LES BRIGANDS! DEBEMOS GRACIAS A DIOS
Paraissez, NavaiTois, Maures et Castillans!
Venez tous. Esprits noirs, qui ne savez que mordiller dans la nuit, gens au cœur dur, en robe courte ou longue, Capitans et Matamores de Revues, Docteurs sans pitié , Écoutez cette aventure! et s’il vous reste, par hasard, une fibre sympathique, réveillez-Ia à ce tragique récit.
3’avais toujours pensé que si je devais faire connaissance avec l’une des espèces de brigands dont la classification forme une des richesses de la langue espagnole, cotte rencontre devait
avoir lieu d’abord sur les bords enchantés du Tage. Il m’était même arrivé de fixer d’avance, avec une stratégie dont je m’honore, ce point sur la carte , entre Tolède et Aranjuez. Mon opinion se fondait sur ce que cette vaste plaine , entièrement dépeuplée , étant un des domaines de la couronne, jouit, à ce titre, du privilège royal de nourrir les plus rusés et les plus nombreux bandits de la Castille et de l’Estramadure. Je savais, de plus, que je devais être seul dans ce trajet, les habitants aimant mieux se détourner de trente lieues, par Madrid, que parcourir ce champ de fleurs. En conséquence, je me remis à l’expérience du seigneur Lorenzo de Uriza, le priant de m’envoyer le lendemain, à ma porte, la meilleure caballeriaàvi royaume de Tolède, pour brûler au galop huit ou dix lieues d’embuscade.
Le lendemain , au lever du jour, de violents coups de pied ébranlaient la porte voisine de la mienne. Celui qui me donnait cette aubade s’était trompé de chambre. Cette méprise retarda le départ de quelques minutes, et ces minutes décidèrent de mon sort. Voici comment.
Au lieu des chevaux piaffant, annoncés par Don Lorenzo, je trouvai, sous la galerie arabe.
Rossinante attelée une calessine. Que la pauvre béte me parut changée depuis trois siècles!
Cette calessine à une seule place, tendue de damas et frangée de soie , portait en outre à l’arrière une scène de bergers peints en bleu sur un fond d’or. Avec toute cette coquetterie, coche et attelage dataient du règne des rois catholiques. Mon compagnon, jeune Tolédain, s’assit sur le brancard ; pour donner moins d’otage à la fortune, il s’était avisé de se mettre à peu près à nu. L’attelage releva un moment sa plume de coq; laissant aux prises le gothique avec le mauresque, nous entrons au pas dans les Despoblados.
Je me souvins de la romance :
Fleuve du Tagfe ,
Je fuis tes bords heureux.
Rien ne me parut moins heureux que ces flots pâles qui se dérobent sous les maremmes. Le Tage de Castille est loin d’être le fleuve sonore de Camoëns ; il ressemble, à travers les landes, à la jeunesse des grands poètes, qui se traîne languissamment dans l’obscurité avant d’arriver à la mer de gloire.
Le jour était on ne peut plus mal choisi. C’était le dimanche de Noël : la solitude en était encore augmentée, les Espagnols s’abstenant de tout voyage pendant les jours de fêtes. Tout alla bien, néanmoins, tant que nous restâmes dans le pays ouvert . Quelques lapins seulement, dont ces landes abondent, sortirent deleurs embuscades et vinrent nous narguer, en relevant leurs moustaches blanches de rosée, à l’entrée de leurs terriers : du reste, la paix de l’âge d’or dans ces vastes pacages. Tout à coup, à l’endroit où les hauteurs forment un coude et serrent le fleuve, un cri : les brigands / los ùandoteros / sort de terre. Une femme effarée fuit à toutes jambes. Je regarde I je vois un groupe d’hommes gravir la montagne, dans un nuage de poussière. C’était une troupe de huit bandits à cheval qui^ depuis le matin, s’étaient tenus en embuscade sous un pont que je devais traverser, à moins de deux cents pas de là. A la fin, la patience leur ayant manqué, ilsvenaientdesejeter sur trois voyageurs que le hasard avait mis devant moi ; ils les enlevaient sans façon dans la montagne pour les rançonner jusqu’au sang.
