‹ Mes vacances en EspagneChapitre 4 sur 19 · LES ORATEURS POLITIQUES · texte numérisé non relu

LES ORATEURS POLITIQUES

Décembre.

Des événements incroyables, et qui m’ont tenu constamment en haleine , m’ont empêché de suivre ce journal. Je le reprends, en cherchant à mettre un peu d’ordre dans les impressions les plus fortes, les plus terribles, les plus variées qui m’aient jamais saisi. Une reine de quatorze ans qui accuse son ministre de lui avoir fait violence pour lui arracher un décret de dissolution des cortès, un drame politique plus imprévu que tous les drames de cape et d’épée de Calderon, le grand M. Olozaga, l’ambassadeur, le président des Cortès, le président du conseil, le savant, le puissant diplomate, qui devait guérir les plaies de l’Espagne, brisé en une nuit, comme une poupée, par la main d’un enfant, et cet enfant montrant tout à coup le sang-froid.

la finesse d’un politique consommé, toutes les institutions découvertes, toutes les fictions constitutionnelles mises à nu et déchirées, de grands orateurs qui se révèlent, un duel à mort entre les deux choses les plus vivantes de ce pays, 1a monarchie adorée et l’ancien honneur privé, les émotions de la politique, mêlées à celles d’une cour d’assises, des cris de rage qui remplissent encore mes oreilles, d’abord un homme tout seul qui fait tête à l’ouragan, puis les partis qui s’en mêlent, et qui se livrent, autour de lui, une bataille générale, d’où va dépendre, pour longtemps, l’avenir de cette noble et misérable Espagne, une loyauté chevaleresque, une servilité inconcevable dans les maximes de quelques-uns, voilà le chaos dans lequel je vis, et que je voudrais peindre, avec impartialité, en quelques traits, puisque le hasard m’a permis d’en être le témoin de chaque moment,

A la porte des tribunes privilégiées, des soldats se précipitent, la baïonnette en avant, sur ceux qui, comme moi, attendent avec leur carte d’entrée. A leur violence aveugle, il est aisé de voir que la fermentation les a gagnés. L’un deux tient sa baïonnette sur la gorge du vice-prési-

délit Madoz. Poussé par le flot, je pénètre, je né sâis comment, dans l’intérieur. Beaucoup d’officiers sont déjà dahs les tribunes; plusieurs spectateurs attendent, assis par terre sur leurs màiitëaiix. Les conversations â haiite voix montrent (jüé l’opinion dé ces tribunes privilégiées est d’âvancé contraire à celui qui va paraîlrë corhiiié accusé, (jii respire une flamme cachée soüs des paroles iùterromipues ; les figures pâles s’éclairent d’un fanâtismè ëffràyaüt. Èh fece, là tribune puhliqué, réihlilie eh partie à’bominëé du peuplé, béste profondément silencieuse; soit que l’ardeür dés autres lié les ait pas encore atteints, soit qu’ils h’aient pas de sentiihénts formés, et qu’ils attendent la passion qui doit les éinoüvoir. Les députés arrivent l’un après l’autre ; iis s’asseyent ét restent imthobiles à leur bané, dans ce profond silehce jqùi est ÜÜ des ttails les plus dignés ët les plüs distinctifs des châltibrea espagnoles.

Au tnilieit d’iill {jroüllé qui l’environne , 5i. blbz'agà pâraît. A sâ vue, des cHs ïrëhétiques s’élèveht dé la tribuhe où je éiils. jé crains lin moment que ces furieük né débordent dans l’enceinte. Viva la reina! Fueral fnera! Lé frémisse-

ment est si universel, que plusieui’s députés se retirent effrayés. Le président, incapable de dominer l’orage soulevé par le public , lève la séance.

Une heure après, elle est reprise. Cette fois la foule se contient. On dépose sur le bureau l’acte de destitution du ministre.il demande laparole sur le fond de l’accusation, qui tient toute l’Espagne en émoi; mais une objection imprévue s’élève : on lui conteste le droit d’assister à la séance, sur ce prétexte que, ministre, il a cessé d’être député.

C’est par cette question préliminaire que la lutte s’engage. Déjà l’on voit que l’excès de la passion n’empêchera pas l’habileté et la tactique de se montrer. Si l’on ne savait que la flamme est au fond de cette discussion, on ne s’en douterait pas, au ton glacé des premiers orateurs. Pas un mot sur les circonstances actuelles; de longs détours, une morne impassibilité. Cet accent froid est plus menaçant, et contient plus de haines que toutes les frénésies des tribunes. Les deux partis aux prises dans l’assemblée laissent chaque orateur se développer à son aise, sans qu’aucun signe de faveur ou de blâme interrompent scs paroles; un silence de mort l’accompagne. C’est

le silence qui pèse sur la nature à l’approche des grandes tempêtes.

La discussion achevée sur ce point, arrive 1e moment du vote; jamais, je l’avoue, je n’ai assisté à nos assemblées délibérantes sans être choqué de la forme du vote secret Ces hommes publics, qui s’approchent de l’urne en cachant leur conscience dans leurs deux mains, m’ont toujours inspiré un fond de honte dont il m’est impossible de me défendre. Les Cortès espagnoles n’ont pu se résoudre à nous imiter dans cette liberté frauduleuse; et comme je n’étais nullement averti de leur manière de voter, l’effet en fut très-grand pour moi. Je ne crois pas qu’un homme puisse assister à ce spectacle sans en être saisi, ainsi qu’il arrive de toute action extérieure où se révèlent, en un moment, le caractère et le passé d’un peuple.

Au milieu des frémissements du public qui pèse de tous côtés sur l’assemblée, dans une affaire personnelle où la haine désigne tout individu au doigt, chacun se lève à son tour, prononce son nom et ajoute : si ou no. 11 y eut

* Depuis que ces lignes sont écrites, la Cliambre a heureusement changé son règlement.

quelques voix émues et faiblissantes, mais aucune qui ne se fît très-distinctement entendre. Ces deux monosyllabes résonnaient comme une note basse qui appelait iin éciiO sourd de ragé ou d’ivresse dans les milliers de spectateurs dont le congrès est enveloppé. Celte manière seule d'afficher son opinion, d^èn accepter la responsabilllé, de la braver même, me parut admirable, d’aulaiit plus que j’étais probablement la seule j)ersoiiné qiil pensât à pareille clidse en ce moment, et que tous les autres ne semblaient pas même imaginer qu’il én put être autrement. Lé résultat qiii m’inqüiétait pour la dignité des Cortès concourût aüssi à augmenter ce sentiment; car uli reste de loyauté, surVivantchcz les plus acharnés, a conservé du moins les apparences. Non-seulement l’homme accusé par la reine assistera aux séances, mais il pourra se défendre. L’honneur, sinon la justice du congrès, est sauvé.

