieu de cet enthousiasme pour la source de la lumière, le poète

âoi

s’interrompt;,}! prévoit le moment où Tardent soleil d’Espagne pâlira et s’éteindra dans la nuit sans lendemain. Le voile noir que le génie du Midi étend sur l’univers vous consterne; où donc est l’espérance pour ces hommes, si jusque sur la face du soleil d’Andalousie ils voient déjà les rides et les ténèbres prochaines?

« Affranchi de la colère divine, tu as vu s’engloutir l’univers entier , quand au milieu des eaux chassées par le bras justicier de Jéhovah, la tempête a mugi sur la face des mers. Le tonnerre a retenti dans les enfers; en tremblant, les ais de diamant de la terre se sont affaissés ; Tabime a frémi; mais toi, cependant, ô soleil, tel que le maître du monde, tu as élevé ton trône sur la tempête et les ténèbres ; ta face a rayonné, et tu as resplendi en paix sur d’autres mondes.

« Seras-tu éternel, inextinguible? jamais ton immense chaudière ne perdra-t-elle sa splendeur? suivras-tu, toujours audacieux, ta carrière à travei's les ruines du temps, monarque indomptable de l’éternité ? Non ! si la mort haletante te suit de loin, pourtant elle est déjà sur tes traces.

U Jouis donc de ta jeunesse et de ta beauté,

ô soleil I le jour épouvantable viendra où le globe s’échappant de la main du Tout-Puissant s’engloutira lui-mème dans l’éternité. Brisé en mille éclats, enseveli pour toujours dans les océans, au bruit des tempêtes infernales, ta flamme pure mourra à son toui% La nuit sombre couvrira le céleste berceau; il ne restera pas même une étincelle de ta lumière. »

Mais quoi I dans cette orgueilleuse désolation, une chose me donne surtout à penser ; je retrouve encore dans le poème le plus complet^ d’Esproncéda le cliquetis accoutumé des squelettes, et la tradition que l’on peut considérer comme la légende de la société espagnole au dix-neuvième siècle. Cette légende que j’ai entendu chanter partout dans la rue, est traitée par Esproncéda avec une énergie qui rappelle la langue de Milton, retrempée dans les brasiers du Midi. Le Don Juan de l’Espagne nouvelle est entraîné sur les pas d’une jeune femme voilée. Il la suit; il descend avec elle une spirale infinie. Bien ne l’effraye. Â la fin, on entend dans le vide un soupir brisé d’amour. C’est le fond de l’enfer. Le jeune

' El Estudiantc. Le iKiuplc connaît celle légende dans le nom de VEttidianl Lisurdo.

cavalier, sans s’effrayer ni s’émouvoir, arrache le voile de la femme qui l’a entraîné. Ce voile de fiancée ne cache qu’un squelette ; au milieu de l’hymne de l’enfer, le mariage de l’Espagnol et du cadavre se célèbre dans l’éternité.

Sur cela, je vous demande encore une fois, ô poètes, quelle est cette femme voilée qui vous attire au son des cloches dans l’ombre des cathédrales; et j’affirme que vous ne remplissez que la moitié de votre mission en variant de mille manières cette histoire de cadavre, sans en montrer le sens. Laisserez-vous votre Espagne descendre la spirale infinie? ne l’avertirezvous pas de ce qui l’attend à ce dernier degré de l’aveuglement et du vertige? pourquoi n’arracheriez-vous pas vous-mêmes le voile du cadavre, avant que l’alliance soit scellée pour jamais? Si la morte était par hasard l’Église, telle qu’on l’a faite, ne devriez-vous pas avoir le courage de le dire franchement et de chercher une autre fiancée à ce peuple chevalier?

Una sordida, horrible calavera La blanca dama dcl gallardo audaz.

Ils disent qu’ils se contentent de plaire et

d’amuser. Mais véritablement le jeu commence à devenir trop sérieux. De grâce, ayez pitié de ce peuple, que, dans un plaisir cruel, vous reconduisez toujours, les yeux fermés, au même endroit sans issue. De cercle en cercle, vous le ramenez aujourd’hui, haletant, au seizième siècle ; puis vous le laissez là, égaré, sans un mot qui lui enseigne la voie. En tournant sur luimême, comment ne prendrait-il pas le vertige et le dégoût de vivre I Bouche béante, il écoute la moindre de vos paroles harmonieuses, il attend la rosée dans son cœur ; il vous demande le verre d’eau qu’on ne refuse pas à l’enfer. Il est à vos genoux, suppliant, comme à ceux des rois ; et vous, pour imiter les rois, vous le renvoyez avec un sourire officiel. Croyez- vous avoir fait pour lui tout ce que réclame la toute-puissance de l’art, si vous lui donnez une fête d’un soir, au milieu des fusées de vos paroles phosphorescentes, qui éclairent l’horizon et laissent son cœur dans les ténèbres ?

