V.'S PROFKSSEL'R
Les soldats ont fait la révolution d'Espagne; les écrivains travaillent à la défaire. Quand la théorie fraye le chemin au despotisme, comment ne serait-il pas toujours à la porte !
L'Athénée est le centre de la société littéraire
de Madrid; imaginez un établissement libre, où les personnages politiques les plus importants travaillent à diriger, dans des cours publics, l’éducation de l’opinion. MM. Martinez de la Rosa, Olozaga, Pidal, en ont été tour à tour les présidents. C’est une tentative pour régner sur le pays par la pensée, seul joug que, jusqu’à présent, il n’ait pas voulu porter.
 de certains moments, ces hommes engagent entre eux, devant le public, des conférences sur des sujets de littérature et de philosophie. Je n’ai point assisté à ces débats, qui prêtent aux questions littéraires le mouvement de la vie politique; mais j’ai entendu quelques leçons de l’ancien ministre, M. Âlcala Galiano, que l’on regarde, avec raison, comme un des orateurs les plus éminents d’Espagne. On ne peut se figurer ce qu’est la langue espagnole dans la bouche d’un tel homme. Elle me semble réunir à la fois la mélodie de l’italien, l’âpreté de l’arabe, la vigueur du saxon, la grâce du provençal, tout cela joint à une majesté qui n’est qu’à elle. Ce torrent harmonieux entraîne l’orateur en dépit de lui-même; c’est une force de la nature autant qu’une action humaine La longue et pâle figure
de M. Galiano, son maintien contenu^ son front triste et éprouvé, contrastent avec cette magnificence naturelle de diction. Il semble plier sous le flot et la richesse des paroles qui roulent de ses lèvres. On dit que lui seul a conservé le secret de cette éloquence aux longs plis asiatiques. En effet, dans son immobilité, il m’a figuré quelquefois le portrait d’un ancien hidalgo du seizième siècle, qui ouvrirait subitement les lèvres pour en laisser tomber avec fracas les trésors de l’esprit nouveau.
Quel dommage que le découragement perce sous ces splendeurs de langage I Et que cet esprit de réaction suppose de mécomptes, de bouleversements, d’exils, de douleurs publiques et privées I J’ai entendu M. Galiano combattre l’une après l’autre toutes les définitions qui ont été données de la liberté; comme il ne les remplaçait par aucune autre, il s’ensuivait tacitement que l’Espagne, à travers tant de rivières de sang, a poursuivi un fantôme qui se trouve être un mot. C’était l’éloquence d’un homme sincère, qui brise ce qu’il a élevé, et, dans un désespoir tout viril, s’indigne de la stérilité deses anciennes idoles. Que devait-il être dans le temps où il
croyait à l’avenir! Hier il renversait l’idée d’égalité, aujourd’hui celle de souveraineté du peuple. La révolution tombait pièce à pièce, et l’assentiment public accompagnait chacune de ces immolations. On applaudissait la lassitude, l’épuisement, le désespoir même, comme autrefois l’espérance! Est-ce que l’Espagne songe à se dépouiller de la révolution, comme de la robe de Déjanire?
La société littéraire, à Madrid, vit des idées de nos doctrinaires français. Seulement, tandis que les nôtres se sont enveloppés de mystères, la pensée de répression éclate loyalement chez les Espagnols. Beaucoup mettent une franchise singulière à marcher au-devant de ce qu’ils appellent un despotisme éclairé. J’ajouterai que la fierté douloureuse avec laquelle ils mêlent à toute chose ces mots, notre Espagne, nuestra Espana, est tout l’opposé de la sécheresse magistrale des nôtres, en parlant de ce pays. Je crois bien qu’ils tendent à dominer le leur; mais je suis sûr qu’ils ne songent pas à l’humilier. Quand on les presse sur ce sujet, la plupart avouent, sans tergiversation métaphysique, qu’ils sont désabusés, desenganados. C’est le mot qui revient le
plus souvent. Il en est môme qui^ pour échapper à tout^ se sont déjà réfugiés, comme en un fort, jusque dans le souvenir de Philippe II.