A peine le vote est-il fini, que le nouveau président du conseil, Gonzales Bravo, se lève ; les lenteurs de ceux qui ont entamé la lutte ontlassé son impatience. Il vient porter le coup décisif; il annonce qu’il va lire les propres paroles de la reiue, et qu’il se propose d’en soutenir la vérité â tdüîè

outrance (o todo (rance). Sa voix est éclatante et solennelle; à peine quelques bougies éclairent la vaste salle. La demi-obscurité doiit 6h est ebveloppé ajoute à l’effet de tonnerre (ié chacurle de ses paroles accentuées avec tlammCj et accompagnées d’un frémissement sinistre :

« Dans la nuit du 28 du mois dernier^ Olozaga « s’est présenté devant nioi, et nl’à proposé de « signer le décret de dissolution des Cortès. J’ai « répondu que je ne Voulais pas le signer, ayant « pour cela, entre autres raisons, que lès Cortès « m’ont déclarée majeure. Olozaga insista. Je « me levai pour me diriger vers la pérte qui est « à la droite de ma chambre royale. Olozaga s’iu- « terposa en mettant le verrou. Je me dirigeai « vers l’autre porte qui est en face, et Olozaga « s’interposa de même et mit encore le verroii. « Il me saisit par ma rote, m’obligea de m’asseoir, « et me tint la main pour me forcer dé signer ;

« ensuite Olozaga s’en alla, et je mé retirai dans

t mon appartement. Auparavant il me demanda « si je lui donnais ma parole de ne rien dire de ce « qui était arrivé, je lui répondis que je ne la lui « donnais pas. »

Dire l’effet de ces paroles, le frisson électrique

qui les a interrompues, les cris des entrailles, l’horreur, la stupeur du plus grand nombre, c’est ce qui n’est donné à aucune langue. Les officiers, en grand nombre, font résonner leurs épées; quelques hommes s’agitent, tout hors d’eux-mêmes, comme des bêtes fauves dans un piège. Olozaga, d’une voix éteinte, demande la parole : elle lui est refusée ; j’ai quelques instants le sentiment qu’il va être mis en pièces; il insiste une seconde fois, même refus. L’écho des paroles royales remplit encore les oreilles. Aucun de ses amis, en ce moment, ne l’assiste d’un mot; ils semblent pétrifiés. Si l’on a voulu tenter un grand coup de théâtre, il a réussi au-delà de l’espérance. Quand la voix de malédiction d’un ange se serait fait entendre, la colère et la consternation ne seraient pas plus grandes.

Le lendemain, dès l’ouverture de la séance, M. Luzurriaga, un des ex-ministres, collègues d’Olozaga, raconte brièvement que la proposition du décret n’appartient pas à ce dernier, qu’elle a été décidée dans le conseil. Ce court récit achevé, il déclare qu’il dit adieu à la vie publique, que ce sont là ses dernières paroles, et qu’aucun événement ne le déciderait à rouvrir

la bouche; cela dit, il sort froidement de la salle pour n’y jamais reparaître. Cette résolution imperturbable, exécutée simplement, frappe par son éloquence muette.

Dès le commencement, la discussion prend un tour extraordinaire. Comme si l’on était déjà effrayé du débat, une multitude de propositions incidentelles tendent à le faire changer de sujet. On ne peut mettre plus de calme et de sang-froid à rendre le désordre complet. Chaque député est impassible, et avec cela la discussion est un chaos. Pour s’enlever mutuellement la parole et tuer son adversaire avec politesse, chaque orateur qui veut parler fait une proposition nouvelle; à peine a-t-il commencé à la soutenir, qu’il n’y songe plus, et qu’il entre pleinement dans le fond du débat. Comme il n’est jamais interrompu, il obtient, par ce stratagème, libre carrière pour tout un jour, et la majorité conserve ainsi la parole aussi longtemps qu’elle le veut. Des orateurs se succèdent, qui, au moyen de ces incidents, combattent tous dans le même sens. Le même coup est porté plusieurs fois de suite. Ces propositions passent et s’échangent comme autant de banderoles faites pour fasciner le taureau, et

tromper sur le point sérieux 4 ’attaqoe. Sous cet appareil 4e légalité, vous démêlez rj^charnement de chaque pArfi, qui, une fojs qu’il a ouvert la bouche, ne veut plus la fermer; car il faut ajouter que le même prateur remplit presque toujoqrs la sétfnçe.

Pés que la langue espagnole a commencé de vibrer, une véritable fascination s’exerce sur l’assemblée; la parole, par elleméme, inspire im profond respect chez ces peuples, qui ont été si longtemps muets. Quand une exclamation s’élève, elle part non d’un homme en particulier, non d’un collègue, mais delà bouche de la foule. Le soir arrive, l’orateur renvoie la continuation de son discours au lendemain; et sans que nulle impatience se naanifeste, il ne s’arrête que lorsque la force physique est près de lui manquer. Pendant tout cç\ temps, la passion qu’il avait accumulée l’a soutenu ; il s’est quelquefois répété; mais sa diffusion n’a fatigué personne. Il a conservé dans la parole ce que toutes les autres tribunes d’Europe ont perdu, l’accent, l’accent de l’àme, qui met quelque chosedel’hpmmedanschaquemot, et fait circuler |e sqng dans les paroles comme dans les veines. Aussi ne le lisez pas, même dans sa langue. Que

serait-ce d’une traduction dans le langage valétudinaire de nos parlepaents ? De tant de flammes condensées, il ne resterjait pas même la cendre.

Après celte prenqière mêlée, où la discussion ressemble à un conabat de guérillas bieii plus qu’à une bataille rangée, pn s’arrête, popr un moment^ à la proposition d’adresser un message decondoléancc à Sa Majesté Isabelle. Sur ce nouveau terrain, les parfis pourront se saisir cp^ps à corps ; Olozaga obtient la parole; selon l’prdinaire, il parle de sa place. Sa voix est profonde, caverneuse; nulle én^otion ne l’échauffe; elle a ce timbre sourd qui semble devoir être particulier au diplomate; et comme, en outre, il prend soin de parler de lui-même, à la froisiènae personne, il semble d’abord ne s’occuper que d’pn étranger. A n^esure qu’il approche du point brûlant de la questjoq^ sa mesure, sa réserve, sa froideur augmentent. Cependant ce langage si contenu, si tienséant, est pptrecpupé 4 p silpnçes profonds, pendant lesquels on sent que cette âme virile se ressaisit et s’inappse le freip. A un moment, la nature l’empprte : çette vpix^ si sourde tout à l’heure, éclate comme un clairon; elle se déchire. Le diplomate se tait, l’homme

crie ; il pleure, il rugit, il sanglote, il étouffe au milieu des malédictions d’une partie du public, des acclamations de l’autre, de l’immobilité prolongée tant de ses amis que de ses ennemis, dans l’assemblée qui le j uge. Après ces courts moments d’enthousiasme et de déchirements, cet esprit se rassied , il dévore ses larmes ; son accent impersonnel réparait; il trouve assez de calme pour railler ceux qui, tout à l’heure, faisaient son agonie. Rien ne rappelle plus l’émotion de l’orateur, si ce n’est une rumeur étouffée et quelque grand soupir de la foule. Je me souviens avoir entendu, dans un volcan apaisé, parmi les scories de feu, l’ardente respiration de l’abime.