Oh! que je me représente différemment aujourd’hui la vraie mission du poète dans le Midi! pourquoi la parole de lumière lui a-t-elle été rendue, si ce n’est pour éclairer l’énigme de ces

races demi-mortes, demi-vivantes qui séjournent au sépulcre depuis troissiècles? quand viehdra-til l’écrivain que j’attends? sans songer davantage à divertir, il descendra dans les limbes de ces nations défaillantes. Soulevant leurs bandelettes, il montrera leur plaie profonde. Il verra, il dira des choses que personne encore n'a vues ni entendues; car, les autres se vantent de la science des livres! mais qui aura plus que lui la science de la douleur invétérée? qui aura habité plus longtemps dans la mort?

On connaît le cri du nouveau-né et le gémissement du mourant : reste encore, sur la terre, à. entendre le cri du ressuscité.

La dure infatuation des écrivains du Nord ne provoque-t-elle pas l’homme du Midi à parler, le front haut, à son tour? Imaginez ce que pourrait devenir la pensée du dix-neuvième siècle, illuminée par les éclairs de ces langues qui scintillent de la Castille au Chili * ? quelle épée

* Je serais bien étonné s'il ne sortait rien de cette petite société enthousiaste du Chili, où le coeur desanciens Indiens vit encore. De jeunes poètes ont ouvert entre eux, l’année dernière , un concours à Santiago ; qu'ils donnent une voix à l'Amérique du Sud, muette jusqu’ici. Ce sent un beau jour. Ercilla est leur poète ; mais il fbut y prendre garde, le grand style n’est pas là. — V Certamen lilerario. Santiago, 184*.

flamboyante pour trancher les nœuds de TEspriti'pour moi^ je ne me figure rien de plus grand que l’àme du monde moderne s’exprimant dans l’idiôme d’Ercilla et de Calderon.

Ne m'opposez pas que votre peuple se refuse à penser , qu’il ne demande de vous qu’amusement^ distraction à ses maux, que tout effort pour approfondir un sentiment, une idée, une légende, est insupportable à cet agonisant.

Calderon n’a-t-il pas montré à la foule les idées les plus abstraites du catholicisme 1 Y a-t-il dans dans la philosophie scolastique une pensée si subtile qu’il n’ait osé afficher dans la poésie ? Osez seulement faire pour votre temps ce qu'il a fait pour le sien. Prenez votre peuple dans vos bras; arrachez-le enfin au cercle maudit, à la ronde des spectres * qui se renoue éternellement autour de lui. Vous le sauverez, et vous aurez l’immortalité par surcroît; jusqu’ici, avouez-le, vous chantez comme les enfants qui ont peur la nuit dans une maison où il y a un mort.

Par une faveur unique, vous avez conservé le rhythme et l’accent du peuple. 11 semble que

' Los eépeclros su ronda empesaron.

dans un temps de démocratie vous avez là un avantage signalé surtout le reste des poètes, qui^ à force de science , se sont fermé l’oreille de la foule. Mêlez-vous donc hardiment au grand chœur de la démocratie moderne. Que cette chaîne électrique, qui passe à travers le sang et l’âme des peuples, arrive jusqu’à vous. Prenez-en une extrémité dans vos mains; vous ne vous plaindrez plus que vous mourez de solitude à Madrid, que l’Espagne n’a pas d’écho, que son soleil se glace. Si vous avez un grand Mort parmi vous , portez-le en terre , et ne le conservez pas plus longtemps sous le dais. Sortez audacieusement de l’enceinte de votre église ; montez sur ses ruines; le monde vous verra, vous entendra, vous touchera par-dessus les Pyrénées.

Parlez donc à haute voix, hommes du Midi.