Debemos gracias a Bios ! s’écria mon Tolédain en se jetant à terre. Je traduisis de grand cœur en
moi-môme cette invocation; et j’y ajoutai même, en pensée, un petit ex-voto de marbre sur le bord du chemin. Mais les moments pressaient. Que faire? rester, reculer, avancer, était également difficile. Nous tînmes conseil. Je jugeai qu’après cet exploit, les bandits devaient songer à se retirer avec leur proie dans leur caverne, et qu’il fallait profiter du moment pour traverser rapidement le défilé. Heureux si la mule n’eût pas été d’une opinion précisément contraire, et qui ne céda qu’à la force ; c’est au pas immuable de cette bête obstinée que nous dûmes parcourir les quatre ou cinq lieues qui nous restaient. Les yeux fixés sur les hauteurs, nous nous attendions incessamment à voir fondre sur nous la cavalcade. Une fois, le Tolédain me montra une tête d’homme caché dans la lisière d’un hallier.il en sortit un cavalier, une longue rapière au côté, un chapeau à grands rebords battant sur les épaules, dans l’admirable accoutrement des chevaliers d’aventure de Salvator Rosa. Ce matamore nous apprit qu’il avait, de par la reine, charge de garder l’horizon, lequel, grâce à lui, jouissait d’une parfaite sécurité. Les bandits, assurait-il, avaient repris, à la lueur de son épée, le chemin de l’Estrama-
dure. Cependant il jugea à propos d’opérer sa retraite dans une compagnie aussi respectable que la nôtre ; ce qui nous ménagea avec son escorte une entrée triomphale sous les arbres majestueux d’Aranjuez.
Telle est, cher lecteur, ma première aventure; je ne sais si tu en approuves la conclusion ; sans doute, tu penses qu’un séjour prolongé dans la caverne de ces bandits eût offert un dénouement préférable, jusqu’à ce que tu m’eusses apporté ma rançon.
Quel que soit le motif de ton jugement, innocente curiosité ou malicieux désir de te délivrer d’une voix importune, tu ne t’offenseras pas si dans cette unique occasion j'adopte une opinion littéraire absolument différente de la tienne ; et tu me permettras de goûter un moment sans regret la fraîcheur des bosquets,- dans les jardins classiques de Philippe V, au bruit des cascatelles du ïage.
ÜNE CONVERSATION EN TRAVERSANT lA MANCHE.
Encore un champ de bataille où les Français
ont vaiacu ! Occana ! plateau sans limites, vide et stérile. Le soleil qui commence à poindre ensanglante la chaumine comme un feu de bivouac. J’entends à mes côtés un long soupir et ce mot prononcé bas : Trahison ! Les cœurs se serrent autour de moi, les conversations tombent; dans le silence qui suit, l’année 4 8^ 0 reparaît, trainantsur la route ses files de prisonniers hâves, nus, pestiférés. Un vieux berger seul est debout, appuyé sur son bâton, au milieu de ce champ maudit par tout bon Espagnol.
Deux heures après, les longs bras d’un moulin à vent s’agitent dans la plaine ; le géant de Don Quichotte nous ouvre, sans coup férir, les portes delà Manche. Sur les fronts de mes compagnons passe un rapide éclair ; nous respirons tous plus librement.
La maison de Sancho Pança n’a ni balcons, ni jalousies. Elle s’assied massivement au bord du chemin, comme un proverbe banal; en passant, Dona Teresa me donne un verre d’eau qu’elle me fait philosophiquement payer au prix de l’élixir de longue vie. Au loin, la terre ressemble au paysan espagnol. Nue comme lui, elle s’étale au soleil dans son manteau troué d’ivraie.
Elle est silencieuse comme lui ; nul ramage d’oiseau^ nul babil de ruisseaux ni de feuillage. Sobre comme lui; la rosée seule la fertilise. Indépendante comme lui ; ni fossés, ni haies, ni barrières : l’égalité est gravée sur sa face. Comme le paysan ne reconnaît que la souveraineté de Dieu, de même sa terre ne s’incline qu’aux pieds des rochers éternels de la Sierra Morena. Dans tout le reste de l'horizon, pas un seul manoir, ni une ruine féodale ne la domine ; elle ne permet pas à un seul donjon de la couvrir d’une ombre outrecuidante.