Après avoir fait appel à la sainte impassibilité des Cortès, M. Olozaga rappelle l’histoire de sa vie politique; qu’il est entré d’abord dans le palais de la reine en qualité de précepteur pour balancer l’effet du gouvernement occulte ; de là les premiers germes d’une haine dont l’accusation aujourd’hui pendante est le résultat ; qu’à peine chargé de former un ministère, il apprend que si le sien n’est pas prêt, on en tient un autre dans l’ombre en réserve; que le jour même de son entrée au pouvoir, il a rencontré les oppositions

de la Camarilla; à cela s’est ajouté, dans le con* grès, la nomination d’un président hostile; que c’était là un fait politique qui montrait qu’il ne pouvait compter sur la majorité; que dans cette extrémité, la pensée de dissoudre les Cortès avait dû nécessairement naître. Au reste, le décret n’avait été qu’éventuel ; et il n’était pas possible qu’il en fù tautrement, puisque là où une influence occulte pèse sur la couronne, le ministre a besoin de compter sur une confiance absolue de chaque instant. On affectait de répéter que ce décret, sans date , était une épée toujours levée dans sa main ; mais c’était là la forme usitée, générale, des décrets; il n’avait rien fait, à cet égard, que suivre les règles observées par tous ses prédécesseurs, dont quelques-uns l’accusaient aujourd’hui d’avoir fai t une foisce qu’ils n’avaient cessé de faire eux-mêmes, tant qu’ils avaient été au pouvoir.

Quant au fait principal, il promettait de ne dire que ce qui était absolument nécessaire pour sauver son honneur; cependant, il ne pouvait s’empêcher de déclarer qu’il avait, le 28 au soir,, à l’heure accoutumée, porté les décrets à la signature. Les décrets étaient nombreux, il les

avait lus tous, à haute voix, sans avoir eu besoin (le rien ajouter que quelques raisons exposées en peu de paroles; tous portaient la même signature sans que rien montrât que l’une fût plus précipitée que l’autre. Le travail du cabinet n’avait pas duré plus d’un quart d’heure; après quoi, il avait reçu de Sa Majesté un cadeau pour sa fille; et la reine l’avait accompagné, en le saluant à la vue des personnes qui se trouvaient dans la pièce voisine.

11 ajoutait que dans le récit mis dans une bouche auguste se trouvaient des contradictions impossibles, tant du côté de Sa Majesté que de celui du ministre. Comment la même personne, qui avait eu la faiblesse de signer contre sa volonté, avait-elle pu refuser à l’agresseur la promesse de ne rien dire? Ilyavaitlà une jeune fille faible et impuissante, une femme fière et impérieuse; c’est-à-dire tout un monde entre l’uneet l’autre.

D’un autre côté, quel parti le ministre pouvaitil tirer d’un décret ainsi arraché, qui, pour servir à quelque chose, aurait dù être appliqué l’instant d’après, et qui, au contraire, n’a été mis à exécution ni le jour même, ni le lendemain, ni lesurlendemain ? La violence, en ajournant ses pro-

jets, se retournait infailliblement contre ellemême. De plus, dans le second décret qui annule le premier, la reine ne parle que d! instances auxquelles elle a cédé. Depuis quand les instances et la violence sont-elles une seule et même chose ? Que signifiaient donc ce cadeau fait au ministre, dans un pareil moment, ces s^luts gracieux et publics, ce silence de deux jours' au fond du palais sur un attentat qui devait brûler les lèvres? Pensait-on honorer beaucoup la vierge des Espagnes, en lui attribuantcettedissimulation incroyable? Quand, enfin, on avait parlé, le thème avait été préparé par d’autres. Dans ce langage arrangé, une oreille délicate avait peine à reconnaître la simplicité des paroles de l’innocente reine. Au moment où les témoins en foule recueillaient l’accusation de la bouche de Sa Majesté, le ministre accusé avait demandé d’être entendu. Pourquoi lui avait-on, à lui seul, refusé l’entrée? Un mot de sa part eût ramené la vérité ; mais c’est là ce qu’on craignait; et les portes ont été fermées, par deux fois, à celui là seul qui pouvait contredire l’imposture. D’ailleurs, à qui avait-on parlé? Etait-ce aux ministres responsables qui restaient au pouvoir? non, c’était à des individus, sans doute honora-

blés, mais sans aucune mission ni responsabilité. En sorte que toutes les rèjjles du gouvernement constitutionnel avaient été foulées aux pieds; et cet acte de Sa Majesté, dépourvu de la signature ministérielle et dont on faisait la source de l’acciisalion contre lui, se retournait, au contraire, contre ses ennemis, avec toute la force de l’illégalité la plus flagrante. Cette intervention de la monarchie sans ministre était le premier pas dans un plan de réaction qui s’annonçait d’ailleurs par d’autres signes en Espagne et en Europe.

Comme si l’orateur eût touché là une plaie vive, ces derniers mots furent accueillis par un orage d’injures et d’acclamations qui se heurtèrent des deux côtés des tribunes privilégiées et publiques, placées, en antagonistes, en face l’une de l’autre. Ceux qui m’entouraient criaient:

Dehors ! dehoi's, h gueux! Fuera el ùnlnm! vivo fa régna ! Les autres n’avaient pas de mot de ralliement; ils poussaient des cris inarticulés. Dans les tribunes publiques composées d’hommes du peuple, qui d’abord semblaient ou n’avoir aucune opinion formée ou se réjouir de la promesse d’ u n écha faud, la fermen ta tion était visi hle . L’idée que la reine, la madone politique pourrait

avoir menti, produisait, en entrant, dans la tète de ces hommes neufs, un effet impossible à décrire. Les poings fermés, ils laissaient échapper des paroles sans aucun sens ou des blasphèmes de stupeur; l’assemblée était impassible, l’orateur continua :