L’occasion est faite pour vous, le monde se tait. Peut-être que votre parole, gardant une étincelle du soleil inextinguible peut encore réchauffer ou briser les cœurs de pierre et de glace. Jamais pareil silence de sépulcre ne se retrouvera pour vous, une seconde fois. L’Allemagne, qui faisait encore quelque bruit, s’est déjà rendormie sur un signe de son roi fantasque. En France, nous

sommes à la fois, par un miracle insigne, à la ^urse et à confesse. Vous pouvez exhumer en nous voyant le mot funèbre des Mémoires de Saint-Simon. Vers la fin de la vie du roi, ils sentirent le cadavre. Nous voilà muets, immobiles et attentifs comme des morts. Que voulez-vous de plus? on entendrait dans la grande France voler la mouche de l’Escurial. Hâtez-vous de parler; surtout n’attendez pas le bruit du réveil.

TOIÈDE.

Voyez-vous à travers champs, méprisant les sentiers parcourus, ce coche lancé au galop de seize mules ? Dès le premier choc vous croyez que tout l'équipage est brisé? un choc en sens contraire rétablit l’équilibre, et mêle, en rase campagne, le tangage et le roulis d’une mer houleuse. Pourquoi vous plaindre? Cette route barbare conduit à la capitale barbare du royaume des Goths ; dans cette ornière a passé le char de Rrunebaut, lorsque jeune, innocente, radieuse, elle sortait de Tolède pour chercher au loin son fiancé mérovingien.

Bénie soit la posada d’Illescas, célèbre déjà dans le Romancero! C’est là que, voyageurs, Zagals, Mayorals, se remettent un moment de ce naufrage de terre. Chacun s’assied avec sérénité devant un plat de lentilles, sans penser que l’ouragan va renaître. Près des voyageurs s’établissent gravement deux mendiants homériques, barbe d’argent, manteaux longs, sceptres de

bois blanc; rh(5tcssc leur a donne par droit d’aînesse une bonne part du festin. Plus d’un voyageur leur porte secrètement envie, et les regarde de côté ; pour moi, je ne puis comparer la sérénité imperturbable de leurs regards qu’aux rayons du soleil de Castille, dans le solstice d’hiver. La Révolution a passé sans les effleurer au-dessous de leurs escabeaux ; eux seuls sont restés, inviolables, au milieu des guerres civiles. A peine si, lorsque le coche s’est ébranlé pour repartir, ces deux rois pasteurs ont fait un léger salut de la main à la triste caravane.

Elle ne s’arrêtera plus qu’elle n’ait atteint la porte arahe de Tolède. Je note cette première rencontre avec la civilisation musulmane. Rien au monde ne m’a plus frappé que cette voûte des Maures placée à l’avant-garde de l’Afrique. Ce signe de l’islamisme s’élève au bas de la montagne. Je passe et je repasse à cet endroit, comme sous la porte des songes. Les bouffées du désert s’en exhalent; l’encens et la myrrhe de la Mecque me font oublier déjà l’odeur morte des buis de l’Escurial. Tout ce que l’on a entendu dire du génie mauresque de l’Espagne se fixe et se dresse devant vous sur le seuil de l’islamisme. De ce

côté, le Christ; de l’autre, Mahomet. Cette petite porte, entourée de masures espaguoles, a le front menaçant d’un roi maure, prisonnier dans la mêlée.

Dans Tolède, l’éternelle guerre du Coran et de l’Évangile continue jour et nuit; les pierres combattent; les monuments de l’islamisme et du christianisme sont en présence, groupés comme au soir d’une bataille décisive. Voici encore sur le Tage les deux ponts arabes avec la voûte en croissant; déjà la Madone s’est assise au bas des créneaux musulmans. Mais les anges de l’Islam continuent de lancer, dès le soleil levant, une pluie de flèches brûlantes ; quand leur carquois est épuisé, ils détachent une pierre des murailles, pour lapider le chrétien qui passe. Au sommet de la montagne, la mosquée de Maria la Blanca domine l’horizon ; sultane captive qui se cache dans un magasin de fourrages. Elle est restée blanche et incorruptible dans sa misère. L’immense cathédrale jette un dernier défi au génie mahométan. A mi-côte, la petite église de Saint-Jean-des-Rois suspend pour trophées à sa fenêtre gothique les chaînes brisées des chrétiens de Grenade. Les rois

catholiques, Ferdinand et Isabelle, ont gravé à côté des chaînes leurs couronnes en écusson. Hors de l’enceinte de la ville, les statues de don Sanche, Alphonse VIII, vainqueurs des Maures, casque en tête, épée nue, s’embusquent aux défilés. Par les étroites portes d’enceinte, les esprits des mécréants s’enfuient; ils trouvent des sentiers africains où ils disparaissent. Au loin, le sol rouge poudroie comme sous les pas d’une armée. Le Tage, ce doux fleuve des Romances, se trouble en approchant de Tolède. Il prend en passant une âme espagnole ; dans son humeur de torrent, il charrie des ruines.