« Après tout, dit la même voix qui avait si profondément soupiré sur le champ de bataille d’Occana, la France est un grand peuple. Ce qui me surpasse, le savez-vous? c’est qu’il s’y trouve des hommes qui osent tirer sur un roi. Il y a là une grandeza qui confond; où la retrouverait-on ailleurs? Nation inconcevable, si le ciel la bravait, elle tirerait, je crois, sur Jésus-Christ luimême. »
Celui qui renouait d’une manière si gracieuse la conversation était un vieil officier que la chute d’Espartéro rendait malgré lui à la vie champêtre. Il ne rapportait que son épée dans ses mon-
(agnes de Lorca. Singulière figure de méconteuL petits yeux caressants de loup sur une face cuivrée de soldat d’Ânnibal ; bonne figure au fond^ et qui de la voix la plus douce tenait les propos les plus africains, sans avoir l’air d’y songer, Il comptait bien que son épée, dégainée depuis cinquante ans, ne pendrait pas longtemps au croc obscur de son pueblo.
« Quoi qu’il arrive, reprenait son voisin, j’ai du moins avancé une affaire d’importance. Figurez-vous, qu’à Cordoue j’ai pour homme de confiance le meilleur bandit de la contrée; il a bien tué quinze hommes à ma connaissance; avec cela le meilleur cœur du monde. Je ne confierais pour rien à nul autre ma femme et mes enfants quand je les envoie à la campagne. Il a de plus toujours deux chevaux muy nobles à mon service, dans le cas où je serais compromis auprès du chef politique. L’été dernier, cet homme de bien se trouvait d’aventure avec un autre bandit, qui retint le butin. Mon homme ne dit mot ; on arrive à une fontaine ; il metpied à terre, dégage son tromblon sous son manteau, et vous dépêche à bout portant son compagnon qui buvait tranquillement au fil du ruisseau. J’ai
fait valoir cette action dans les bureaux. Je rapporte son induit, et, par-dessus le marché, la promesse d’un emploi convenable dans la lo/ene nationale. »
Si les deux premiers interlocuteurs représentaient ce qu’il y a encore d’indiscipliné dans les classes cultivées, en revanche, le seigneur Rodriguèz résumait dans son honnête personne tout le désir d’inertie, de despotisme éclairé qui envahit la bourgeoisie naissante. Il occupait, au fond de la carriole, la place d’honneur, sans jactance. Les aveux de ses deux voisins étaient évidemment fort pénibles pour lui. Ce digne négociant de Grenade étendait un voile de soie sur toute l’Espagne ; il détournait mes yeux des croix de meurtre ou miracles andalous, des pauvres en haillons, des masures, des despoblados; il avait en vérité fort à faire. Si je l’eusse écouté, depuis l’avénement des moderados toute la Péninsule dormait sur des roses.
En face de lui était un avocat boiteux, encore jeune, l’air très-noble. Singulier homme de procès I depuis sa thèse, il n’avait plaidé que le mousquet à la main dans l’armée de la Foi. Couvert de blessures, il quittait décidément le har-
nais pour les dossiers; il semblait sortir d’un, songe. « Mais encore une fois, disait-il, seigneur Rodriguez ! la Révolution n’a pas de but, nous avions l’égalité; que pouvions-nous demander davantage ? »
Ces hommes qui représentaient tout ce que l’Espagne renferme de plus violemment opposé, conservaient entre eux les habitudes les plus cordiales; je dois même dire à l’honneur particulier du seigneur Rodriguèz, qu’il n’épargnait rien dans la vue de faire oublier le triomphe de son parti, étant toujours prêt à pacifier la discussion en distribuant avec magnificence à chacun de nous une croûte de pain pierreux, ou quelques noisettes, dont ce sage des sages s’était abondamment pourvu.