« On dit qu’il faut choisir entre la reine et « un homme; mais c’est là un sacrilège politi- « que, d’établir, de nos jours, un tournoi entre « l’infaillibilité de Sa Majesté et l’honneur d’un Il sujet. » — Ici les larmes arrivaient et brisaient chacune de ses paroles. — « Je donne ma (I vie, et avec quelle joie , si par là j’affermis « un pouvoir qui sauvera le pays avec la cons- « titution. Je donne ma vie, je vous livre en « moi l’homme d’intelligence, l’homme poli- « tique. Mais mon honneur, messieurs mais ce « sentiment de ma conscience qui m’a toujours « fait vivre content et tranquille avec moi-mê- « me!... » — A ces mots, les sanglots l’intorrompaient, et, en s’efforçant, il reprenait;

« Cette vie d’honneur, messieurs, c’est celle que" ■ je dois à un père honoré ! Cette vie est celle « que j’ai passée avec le frère de mon cojur,

« cette vie est celle de mes amis, de mes com-

« pagnons qui m’ont cru homme de bien I et « cette vie, je ne la puis sacrifier ni à la reine, (I ni à Dieu, ni à l’univers entier. Homme « d’honneur, je dois paraître tel devant le « monde, s’il le faut, jusque sur l’escalier de la « potence. »

Après ces paroles défaillantes, l’orateur revenait à l’éloquence robuste qui lui est particulière; au moment d’achever ce discours de deux journées, il eut un élan de fierté où le défi se mêlait au respect. Il redressa la tête avec enthousiasme, et conclut par ces mots :

« Je suis entré dans le palais, non comme « on entre dans le temple de la faveur, où tout « est grand, excepté la porte, afin que ceux qui « l’habitent soient contraints d’y entrer en ram- « pant. J’y suis entré, messieurs, comme parti tout, la tète haute, et je l’ai portée ainsi sans « jactance, comme aussi sans trop d’humilité. « C’est ainsi que je la porte encore ici, en face « de toutes les accusations qui se dressent con- « tre moi, convaincu, dans le fond de mon âme, « que la raison est de mon côté, prêt à fournir « des preuves entières, des preuves absolues, « telles que devraient être celles de mes accu-

« saleui*s^ si l’uu ne veut pas revenir au temps « des maîtres et seigneurs des corps et des biens ; « et je la porterai droite, jusqu’à ce qu’elle « tombe, tachant de sang les ennetnis de la li- « berté qui, je ne sais pourquoi, voient en moi « quelque chose de bon pour le pays et ses ius- « titutions. Je la porterai droite, jusqu’à ce que « ce corps, qui est aujourd’hui sain et vigou- « reux, étant privé de vie, elle retombe sur ma <1 poitrine et ne puisse plus servir qu’à dire « adieu à la liberté et au pays que j’adore. Si « c’est là de l’orgueil, c’est l’orgueil de la liber- • té. Cette berté ne m’a jamais manqué en aucun « temps de ma vie ; comment me manquerait- « elle aujourd’hui ?

« Dans ma jeunesse, j’ai mérité d’un despo- « tisme tout semblable à celui que feraient nai- « tre les conséquences de cet événement, si je « ne les repoussais, j’ai mérité d’avoir été placé « sur l'escalier de l’échafaud -, j’y montais trant quille, messieurs, et ma pauvre ambition se « consolait par l’idée que mon nom obscur serait « placé parmi ceux des martyrs de la liberté. Dans « mon cachot, je me réjouissais»™ me disant que « mon sang allait être offert en holocauste.

« pour qu’ensuivant mon exemple, d’autres re- « couvrent la liberté perdue. Depuis ce moment, « ma vie n’est plus à moi, je l’ai donnée à ma « patrie ; pour elle et par elle, je la perdrai avec « joie. »

L’effet de ce discours fut tel, que, par la force des choses, la monarchie était sur la sellette en face de l’accusé. Les Espagnols ont encore des impressions assez neuves pour qu’il leur soit impossible de contester le talent de leurs ennemis; ils en subissent les atteintes trop fortement pour songer à les déguiser ; où l’éloquence se démontre par ses effets immédiats, l’idée ne vient à personne de la mettre en doute. Pendant que M. Olozaga parlait, je regardais ses adversaires. Dès que l’un d’eux se sentait atteint et comme hors de lui-même, au lieu d’éclater, il se levait et se retirait dans le plus profond silence. A mesure que l’orateur était plus pressant, que son accent était plus victorieux, les bancs en face de lui se désemplissaient. Je vis ainsi sortir l’un après l’autre presque tout le parti qui lui était opposé. On n’entendit pas un murmure de blâme, mais à la fin la moitié de l’assemblée avait disparu ; il ne parlait que devant ses amis

Effet étrange et tout-puissant de l’éloquence chez ces peuples encore neufs I Pour se défendre contre elle, ils sont obligés de se fermer les oreilles. D’autres subtiliseraient avec leur impression; pour eux, s’ils veulent dominer la leur, il faut qu’ils la fuient. Que de passions sincères cela suppose I Je ne sache aucun effet de l’éloquence plus parlant que ces bancs abandonnés et désertés, lentement, posément et en silence, devant le geste et les cris de l’orateur.

Le président du congrès quitte le fauteuil pour relever l’accusation. La moitié de l’assemblée absente reparaît aussitôt. Le président, M. Pidal, est évidemment combattu par un double sentiment : le désir de ne pas compromettre son ancienne renommée de loyauté, et une opinion très-ardente contre le ministre accusé. Dans cette situation fausse, il est certainement le moins calme de tous au milieu de cette assemblée qu’il doit régir. 11 confirme les paroles de la reine qu’il a le premier entendues de sa bouche ; mais il n’y ajoute aucun fait nouveau . Son discours sans éclat est, d’ailleurs, un grand pas dans la discussion. Pour aggraver l’accusation, il l’étend au parti progressiste. Chose singulière! c’est le président

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de l’assemblée qui se charge de déchaîner les uns contre les autres les ressentiments des partis. Il ouvre officiellement l’outre des tempêtes. Avant son discours, ce n’était que l’affaire d’un ministre ; désormais il s’agit de mettre hors la loi toute une opinion. L’orateur de cette opinion provoquée a compris la valeur de l’attaque. Il va répondre. — C’est Cortina.

On dit que M. Cortina joint à la science du jurisconsulte quelques-unes des qualités de l’homme de guerre; en effet, une stratégie profonde règle son immense discours, auquel quatre journées suffisent à peine. Son grand front chauve et austère, son sang-froid imperturbable, son geste plein d’autorité, sa voix grave et sonore, tout impose à ses adversaires. Le journal de ses ennemis reconnaît dans ce discours l’art du Forum potmé à sa perfection Toujours maître de lui, nul n’avance de propositions plus hardies, plus extraordinaires pour l’Espagne, avec tant de calme et de sécurité; personne aussi ne marche avec plus de précaution. Il part de loin, et, pour ainsi dire, en deçà de son auditoire; mais on sent une force qui s’amasse par degrés.