Comment l’Esprit musulman ne s’obstinerait-il pas à survivre jusque dans les pierres? l’Espagne commence à prendre dans Tolède une face africaine. Quand le roi maure, assis au haut del’Alcazar, voyait autour de lui ces montagnes pelées, ces gorges tortueuses, ce fleuve changé en torrent, la ville serrée dans une ceinture de granit, qui se dénoue sur une oasis, il devait se dire : ce mélange d’Arabie Pétrce et d’Arabie Heureuse est à moi par le droit d’héritage. La terre et le ciel le confirmaient dans son autorité. De

Damas arrivé à Tolède, il retrouvait en toute chose le sceau d’Allah sur une nature pierreuse; point d’ombre, l’air transparent de l’Yémen, une montagne qui se courbe sous les mosquées, comme un chameau chargé au bord d’un fleuve; l’horizon embrasé au loin et qui marque sans doute le commencement du grand désert; dans les ruines des Romains et des Goths, les ruines d’un peuple châtié par la colère céleste, comme le peuple de Tyrou celui de Palmyre. A l’heure où la voix du muézin s’élevait de la mosquée, il n’y avait pas dans la montagne et dans la plaine un seul objet qui ne resplendît d’un reflet du Coran. Des gorges profondes sortait un écho de la caverne de Mahomet. Qui a roulé en monceau ces rochers au bord du ïage? les anges d’Allah, pour lapider les nations rebelles.

Moi-même, lorsque je regardais cet horizon, que de fois, fasciné à mon tour, oubliant l’Europe, j’ai vu au loin une caravane sortir des déûlés , turban au front, cimeterre au vent I Immobile à ma place, j’entendais déjà le cri d’Allah I mais à la vue des clochers gothiques de Tolède, la caravane se dissipait dans l’air. Par

l’effet de l’exorcisme, la caravane était changée incontinent en une troupe d’ânes bridés qui, trottinant sur le pont d’Alcantara, venaient escalader le marché, chargés des herbes et des concombres de la Véga.

Ce genre d’illusion , plus naturel peut-être à Tolède qu’en aucun lieu du monde, m’aide à comprendre le mirage moral qui grandit outre mesure les imaginations espagnoles. Jusqu’ici j’avais méconnu le génie de Don Quichotte. Je le prenais avec tout le monde pour une fiction ; depuis hier seulement, le grand homme castillan m’apparaitdans son aube orientale. La vérité est qu’il ne pouvait naître qu’en Espagne ; parmi nous où rien n’est disposé pour piper l’imagination, ce héros doit passer pour un fou à lier. De l’autre côté des Pyrénées, sa folie est sagesse, ses aventures sont réelles ; et je vous défie de toucher la noble terre de Castille sans le sentir revivre à chaque pas en vous-même.

Dès le premier mot de cette langue grandiose, qui semble sortir d’un porte-voix, comment ne pas vous redresser et prendre au moins cinq ou six coudées de haut ? Pauvre raison humaine , comment résister à ce monde de théâtre.

âlo

que la nature, l’iiistoire, élèvent constamment autour de vous, sur de magnifiques tréteaux?

Dieu qui fit l’Espagne semblable à l’immense Orient, est le premier inventeur du roman de Michel Cervantes; et l’homme amusé, trompé, berné par cette perspective lointaine, est ici entre ses mains l’éternel Chevalier de la ïristc- Figure. Partout, à distance, l’Asie, l’Arabie apparaissent avec leur grandeur incommensurable. Amusé par ce leurre, vous cheminez sur votre humble Rossinante, jusqu’à ce qu’au delà de ce mirage vous reconnaissiez et palpiez l’Europe dans son génie trivial.

Je découvre à l’borizon le désert, l’infini, une ville idéale qui scintille sous un ciel d’émeraudes. Avançons, mon fidèle écuyer. Déjà le palais des péris s’est changé en un magasin de douanes nationales. Grimpons à travers les petites rues tortueuses de Tolède; elles résonnent encore, si je ne me trompe, du cliquetis des rapières féodales. Que de palais ! que d’écussons ! que de portiques ! que d’armoiries appendues ou gravées aux portes I Certes, voici le moyen âge de la Table ronde, tel que je l’ai toujours cherché. Entrons chez les Amadis.