Il y avait aussi à l’arrière de ce groupe un paysan que le progressiste me dépeignit d’abord comme un des cancres les plus rétrogrades du siècle; car il demandait avec anxiété s’il était vrai que l'innocente reine allait au théâtre. Ajoutez un étudiant en théologie près des escopétéros, et je ne sais comment égarée dans ce chaos, une jeune comtesse, qui apparaissait par intervalles ; placée auprès du mayoral, elle semblait l’étoile
qui entrainait ce petit monde après elle. 11 roulait, cahoté, comme la société espagnole, à travers la plaine poudreuse et les précipices de la Sierra Morena. A rhôtellerie de las Cardénas, il arriva quelque chose de significatif. Cette compagnie, demi-moulue, s’était étendue sur les carreaux afin d’y passer la nuit. Chacun s’était emparé d’une couverture de mulet et d’un banc pour Y poser sa tête. Peux seuls personnages ne purent trouver place; je vois encore le théologien et l’avocat absolutiste errer sans espoir dans la chambrée; ces deux représentants du passé avaient l’air de dire à la société espagnole, comme Macbeth : < La table est pleine. »
Quant à toi, lecteur, qui nous a accompagnés jusqu’ici, il n’y a pas dans ce taudis une seule place digne d’un esprit tel que le tien. Puisque tu n’es qu’une pure intelligence, sache au moins en profiter. Vois 1 sur ce seuil de l’Andalousie, les étoiles brillent comme des clous d’or, en relief, à la voûte du ciel. Fais une promenade de nuit avec tes confrères les esprits, pendant que nous ranimons ici nos forces, par un sommeil souvent interrompu. Mêle-toi à leurs boléros nocturnes, toi qui n’as à redouter ni les voleurs, ni les
loups errants. Cette ombre gigantesque qui touche au firmament, c’est la crête de la Sierra Morena. Mais le mot est plus effrayant que la chose; à peine le premier contrefort est franchi, qu’une autre monde plus chaud se déroule. La nature se hérisse et sourit en même temps ; l’horrible défilé s’ouvre à Sainte-Helena, à la Carolina, sur le jardin de l’Andalousie. Des plantes inconnues envoient déjà à ta rencontre les exhalaisons de l’Orient. Ne sens-tu pas, autour de toi, les génies aériens, tes compagnons, qui t’apportent dans d’invisibles cassolettes les parfums des mosquées disparues ?
Te voilà à deux pas du champ de bataille de Las Navas où l’Islamisme d’Europe a été brisé pour jamais. Quel silence sur ces noirs sommets après le duel de deux mondes I Fendant les trois jours qui ont suivi, les flèches arabes ont suffi à alimenter d’immenses bûchers sur ces cimes.
Marche d’un pied léger; car chaque brin d’herbe couvre la sépulture d’un esprit. Si tu as peur de la mêlée des mécréants, abrite-toi dans les châteaux d’Espagne qui se dressent de terre, dès que la lune les évoque en, frappant son bouclier d’argent; ou plutôt, reviens à ma voix,
sans t’égarer avec les morts. Déjà j’entends le raayoral qui, contrairement à ses promesses, réveille ses mules deux heures avant le lever du soleil.
BAILEIH.
« Rien n’est changé dans \çpueblo, dit avec gravi té, en se parlant à lui- même, le vieil officier, au moment où nous atteignions une bourgade éparse dans une prairie. En face de ce palmier , le beffroi de cette petite église et sa cloche découverte me rappellent quelque chose. — Que voulez-vous dire? repris-je, soupçonnant la réponse. — Hé bien I oui! hier Occana, aujourd’hui Baïlen. L’un vaut l’autre, tenez! n’en parlons plus, et fumons ensemble ici un cigare , sans rancune. »
Mes autres compagnons gardèrent le silence ; mais leurs yeux rayonnaient.
Sous un soleil éblouissant, je vois miroiter des maisons blanches de neige; chacune d’elles a ses fenêtres enfermées de noires cages de fer ;
ce qui donne à ces cabanes un aspect tout à la fois tragique et radieux. Au bout d’une ruelle déserte, où se traîne un ruisseau de fange, un groupe de paysans aux longs chapeaux andalous s’arrête; ils portent encore les longs hoyaux dont ils ont pourchassé une armée prisonnière. L’air tiède vibre à mes oreilles, du tocsin de 4808. Dans les prairies, les petites feuilles des pâles oliviers tremblottentà un souffle insensible, qui sembles’exha- 1er de terre comme la respiration des morts. Premier village d’Andalousie ! Fourches caudines de la France! seul champ de bataille où l’honneur soit resté I Dix-huit mille Français ont posé ici les armes, en rase campagne, devant un ramassis de paysans et de recrues.