• Las arlcsdcl Koro Ilcvadas a sti porlVccion.

Il est impossible d’inventerplus de détours, plus de plis et de replis. C’est uu immense serpent qui noue ses froids anneaux autour de l’assemblée. D’abord chaque parti a son estime, chaque auditeur dont il passe la revue est son ami, mi amigo; mais ce début est soutenu avec un sang-froid menaçant. C’est un homme qui fait un siège: il marche de circonvallation en circonvallation ; incessamment le cercle se resserre sans que personne puisse échapper. Comme il a été clément pendant son ministère, il fait peser cette magnanimité sur ses adversaires et les enchaîne d’avance. Il représente, au milieu des passions espagnoles, la science du pouvoir moderne. Pendant qu’il parle, les hommes nouveaux dans les tribunes, initiés par lui à des idées, à des droits inconnus, tressaillent d’étonnement, en suivant cette logique, qui fait tomber une écaille de leurs yeux. « Voilà des vérités, disentils à voix basse, son verdades. »

11 montre le renversement de tous les principes dans l’acte de la reine. Pourquoi la monarchie est-elle descendue toute nue dans la discussion ? Où est l’autorité responsable qui la couvre? Ce ii’est pasOlozaga, c’est Gonzalès lîravo qui est le

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ministre des violences, et reste accablé sous l’illégalité. C’est lui qui a porté les mains, non sur la reine, mais sur la constitution; c’est lui qui l’a mise sous les verroux. D’ailleurs, admettez que la reine a été contrainte hier, elle peut aussi bien l’être aujourd’hui. L’attaque ainsi commencée, il résume, il réchauffe tous les ressentiments depuis le traité de Vergara et la révolution de septembre; il tient, il brandit cet énorme discours, qui s’allume de plus en plus, suspendu sur l’auditoire. Arrivant enfin à l’affaire d’Olozaga, qui en est, pourainsi dire, le tranchant, il ne défend pas, il n’accuse pas, il défie, il brave, il menace. Après ses lentes préparations et sa marche glacée, tout son discours éclate comme un orage ; il croule de son immense poids sur l’auditoire; vous sentez la chaleur et le froid d’une tempête du Midi. L’orateur, d’une voix africaine, pousse le cri d’un nouveau pronunciamienlo, d’une nouvelle révolution : t Si l’injustice se consomme, dit-il, la nation se soulèvera. » Un tressaillement universel, inexprimable, lui a répondu. L’éclair de la guerre civile luit dans mille regards pendant ce court silence. Je crois entendre des gouttes de sang tomber de la voûte.

Ce discours formidable a déjà duré deux jours; rien n’aunonce que l’orateur soit lassé. Un jour sombre commence à luire sur la discussion. On avait compté que la stupeur du premier moment se prolongerait, et voilà, au contraire, que les accusés deviennent accusateurs. Oppressés sous la parole de Cortina, les adversaires ont recours au moyen ordinaire des propositions incidentelles; elles pleuvent de tous côtés. Le parti de la Jeune Espagne, nom sous lequel se désigne un groupe formé à la tactique de nos assemblées, montre le plus d’ardeur à détourner légalement une discussion qui épouvante. Le point de départ commun à tous est celui-ci ; Que le trait distinctif de la révolution espagnole est de n’avoir rien ôté à V adoration peuple pour la couronne;

que celte religion gardée jusqu’à ce jour est l’honneur du pays ; qu’entre un homme et le prince, c’est folie d’hésiter; que la reine ayant parlé, nul ne peut contredire sa parole sacrée ; que c’est un devoir d’homme politique autant que de caùallero de s’en remettre à sa foi ; qu’à l’égard d’Olozaga, rien ne lui reste qu’à tout avouer, si le fait est vrai, et, dans le cas contraire, à courber la tète et à sacrifier à la raison

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(l’Ktat sa réputation et sa vie. On s’aperçoit alors que le carlisme n’étant pas représenté dans l’assemblée, le parti des moderados prend involontairement ses maximes; ce parti est acculé dans l’absolutisme comme dans une place vide. La tète haute, il réclame son ancien servage avec l’orgueil que d’autres mettent à exiger l’affranchissement, et l’on voit, à sa manière hardie de demander la servitude, qu’il a passé par la liberté.

En même temps que l’on nie la possibilité d’une défense sérieuse, on propose de mettre le ministre en accusation; et la condamnation ne peut être que la mort. On l’avait entendu; sa défense n’avait-elle pas été un nouvel outrage? S’il eût confessé du moins un crime vrai ou supposé, on l’eût peut-être absous. Mais quel orgueil! quelle hauteur ! Son innocence même ainsi montrée deviendrait coupable. Alors on rappelait que, dans une occasion publique, on l’avait vu accompagner Sa Majesté en lui donnant le bras; on omettait d’ajouter que le président du sénat avait agi de même; et le renversement de l’ancienne étiquette d’Isabelle de Castille était présenté presque comme un crime, même après dix ans de révolutions. D’ailleurs, on ne s’en cache

pas, on enveloppe tout le parti prof^ressiste dans la condamnation d’Olozaga. Le défendre, c’est être son complice. La réconciliation, que le sang des guerres civiles n’avait pas rendue impossible, le devient par cette solidarité.

Sur la question de mise en accusation, Olozoga demande la parole ; le président la lui refuse, par la raison qu’il ne devrait pas même asister aux débats, oubliant ainsi l’engagement des derniers jours. Olozaga se contente de dire : « Je sais « bien que l’on ne veut pas mes explications, et « je sais pourquoi. » La proposition de mise en accusation est admise par quatre-vingt-une voix contre soixante-six.

Il y avait déjà six jours que l’opposition essuyait ainsi les accusations acharnées de ses adversaires. MM. Bravo Murillo, Posada, Castro y Orosco, Roca de Togorres, avaient sans répit attaqué, déchiré ce parti. Il devenait de plus en plus évident que l’on s’armait de l’ancienne religion monarchique pour écraser les hommes en qui vit encore l’esprit de la révolution. Durant ces six jours, ce parti, que l’on allait frapper de mort politique, montra une impassibilité incroyable; aies juger par nos propres habitudes.

vous eussiez cru que ces hommes, immobiles comme des statues de pierre, assistaient à une affaire indifférente. Mais le moment, longtemps attendu, arrive enfin, où Lopez se lève du liaut de ces bancs silencieux. C’est l’homme le plus populaire d’Espagne; ses adversai res même le vénèrent; les regards de ces hommes du Midi le couvent ayec orgueil ; les uns espèrent être vengés, les autres épargnés : tous reconnaissent également sa puissance et s’en glorifient au fond du cœur.