Ciel ! une mandoline a résonné à ce balcon vitré que l’art mauresque a découpé en forme de prisme. Ou je m’aveugle singulièrement , ou il cache sous ses rideaux de soie une beauté incomparable, qui, jusqu’à ce jour, s’est dérobée à la lumière, et a vécu dans l’attente de ce moment unique. Mais quoi ! le portique féodal conduit à un poulailler; cet autre, à uuc étable. Par la méchanceté des Esprits noirs qui me poursuivent, le seuil passé, la féerie a disparu . Où j’entendais la romance d’Églantine, d’Yseult, de Carmen, de Dolorès ou de Zaïda, reste un troupeau de chèvres qui broutent, dans la compagnie de l’ùne de Sancho , l’herbe menue d’une cour dévastée. Le palais est un taudis.

Revenons sans perdre courage à mon hôtellerie. Heureux augure ! c’est celle des Chevaliers, de los Caballeros. Faisons donc résonner nos souliers ferrés en guise d’éperons sur les dalles. Je laisse derrière moi, au milieu de la cour, la citerne du désert. Sous des galeries arabes, une eau pure circule dans de petites rigoles de marbre, ainsi qu’il est écrit dans le Coran. Une toile blanche, sans doute tissée par les filles de Mahomet, m’ombrage du soleil de la Mecque. Quel

appartement vaste et digne I quelle simplicité grandiose! point de meubles; à peine un lit; mais une haute porte à vitraux que j’ai brisée par mégarde. Le repas frugal, ainsi qu’il convient à un preux, se fera longtemps attendre.

Venez donc, ô mes chères hôtesses, nobles châtelaines, perles tombées de la couronne de Castille! prenez place sur ce banc de noyer.

Votre costume est humble, mais votre tête est royale. A vos cheveux d’ébène, à la flamme de vos yeux en amande, à ce sourcil peint par une fée, je vous ai reconnues pour les descendantes du roi maure Miramolin. Parlons un peu des croisades et de la bataille de Las Navas, où vingtcinq chrétiens coupèrent la tête de trois cent mille de vos parents.

Impression qui tient du rêve ! Dans ces ruelles blasonnées, sépulcrales, où gît le moyen âge, un seul bruit se fait entendre, vif, éclatant, capricieux, celui des Romances populaires. Que fait Tolède, la reine découronnée des Deux-Castilles, qui se penche, en désespérée, sur les gouffres du Tage? Ne craignez pas qu’elle se précipite dans l’abîme ; elle chante. Dans les endroits les plus déserts, une femme s’assied au soleil, sur la

poussière blanche des palais, des couvents, des églises. Elle regarde un vieux pan de mur. A son insu, cette poussière héroïque lui parle, l’inspire, la jette dans une sorte d’extase. Tant que le jour dure, elle chante des lambeaux d’air fantasque, qui tiennent des caprices du feu follet. Tolède vit pour moi dans l’impression de ces mélodies exhalées des ruines chevaleresques. Pas un carrefour d’où je n’aie entendu sortir une de ces éclatantes fusées de voix.

Je me rappelerai toujours le chant radieux des galériens sur le pont Saint-Martin ; leur travail forcé était, il paraît, de chanter à pleine poitrine, et ils s’en acquittaient en hommes à qui la vie est légère. D’autres voix leur répondirent des deux côtés du Tage, pendant qu’euxmêmes s’accompagnaient du bruit de leurs chaînes, en guise de cymbales et de pandéros. Que disaient-ils? je ne sais. Les paroles n’arrivaient pas jusqu’à moi ; mais je sentais que de vieilles légendes passaient dans Tair, que les revenants sortaient des tombes, que les Esprits des hidalgos chevauchaient sur des ponts invisibles. Don Sanche, Padilla, le roi des Maures Abdallah, se montrèrent un moment, en linceul, au haut de TAlcazar et de

Digilized by GocJgl

la cathédrale. Alors les galériens continuèrent avec frénésie de frapper leurs fers en cadence. A ce bruit funeste, l’Espagne entière répondit en chantant et traînant, des Pyrénées à Cadix, une chaîne sonore au bord d’un fleuve de sang. Je voulus crier : Brise-la, et nen fais pas une cymbale. Mais personne n’entendit ma voix; elle alla se perdre avec la joie sinistre des Presidior rios dans le bouillonnement du fleuve; un peu après, je me retrouvai seul, sans savoir comment, à la porte de la cathédrale.