Au milieu de ces contradictions, je cherche d’où est parti le souffle qui agite l’Espagne. Ce souffle n’est venu ni des écrivains ni du fond du peuple. Napoléon a semé derrière lui, sans le savoir, la révolution. Dans la guerre de l’indépendance, l’Espagne s’est sauvée sans le secours de son roi. Elle a appris ainsi qu’elle peut faire quelque chose par elle- même. Sa force propre lui a été révélée dans ces batailles dont la monarchie était absente ; c’est dans cet isolement héroïque qu’elle a senti sa vie propre, son droit, sa souveraineté ; et, chose qui n’appartient qu’à elle, en combattant pour son roi, elle a commencé de perdre la religion de la royauté.
Ne demandez pas qui agite l’Espagne; ce n’est la main de personne. Point de Rousseau ni de Mirabeau à qui vous puissiez tout imputer. On voit l’ébranlement sans en voir la cause; plus il est mystérieux, plus il est irrésistible. Le peuple le subit sans l’avoir provoqué; seule révolution qui n’ait eu que Dieu pour son tribiin !
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Les Cortès sont assemblées. En proclamant la majorité de la reine, elles paraissent avoir accompli leur destinée, et rien ne me fait augurer que je puisse assister à quelque discussion importante. La lassitude pèse également sur tous les partis; les révolutionnaires sont làs de la révolution, les ministres du ministère^ Le président du conseil) Lopéz, qui a dirigé le gouvernement provisoire depuis la chute d’Espartero, croit sa mission remplie; il se réjouit d’abandonner sa courte dictature. Autant ailleurs on s’obstine à garder le pouvoir, autant il est impatient de lé quitter. Que dirait-on parmi noUs, si un président du conseil s’exprimait avee l’éme de ce ministre? Voici ce qu’il disait l’autre jour à la tribune :
a Mon caractère, mes inclinations) ma vie « entière, ont été, sont, seront toujours, de tous
« points, incompatibles avec la vie ministérielle ; « je ne sais pas respirer dans cette atmosphère « méphitique, où l’àme et la pensée se perdent a à chaque instant dans la petitesse des persona nalités, des prétentions et des intrigues, où le a cœur se dessèche à force d’être trompé, où les
■ mécomptes finissent par déraciner entièrement
■ la foi.
« Comment se fait-il que j’aie changé une « profession honorable et tranquille contre un K peu de fumée qui jamais ne m’a monté à la a tête ? Comment, avec mon caractère indépen- « dant et capricieux, si vous le voulez, ai-je pu « m’assujettir à la macération intolérable du mi- « nistère? Comment l’homme, dont les songes « dorés sont dans le hameau qui l’a vu naître, « a-t-il pu laisser les souvenirs de l’enfance et a de l’expérience aux portes des ministères et des « palais ? Non, cela n’était pas possible, non. — « Et cependant j’ai fait le sacrifice, etjenelecrois « pas encore. Il me semble que c’est un songe tt pesant qui a passé sur moi ; pourtant je suis « déjà heureux, puisque je touche au moment « de me réveiller de cette léthargie. »
On croitentenflre un ministre d’un contedefées
ou du Romaucero. Mais c’est une réalité; cette âme de l’âge d’or ou des Amadis est celle du premier tribun de l’Espagne. Ni le vote du congrès qui décide qu’il a bien mérité de la patrie, ni l’assentiment public, rien n’a pu le retenir; il a donné sa démission.
M . Lopez au pouvoir, c’est l’esprit de chevalerie dans le gouvernement constitutionnel. Ce ministre tribun est tout entier dans cette réponse à une objection que plusieurs personnes faisaient, dans la question de la majorité d’Isabelle Il :
« On objecte que la reine est jeune: mais le « congrès aussi est jeune, puisque la plupart des a membres qui le composent sont jeunes; et, « dans tout cela, je ne vois que le signe éclatant « du renouvellement et des espérances qui pré- « sident au siècle. Pourquoi cela? Parce que « c’est à la jeunesse que sont confiées les clefs « de l’avenir; parce que c’est elle qui est la dé- « positaire des destinées de la patrie ; parce que « la jeunesse peut, seule, connaître le siècle dans « lequel elle est née, le siècle qui est le sien, le fc siècle qui lui appartient; parce que, pleine « d’audace, le cœur encore vierge d’action,
ee
« l’ûme surabondante de vie, elle s’élancp « au pii|ieu des grandes entreprises, aveç le cri « de Médpe, indifférente au triomphe pu à la « ruine.