Dans ce court intervalle, je me représentais ce que, dans sa position, ferait en France un président du conseil, descendu comme lui du pouvoir. Jl se poserait, dès le début, une question trèscomplexe : satisfaire l’opposition sans pourtant se brouiller avec la cour, donner et ôter, tour à tour, l’espérance à des fractions opposées, quelquefois s’avancer, puis se retirer aussitôt, se ménager toujours, mettre le meilleur de son éloquence dans les réticences, en sorte que chacun puisse les interpréter à son profit; parier à l’esprit, jamais à l’àme, défendre son rival en se séparant de sa cause et le rendant impossible , réoraser de sa générosité, la faire tourner à son

propre avènement. Honnête Lopez, que vous êtes loin de ces triomphcs-là !

L’éloquence de M. Lopezest si espagnole, elle tientsi peu du caractère des autres tribunes, que rien n’est plus diflicile que d’en donner l’idée. Quoiqu’il ait été trois fois ministre, il a à peine quarante ans. 11 a les traits osseux de l’Arabe, les yeux un peu enfoncés, qui, du sourire passent à l’expression tragique avec une rapidité que l’on ne connaît pas hors de son pays. Sa voix vibrante est un choc continuel; il aies accents d’un cœur qui se déchire et qui s’ouvre; il a aussi un certain ton rauque et africain qui n’est qu’à lui et va chercher l’àme jusqu’au fond des entrailles. Je crois entendre le cri brûlant de l’Afrique dans une ûme chrétienne. La chaleur, la vie, le soleil de Murcie scintillent dans cette parole, elle vous perce d’une épée; dès le premier mot, s’exhalent dans l’accent de Lopez toutes les passions amassées et contenues des hommes qu’il représente. La lave ne cesse plus de couler autour de l’auditoire. Comme il s’est précipité, le corps en avant, le front prêt à heurter, la main droite tendue pour saisir au corps le parti opposé! 11 m’a rappelé le

taureau de combat quand on ouvre la barrière.

Et depuis ce moment, que de chocs terribles!

quelle fougue incomparable ! quelles larmes d’indignation naïve ! quels reproches ! quel honneur! quelle loyauté I Comme il a enveloppe Olozagade son geste et de son autorité! Qui ira arracher l’accusé à cette enceinte de flammes ? Il est le dernier ministre qui soit entré dans le palais ; il a vu le gouvernement occulte; lui aussi vient dénoncer la Camarilla et s’en fermer la porte pour toujours. D’ailleurs, son langage est aussi coloré que son accent. Voilà bien l’orateur que je cherchais au pays de Calderon, mêlant la poésie au raisonnement, le Romancero aux invectives constitutionnelles.

« Je ne veux pas, dit-il, que le sort d’un mi- « nistresoit parmi nous si triste et si misérable « que d’être obligé, toujours, de traîner après « soi, dans le palais, un notaire et deux témoins « pour certifier ce qui s’y est passé. Je ne veux « pas que la réputation d’un homme, justement « acquise sur ces bancs, aille s’abîmer et dispa- « raître en un moment, et que son déshonneur « se publie dans les rues par la bouche des aveu- « gles, comme le duc de Rivas nous dit, dans ses « romances, que se publiait dans les rues de

« Valladoli(l,par la bouche (lu héraut d’armes, la « sentence infamante de don Alvaro deLuna. » Et lorsqu’il arrive à cette théorie que la parole de la reine est au-dessus de toute contradiction, il y oppose d’abord une concession mêlée de galanterie, où respire l’àrae chevaleresque de la vieille Espagne.

« Je ne crois pas facilement aux tromperies « des femmes, parce que, outre quelles sont, en « général, étrangères à ces grandes affaires qui « appellent la fraude, j’ai toujours pensé que « leurs bouches, faites pour prononcer des pa- « rôles d’enchantement et de félicité, servent O mal le mensonge et la vile imposture.

« Mais sans ouvrir mon âme aisément au (I soupçon, ma conviction est que dans l’affaire « présente il n’y a rien qu’une intrigue de palais, » préparée peut-être loin d’ici; les personnes « qui la dirigent ont jugé le moment propice « pour le denoùment du drame. »

Pour lutter contre cette religion de la parole royale, il fallait s’élever à une religion plus haute; l’orateur espagnol se retranche naturellement dans le ciel, d’où il domine les luttes terrestres. J’entends encore ces paroles, quimontent

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avec solennité comme les gloires d’un tableau de Murillo dans une cathédrale ; il y a dans ces accumulations redoublées une majesté qui fait penser à la poésie des autos de Calderon :

« Que la parole de la reine ne serve pas à « étouffer la nôtre ; car enfin, en ne lui ôtant « rien du respect que je lui dois, je dirai sans « ambages qu’il y a une autre reine, plus in- « violable et plus sacrée, fille du ciel, sœur du « temps, compagne de l’éternité, unique recours « et consolation de l’affligé, seul bouclier de « l’innocent, la Vérité... sur son trône de tous « les siècles, la Vérité, à qui je consacre mon « culte depuis que je suis né. Quand je fixe « mes yeux sur elle, tous les autres objets de la « terre disparaissent devant moi.

« La Vérité était avant qu’il y eût des rois dans « le monde. Les rois et les trônes ne sont rien ; « ils sont fondés sur un sable fragile, s’ils n’ont « pour fondement la vérité et la justice. Nous « devons 1a vérité à Dieu, à nous-mêmes ; nous la « devons aux peuples qui ne nous envoient pas « ici pour que nous leur transmettions une « fausse monnaie; et, advienne que pourra, je « soutiendrai et défendrai, pour ma part, jus-

« qu’au bout, la vérité avec la loyauté d’un « homme de bien. J’admire ici la réserve de • M. Olozaga. A sa place, je n’eusse pu faire « comme lui ; car, ou le fait est certain, et alors « je serais, au moment même, tombé mort sur « mon banc ; ou il ne l’est pas, et, dans ce cas, « en dépit, je ne dis pas d’un roi, mais de tous « les rois de l’univers, j’aurais proclamé et (' soutenu que je dis la vérité, la conscience « tranquille, le cœur plein d’indignation et « d’audace. »

Peut-être ces paroles, transportées d’une langue dans une autre, perdent-elles toute leur puissance. Mais, après une telle fougue de colère, ce moment eut la solennité d’une prière au milieu du combat. On entendait le choc de deux principes inviolables qui, au-dessus des partis, se heurtaient dans le ciel. Cet instant fut sublime. Les adversaires le sentirent; oppressés entre l’admiration et la colère, ils se levèrent sans bruit, l’un après l’autre, et disparurent pour la seconde fois.