Napoléon avec le bruit de cent victoires n’a pu couvrir le tocsin de cette petite cloche fêlée, qui continue de tinter à travers les prés et les vergers. Des millions d’hommes sont morts pour racheter ce qui a été perdu ici en une heure. Au milieu des fêtes de l’Empire, ce clocher à huit faces se dresse comme le signe de Dieu dans la - Fête de Balthazar. Les victoires continuent; mais • le défaut de la cuirasse a été trouvé ; ce jour de 4 808 prophétise 4 84 4 . Derrière le char triom-
phal de l’Empire, une voix de mort crie incessamment Bailen I Baïlen ! et rien ne peut l’étouffer. Pas une ville d’Espagne, ni un village qui ne prétende devenir un autre Baïlen. Ce nom tragique passant au delà des Pyrénées, l’Autriche, la Prusse, la Russie, le cherchent à leur tour chez elles, à Wagram> à Eylau, à la Moskowa. La guerre devient éternelle; Baïlen appelle Waterloo.
Journée inouïe ! le 49 juin J 808, à trois heures du matin, le général en chef de l’armée d’Andalousie, Dupont, arrivait avec neuf mille hommes sur ce plateau d’oliviers, à une demi-lieue du village ; il venait y rejoindre le reste de ses troupes, et se réjouissait d’avoir dérobé une marche à l’armée espagnole, laissée derrière lui, de l’autre côté du pont d’Andujar. Dans les ténèbres ses soldats en marche se heurtent contre un peloton. C’étaient vingt-cinq mille Espagnols de nouvelle levée ; ces conscrits avaient eu l’audace singulière de passer le Guadalquivir, et de se jeter entre les deux corps français pour couper la retraite du général en chef. Dupont voit le danger; il se déploie sur-le-champ des deux côtés de la route, et commence l’attaque : il rompt la première li-
gde. Ses dernières réserves arrivent ; il charge trois fois sur trois colonnes ; les paysans espagnols tiennent ferme. Derrière eux était l’enthousiasme de la Junte de Séville.
A onze heures^ la chaleur étant excessive, Du* pont fait demander une suspension d’armes. Soldats, officiers se couchent sous les oliviers, s’endorment ou se dispersent pour chercher uü filet d’eau. Chaque moment aggrave le sort de cette armée, assise au milieu de ses morts, qu’un soleil cuisant commence déjà à putréfier.
Les généraux même, couchés sur la terre, ne se parlaient plus *■ . C’était un silence de pierre qui contrastait avec les cris de vengeance que poussaient les ennemis en resserrant de plus en plus le cercle. Il y avait aussi cette différence que le corps français était comme enchaîné sur la grande route, par cinq cents voitures de butin ramassé dans le pillage de Cordoue, tandis que les Espagnols, restés nus, avaient tous leurs mouvements libres. Quelques-uns des chefs avaient laissé leur cœur dans leurs fourgons.
* Le général Mareacot déclare qu’ayant passé toute la nuit couché sur la terre auprès du général Dupont, ils no se dirent pas un mot l'un à l’autre.
Dupont, d’après le conseil de Marescot, interroge les chefs de corps sur les moyens de rengager le combat. Deux généraux déclarent que l’infanterie est à bout, un troisième, que la cavalerie pourrait tout au ^\as fournir une faible charge. Sur cette réponse, le général en chef, tout brave qu’il était, manquant de hardiesse d’esprit, se juge perdu; il demande à capituler.