« Non, messieurs, nonj n’espéron? pas tout « de l’âge mûr, qui ne fait rien à fo^ce de pep- « ser ; espérons encppe moins de la vieillesse, qui q a peur de tout, qui se débe de tout, inerte et « froide, çomme la mort qui l’attepd, sans foi « pour commencer les entreprises, sans courage « ppur les cpnspmmer. Nos institutions sopf « jeunes; les éléments dont elles se forment « doivent être jeunes pt popyeau? ^omme « ejles. »
Le pays où le chef de l’Éjat peut prouppcer ces phevalerescjues paroles n’est pas saps lendemaiq. On nous a tellemept et sj ofticiellement accoutumés, dans le pouvoir, ^ un accent cadavéreux, que chaque apparence de vie nous semble une erreur politique. Daps pette éptiulation de décrépitude mPrajc qui npqs a tpus envahis, cette élo^e de )a vie et du prjnteipps ^ l’année passerait presque pour U^e jujure.
Un tel homme, par ces seuls mots, sp rendrait impossible.
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tE PREMIER UIMSTRE DE L’I.NNOCENTE NISA.
A midi le pavillon est hissé sur le toit du palais du Congreso. C’est le signal de l’ouverture des séances. Ce prétendu palais a été fait pour servir de théâtre. Quoique l’heure soit déjà avancée, la foule n’encombre pas l’entrée; les Cortès n’ont pas su, ou n’ont pas voulu parlera l’imagination du peuple; on dirait qu’elles craignent toujours de mettre la monarchie dans l’ombre.
Au dedans les murailles sont revêtues de plaques de marbre, sur lesquelles sont inscrits, en lettres d’or , les noms des principaux généraux morts pour la révolution, Empecinado, Riego, Portiez, Manzanarès, témoins embarrassants des projets des vivants. Les places des députés sont disposées, non en demi-cercle, mais en ellipse; en sorte qu’elles forment une véritable arène où l’orateur doit se sentir enveloppé de tous côtés, comme le taureau dans le cirque. Aucun de cos murmures qui, chez nous, précèdent et annon-
cent un incident politique, ne se fait entendre. Un homme entre d’un pas assuré ; quelques autres le suivent. D’épais cheveux noirs bouclés tombent sur son front. 11 a, non pas la longue et froide figure du Castillan, mais la tète ronde (In Catalan. Une intelligence calme rayonne dans ses yeux, qui s’éclairent par degrés. Ses lèvres épanouies n’ont rien de la réticence du diplomate. Sa taille vigoureuse, et un air de jeunesse, répandu dans toute sa personne, forment un mélange de vigueur et de finesse, où la mesure domine. C’est D. Sallustiano Olozaga.
11 annonce, d’une voix lente et réfléchie, au congrès, que le ministère nouveau est formé, et qu’il en est le président. Ses paroles sont pleines d’espérance et sans aucune emphase; on sent une main qui s'empare résolument, simplement du pouvoir; une sympathie universelle l’accueille. Premier ministre du règne d’Isabelle 11, l’avenir de la reine étend d’avance sur lui ses heureux présages ; l’Espagne se courbe d’ellemème sous une main de jeune fille. Au prestige d’un trône sorti de tutelle se joignent la lassitude de l’opinion, le besoin d’un pouvoir quelconque; tout dispose les esprits à des conces-
sions inespérées, l’ersonne, chez aucun peuple, n’a saisi l’aulorité avec plus d’apparences heureuses.
TROIS JOURS DE L'ilISTOIRE D'ESPAUNE.