Je ne sais s’il faut donner le nom de talent à cette puissance invincible qu’exerce Lopez. Elle est trop intimement liée à ràme pour que ce mot

lOâ

suffise à la caractériser. Il faudrait y joindreTidée de l’antique honneur, de la loyauté, du vir bonus des anciens, de l’éclat d’Arabie dont brille la conscience de l’homme de bien. Je craindrais que, dans nos nouvelles mœurs parlementaires, cette élévation ne s’appelât duperie, et que cette probité ne fût un embarras. J’avais entendu , en France, des orateurs qui jouent, pendant un certain moment, un personnage public; pourquoi, sur des sujets qui me regardent, ces hommes ne m’ont-ils presque jamais causé une impression, une émotion sérieuse? J’ai admiré leur savoirfaire ; mais, sous l’orateur, je découvrais trop souvent, malgré moi, le comédien. Ils mettaient tant de précautions, tant de détours obliques dans leur pensée, qu’avant de pouvoir la saisir, j’avais plus vite fait de cesser de la chercher. Le plus beau de leur discours est presque toujours ce qui n’y est pas. Si vous n’êtes dans le secret de l’intrigue, toute leur éloquence vous échappe. J’avais entendu, pendant quinze ans, sans trouver une émotion, les orateurs de mon pays; et voilà qu’un homme que je ne connais pas, sur des sujets étrangers qui ne me regardent pas, dans une langue étrangère, me tient asservi, pendant

(les jours entiers; il me trouble, il me désespère, il nie relève, il me donne un cœur espagnol, et m’arrache des larmes d’Espagnol! O accent de l’honneur! loyauté, bonne foi, accord de la vie et de la parole ! beauté morale qui nous fuis chaque jour ! vérité sans voile, no vous avaisje donc jamais entendue! Sincérité! patrie de toutes les âmes humaines, avais-je vécu exilé hors de toi, pour que tu m’aies paru, ce jour-Ià, si nouvelle et si belle ?

Jusqu’à ce moment, l’éclat, la puissance avaient été seulement du côté du parti accusé. L’accusation se retirait, on ne parlait plus de violences matérielles, mais seulement d’instances vives et indiscrètes; l’attentat se changeait en familiarité. Il fallait opposer à M. Lopez l’homme qui , avec lui , est le plus aimé et le plus estimé en Espagne, M. Martinez de la llosa.

11 a la vieillesse élégante et jeune des poètes. Loin que son talent poétique ait été pour lui une cause de défaveur dans les assemblées, c’est à cette élévation de l’àine qu’il doit sa juste prépondérance. Scs grands traits sont, en même temps, pleins de finesse; ses cheveux blonds tempèrent le feu de scs yeux d’Andalou. Ajou-

lez lu taille haute et fière d’un véritable hidalgo de Grenade, un naturel charmant, une voix de sirène, à laquelle manque, sans doute, le cri africain, mais qui le rachète par un atticisme continu. Personne n’a mieux concilié, avec l’humeur indigène, l’imitation des formes étrangères. Il est cosmopolite , si un Espagnol de l’Alhamhra peut l’être. Sa véhémence correcte est tout l’opposé de la furie de Lopez. Sa phrase se balance, paladinamenle avec la souplesse d’un cheval andalou dans un tournois ; il semble combattre à mort , non pour les passions d’un parti, mais pour l’honneur et pour la devise de sa dame. Ce ton nouveau dans la discussion est le plus grand péril pour l’adversaire ; tous les violents se cachent aussitôt sous cette tempérance réelle. Comment se défier de l’idolâtrie de la royauté, chez un homme qui a trainé cinq ans les fers aux pieds, en Afrique, dans les galères de Ferdinand VII?

On vit par ce discours artistement composé quelle avait été la force des orateurs progressistes, puisque M. Martinez de la llosa parut moins accuser le ministre que défendre son parti et la reine. Il n’apporta, non plus queceux qui ravaieiit

précédé , aucune révélation nouvelle ; mais on remarqua un argument tout indigène qui ne pouvait manquer de produire quelque impression dans une assemblée espagnole. Le confesseur d’Isabelle avait assisté à sa déclaration ! pouvait-on supposer que Sa Majesté eût osé mentir à haute voix devant ce dépositaire sacré de sa conscience! L’orateur n’alla pas jusqu’à commander le silence à l’accusé; mais il demandait une espèce de jugement royal, plus périlleux, au fond, que les aveux complaisants d’attentats imaginaires ; car il cachait l’ancienne raison d’État sous les formes de la législation nouvelle; il satisfaisait, à la fois, les fanatiques delà vieille monarchie et les scrupules de la constitution; sans compter qu’il ne dissimulait pas la nécessité de la condamnation pour le salut de l’Espagne.

« Nous qui reconnaissons, disait- il, dans le « trône d’Isabelle, l’unique moyen de salut au (I milieu des luttes politiques ; nous qui avons « anticipé l’époque que la constitution assigne B à nos rois pour les charger du gouvernement a des peuples, nous ne pouvons moins faire a que d’élever notre voix autour du trône, pour

« défendre avee tonies les forces de la convic- « lion , avec tout l’enthousiasme de bons Espa- « >jnols, la vérité des paroles de notre reine,

« puisqu’un trône déshonoré est un fléau pour « la nation qui le déshonore. »

Ce moyen terme, que les violents n’avaient pas su trouver, était le vrai péril; il mettait à l’aise ceux qui craignaient encore d’offenser trop ouvertement la révolution. M. Olozaga sentit que tout allait dépendre de ce moment; il avait conservé sa circonspection et son sangfroid devant ceux qui l’avaient attaqué avec fureur. Mais cet atticisme dans la haine, celte modération vraie, dont vont s’orner ses ennemis, le désespèrent; il répond d’une voix frémissante.

« On parle de justice ; on demande la vérité, « et l’on commence par nier l’unique moyen (I de la trouver. Veut-on un jugement, veut- « on un sacrifice? veut-on la vérité ou l’intri- « gue? Quoi de plus grand que la justice! quoi « de plus respectable que l’innocence! quoi de « plus auguste que de voir le premier mortel du « monde poser la main sur les Évangiles et dire « ce que lui commande son honneur! En quoi

« s’abaissera Sa Majesté pour déclarer, devant « Dieu et devant les hommes, la vérité, pour « admettre les genres de preuves que la cou- « tume et la raison publique ont établis dans « tout l’univers? Que certains hommes soient « partisans du régime passé ; qu’ils exaltent une « société que nous connaissons seulement par « l’histoire; que, dans leurs études, dans leurs « livres, dans leurs discours, ils soient, tant « qu’ils voudront, chevaliers, barons, hidalgos « d’un autre temps ! Mais venir, au dix-neuvic- « me siècle, soutenir dans le congrès de la na- « tion espagnole, que la parole de la reine fait « foi absolue, contre laquelle il n’y a point de « preuves, c’est une vision ridicule ou c’est une « hypocrisie insigne ; et que ce soit l’une ou « l’autre, avec tout le respect que je dois à de « tels principes, je les repousse sans capituler. Il Y a-t-il une accusation ou non ? S’il y en a une, « il faut, pour qu’il y ait jugement, un témoi- « gnage quelconque d’un côté, et de l’autre le Il mien qui s’y oppose. »