Que n’a-t-il tenté du moins d’abandonner cette funeste grande route, le soir ou la nuit, et de percer en une seule colonne serrée, sur une des ailes, à travers champs ! J’ai parcouru cet intervalle; le terrain ne lui eût offert par lui-même aucun obstacle. « Il ne connaissait pas les lieux ! il les croyait impraticables! » Soit! Ce qui reste après tout inexcusable, est de n’avoir pas recommencé l’attaque, à tout prix, ce même soir du J 9, quand, à moins d’une lieue, il entendit le canon sauveur de Vedel qui, brûlant de réparer sa faute, venait en force le dégager avec dix mille hommes. Le corps espagnol, pris en tête, en queue, déjà entamé, ne pouvait résister.
Lié par sa capitulation hâtive. Dupont envoie à Vedel victorieux l’ordre de cesser le combat, de rendre ses prisonniers, de déposer les armes. Ce
qui fut exécuté aveuglément. La capitulation aussitôt violée les généraux seuls et quelques officiers d’état-major revirent la France; le reste, officiers et soldats , alla , jusqu’au dernier homme, mourir de faim et d’avanies, sur les pontons de la patrie de Hudson-Lowe.
Je me souvenais d’avoir lu, dans la lettre manuscrite du général Dupont à Berthier, la phrase suivante : « Nous nous trouvions au mi- « lieu des montagnes impraticables de ta Sierra « dans la situation d’une armée assiégée. »
D’après cela, j’avais toujours pensé expliquer à mon tour cette journée par l’aspérité des lieux. Quel ne fut donc pas mon étonnement, lorsqu’on étudiant le pays, de l’IIerrumblar au Guadalquivir, je ne vis partout qu’une plaine ondulée, ou de petits mamelons à pente douce, çà et là clair-semés d’oliviers, qui de tous côtés ouvraient, comme en un verger, des avenues et des issues naturelles I Si ces dix-huit mille hommes eussent été taillés en pièce, du moins l’ennemi eût senti le contre-coup. Mais aller obscurément, sans défense, rendre les ar-
* Parle général Costanos; le Gouvernement fiançais vient de lui envoyer la gland’ croix de la l,égion-d’Horm('.ur.
més et se coucher sur le Ut d'avanies^ voilà qui tenait du prodigel A ce signe, l’Espagne reconnut la main de Dieu ; sa guerre sacrée commençait par un miracle
Une nouvelle faiblesse serait, chez l’historien, d’excuser cette journée; autant vaudrait apprendre à la recommencer. Ils avaient chaud ! et le soleil ne luisait-il pas aussi sur les Espagnols? Ils étaient entourés ! les Espagnols ne l’étaient-ils pas, avec plus de chances contraires, puisqu’au moindre échec, ils étaient rejetés et noyés dans le Guadalquivir ? Ils avaient faim*, n’ayant pas mangé depuis la veille au soir à Andujar ! Que ne mangeaient-ils, comme à Mayence, les chevaux des fourgons gorgés d’or? L’inanition morale les a tués bien plus que la faim du corps. Cette heure rapide était de celles où le soldat vit de l’âme des officiers; pourquoi les généraux ne l’out-ils pas soutenu, au moins pendant une matinée,
' Depuis ce jour, Joseph, le roi des Espagnes et des Indes, ne fut plus pour elle que Josépillo.
• On a écrit que les troupes de Dupont étaient exténuées de quinze heures de marche. Parties d'Andujar à neuf heures du soir, arrivées sur le champ de bataille à trois heures du matin (Dupont, dans sa »tefinse, dit deux heures), cela fait six heures d*une marche de nuit sur sine bonne route, et non pas quinxe.
Digilized by GocJgle
<le ce levain d’honneur ^ qui avait tant de fois troinpé la faim et la soif dans les campagnes du Uliin et d'Italie ? Les Espagnols avaient dérobé aux Français l’àine de leur révolution; patrie, indépendance, liberté, avec ces paroles que nous leur avions apprises, ce sont eux qui firent le miracle. L’affaire d’Espagne a commencé politiquement par une usurpation, militairement par une indignité; Baïlen a été le châtiment de Rayonne.