Au milieu de la mêléede deux civilisations, la cathédrale^ s’élève comme un cantique de victoire. Il est certain que le gothique d’Espagne respire le triomphe et la conquête. Cette architecture qui, dans tout le reste de l’Europe, représente le sépulcre du Calvaire, marque en Espagne la gloire du Christ vainqueur d’Allah. A mesure que l’Islamisme se retire, une cathédrale s’élève dans le sang d’un champ de bataille. L’itinéraire du Christianisme est marqué de Burgos à Séville par ces trophées de pierre.

‘ Voir lie préojeiix détails dans une année en Espagne, parM. Charles Didier.

Les chapiteaux gothiques se ceignent de lauriers; les tours portent des couronnes.

En France^ en Allemagne ^ en Angleterre, rÉglise du moyen âge, c’est le deuil éternel. En Italie, le luxe de l’art moderne va jusqu’à effacer l’impression religieuse du passé; d’ailleurs le gothique n’a jamais pu y prendre profondément racine. L’Espagne est le seul pays qui ait concilié l’austérité des nefs du Nord avec la splendeur païenne du Midi. Sur la face macérée du moyen âge elle a jeté le linceul de pourpre de la renaissance. Imaginez Notre-Dame de Paris couverte de l’or des Incas et des Caciques , un mélange de religions et de dieux opposés, l’ascétisme de la cathédrale, les treillages et les jalousies de marbre de la mosquée , la magnificence du temple du Soleil, Cologne, Damas, Mexico subitement rapprochés dans une légende de pierre.

Vous diriez que sous ces voûtes ont été réunies, avec le butin des deux Indes, les prémices de la monarchie universelle, et que l’âme de l’empire de Charles-Quint respire dans cette alliance forcée du Nord et du Midi. De tout cela résulte quelque chose d’immense et de monstrueux, où les extrémités du globe se

joignent pour fêter l’Alleluia du catholicisme espagnol. C’est même le seul endroit du monde où vous sentiez confusément l’unité de cet empire sur lequel le soleil ne se couchait pas. Si le génie de la vieille Espagne est tout entier rassemblé quelque part, depuis les conciles des Goths jusqu’aux juntes de 1812 , c’est assurément là. Tolède est l’âme du monstre ; Madrid n’est que la cour, lacorte.

Une de ces pages à la fois sombres et embrasées de Calderon, de Louis de Léon, dans lesquelles le mysticisme chrétien, tout chargé des couleurs de l’Arabie et du Pérou, nage dans un ciel de rubis, donnerait seule l’idée de ce moyen âge vêtu de pourpre et de porphyre. Peut-être est-ce en priant sous ces voûtes que sain te Thérèse a conçu l’image du château de diamant où l’âme pénètre par sept enceintes ; car le dieu espagnol se cache, à l’exemple d’Allah, sous plusieurs enceintes de jalousies gothiques.

Froide comme le Golgotha, brûlante comme la maison du Soleil, ascétique et pompeuse, n’estce pas là l’âme de l’Espagne ? n’oubliez pas surtout l’orgueil et la joie du triomphe. Au milieu des débris des Maures, les anges et les saints

dans les tours, les rois et les barons couchés dans les chapelles, et la dalle usée que je foule en entrant, crient jour et nuit à Tolède, comme l’archevêque Rodrigue, dans la bataille de Las Navas ; Victoire I victoire ! Te Deum lavdamus!

Autour du chœur, j’ai remarqué sur des colonnettes un troupeau de petits sphinx de porphyre, qui chaque jour jettent une énigme au chanoine paisiblement assis dans sa stalle. Fatale énigme I Ces sphinx gothiques finissent aussi par dévorer ceux qui ne la devinent pas. Dans la sacristie, on m’a montré les tètes coupées de plusieurs saints du moyen âge ; reliques d’un christianisme africain qui semblent fraîchement rapportées d’un champ de bataille des Maures.

Presque toujours, j’étais seul dans l’église. A l’heure de l’office du soir, deux ou trois ombres seulement s’agenouillaient dans l’immense nef. Le clergé espagnol n’a rien emprunté encore de la mignardise du nôtre; il a conservé dans le culte la rudesse du moyen âge. Des voix de pierre chantaient là jusqu’à la nuit pour le peuple de pierre, couché dans les chapelles. Les paroles de la liturgie prenaient un sens particulier. A travers les vitraux , le croissant delà lunes’empour-

Digilized by GocJgle

praitdesang; il semblait que les moHs chrétiens exorcisaient les Esprits renaissants de l’Islamisme. En l’absence des vivants, les spectres des deux cultes se prenaient froidement corps à corps; et ces trépassés se disputaient, autour de moi, l’ombre éternelle.

Page 1