Puisqu’il faut que nous buvions cette lie, j’aime mieux laisser parler à ma place un poète espagnol qui a tenu l’épée dans cette guerre, le duc de Rivas. Le morceau suivant, où revit l’enthousiasme de 1808, exprime avec plus d’exactitude qu’aucun document officiel le caractère des lieux et l’impression populaire qui a suivi cette journée. A cette liauteur de l’âme, les ressentiments humains n’arrivent ])lus, ne blessent plus personne. L’orgueil d’un peuple
• Honneur ! qu’est-ce que cela? Je viens de voir (et c’est à peine si j’en crois mes yeux), une statue élevée dans Versailles à l’iioinine qui a montré à l’armée russe le chemin de la France. Une statue érigée itar le Gouvtu nement du roi de Juillet à Moreau que la Providence a tué d’un boulet français dans les rangs ennemis! Je n’ai rien à ajouter; la parole manque.
disparait dans l’émotion religieuse. Après la fureur d’une nation, il reste l’étonnement, l’action de grâces, un calice de sang offert à genoux au milieu d’un champ d’oliviers. Rien ne ressemble moins à la joie haineuse des poètes allemands après Leipsick. Dans la pensée de l’Espagnol, ce n’est pas l’Espagne, c’est Dieu qui a vaincu la France. Les hommes se retirent pour laisser voir la Providence ; et le châtiment tombe de si haut, qu’il grandit ceux-là même qu’il immole.
« Bailen! nom magique! quel Espagnol, en te prononçant, ne sent pas dans son cœur la lave brûler I
« Bailen! la plus pure gloire de ce siècle a élevé son trône au milieu de tes champs !
« Bailen ! dans tes vergers d’oliviers, tranquilleset solitaires, sortes muettes collines, au bord do ton ruisseau , sur tes prés , le Dieu trois fois Saint a placé son trône inflexible ; il a juré l'indépendance éternelle de l’Espagne ! »
« La voix de Dieu a prononcé ; — il est obéi. La troupe des vaillants, couverte d’acier, les grenadiers invincibles, les chevaux belliqueux, les bronzes loniianis, les chefs intrépides qui
nii
s’étalent ouvert un dieoiiu l'acile par-dessus les crêtes du Mont-Cenis, et du Saint-Bernard,
« Ceux qui avaient humilié les Ilots de la Vistule et du Danube, de la Meuse, du Rhin et de l’Arno, ne peuvent gravir* la douce pente de la douce colline de Baïlen, ni trouver un gué dans le petit ruisseau de l'Herrumblar.
« Et ceux qui avaient traversé des mers de feu, renversé des murailles de baïonnettes n’osent résister au fer des conscrits, à l’espingole, des paysans.
« Ilss’agitent, ils se fatiguent en vain. Hommes et chevaux reculent en roulant sur la terre.
« Et les aigles altières, aux plumes sanglantes, abaissent leur vol, jusqu’à se perdre dans la fange.
« Et les légions prisonnières qui avaient humilié l’univers, changeant leur gloire en opprobre, défilent enchaînées devant la foule qui, il y a deux mois, artisans ou laboureurs, ne savait pas charger une escopette.
» Vive l’Espagne ! s’écrie le monde en se ré-
Nn pueden la mansa cuesta Tu*pir (Jt’l collaUo matiso Ue Duilen.
veillant fie sa léthargie. A ce cri de la terre, une étoile s’éteint au firmament.
« Et dans le temps que Dupont dépose son épée et le laurier de ses compagnons aux pieds du chef espagnol, deux archanges prennent leur vol du haut du trône de l’Éternel,
« L’un pour porter la nouvelle au pôle et changer ses glaces en feu, l’autre pour creuser sous la zône torride, dans le rocher qui domine l’Océan, un sépulcre à Sainte-Hélène. »
A l’endroit où je passai le Guadalquivir, le fleuve arabe brillait comme un cimeterre d’or. Les Golhs, les Arabes, Alahomct, Napoléon, ont ensanglanté l’horizon. Mais aucun souvenir visible, aucune ruine ne ride la face de cette terre que l'hiver même ne peut dompter. A mesure que l’on approche du royaume de Jaen et de Grenade, la nature de plus en plus iinjiassible porte le sceau de la fatalité orientale. L’année finissait, et déjà le soleil recommençait à brûler. A travers le bourdonnement de la vie renaissante, chaque insecte criait comme les califes' Almohades : Dieu seul est vaiiK/ueur.