Ce fut en quelque sorte la fin de la discussion. D’autres orateurs remuèrent encore pendant quelques jours ces cendres. On remarqua une

circonstance rapportée par le vice-président Alcon. Il raconta que, lorsque la reine eut fait appeler autour d’elle les chefs des corps politiques, elle leur demanda conseil sur ce qu’ilyavait àstatuer à l’égard d’Olozaga. Pourtant elle avait déjà lancé secrètement contre lui quatre décrets, par lesquels, après l’avoir déclaré incapable de remplir à l’avenir aucun emploi, elle l’exilait, de son autorité privée, hors d’Espagne. Ce récit, venu au dernier moment, ce retour naïf au bon plaisir, cette dissimulation profonde dans une si jeune princesse, frappèrent plus que de longs discours. On crut y trouver une lumière pour tout ce qui, d’ailleurs, avait paru obscur. Quelques hommes qui avaient été muets jusque-là, passant tout à coup à une autre extrémité, ajoutaient qu’il ne fallait pas s’étonner de ce qu’on entrevoyait; qu’elle était la fille de Ferdinand VII, qu’elle rappelait sa figure, sa bouche, son regard tortueux, et qu’elle annonçait une digne héritière. Mais ces dernières paroles ne se disaient que tout bas; on s’étonnait de les avoir prononcées; et comme si l’on était effrayé déjà de cet augure, on s’emjircssait de rejeter sa colère sur Narvaez, la marquise de Santa-Crux cl sur la reine Marie-

Christine, absente moins du trône que du cœur de l’Espagne.

La décision du congrès ne fut pas moins extraordinaire que le reste. Après avoir autorisé, dans les discours, les maximes de don Pèdre le Justicier; après avoir écouté et admis tout ce que la haine habile peut inventer, après avoir décrété d’avance, en quelque sorte, la condamnation, le congrès nomme, pour examiner l’accusation, les amis les plus proches d’Olozaga, ceux qui l’ont défendu le mieux, Madoz, Cortina; le président de cette commission, (qui le croirait?) c’est ce même Lopez qui l’entourait tout à l’heure de sa parole de tribun. Est-ce entraînement, repentir, ou triomphe de la parole sincère? Est ce que redoutant l’accusation pour soi-même, on voudrait la faire détruire par les accusés? Est-ce qu’on se contente d’avoir arraché le pouvoir, et qu’on n’a plus besoin de demander une tête? Est-ce l’hommage chevaleresque que des ennemis rendent à leurs ennemis, ou que la vieille loyauté espagnole n’a pu disparaître ni dans le fanatisme monarchique, ni dans les ruses des partis? Ceux qui connaissent l’Espagne de nos jours jugeront peut-être que

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ces sentiments divers se rencontrent à la fois dans la conclusion aussi imprévue que l’origine de ce drame.

Au dehors, les plus violents des moderados, enivrés par la parole publique, avaient pris, à leur tour, l’apparence contenue des orateurs. Un fanatisme sinistre avait remplacé les malédictions des premiers jours. A la porte du congrès, une foute épaisse d’hommes enveloppés de manteaux attendent une proie. En sortant de l’assemblée, M. Olozaga faillit être poignardé. On raconte que des hommes le cherchent pour le pendre au balcon de sa fenêtre. 11 cesse d’assister aux séances et disparaît de sa maison. Je tiens du préfet de Madrid qu’aucun ordre n’a été donné pour l’arrêter ; je ne sais jusqu’à quel point il a été protégé. On était dans l’appréhension d’un crime qui paraissait inévitable, lorsqu’on apprit qu’Olozaga avait été rencontré, errant, à cheval, au milieu de vingt hommes, du côté du Portugal.

Il y a peu de jours qu’il avait été tour à tour ambassadeur en France, président du congrès, président du conseil des ministres, ünsortpresque semblable était réservé aux orateurs qui l’avaient défendu. Un mois après, Cortinaet Madoz

étaient jetés dans un cachot et mis au secret. Lopez, poursuivi échappait par la fuite. Les accusateurs avaient oublié l’accusation ; mais l’Lspagne était en état de siège, un grand parti décapité; le sang coulait. Narvaez, la marquise de Santa-Crux, et au loin la reine Christine se montraient étonnés; la révolution semblait s’abîmer d’ell-emôme devant les premiers pas de Xinnocenle reine qui lui doit sa couronne.

RKVOLUTION .SANS IDÉES RÉVOI.ETIONN AIRES.

Ainsi a été tranchée par la violence une discussion commencée avec ja solennité d’un autre temps, mélange de loyauté chevaleresque, de sentimienlos hidalgos et d’une première imitation des ruses étrangères. Ceux qui n’en ont aperçu que de loin les résultats, le retour impatient au dogme du pouvoir absolu, cette idolâtrie du monarque, même chez les torturés de Ferdinand VII, cette lassitude du droit commun, cet appétit aveugle d’une domination sans remède, et tout un parti attiré dans le piège, ont dû encore

uno fois désespérer du génie de l’Kspagne. Pour moi, si je réfléchis au caractère intime de ces débats, il me semble, au contraire, y voir un autre signe; car, en même temps que les maximes les plus aveugles se sont remontrées à découvert, d’autre part, la fierté, la dignité n’ont pas manqué. L’important n’est pas que la servitude SC dissimule, mais que la liberté s’avoue; et il est telle parole qui, répétée par tout un peuple, paye le sang d’une bataille.

Ou demande toujours pour quelles idées, pourquoi sont morts les hommes qui ont résisté à l’ancienne monarchie espagnole. Us étaient eux-mêmes passionnés de royauté; ils ne haïssaient ni l’Église ni la noblesse, qui jamais n’avait eu l’arrogance de la nôtre. Que voulaient-ils donc? Que rUspague cessât d’êire muette. Ils voulaient eux-mêmes lui délier la langue, et entendre le son de la parole humaine, dont ils étaient sevrés depuis le moyen ége. Ils croyaient que tout serait gagné, et que le miracle s’accomplirait dès que la vérité ensevelie pourrai t sortir, sans mélange, des lèv res de l’homme de bien. Cette foi dans la puissance de la parole sincère est le fondement de la vie nouvelle des Espagnols. Tant que ce

caractère ne sera pas entièrement aboli, je ne désespérerai pas. L’éloquence a encore quelque chose à faire là où personne ne suppose aisément que l’orateur ne croit pas ce qu’il dit.

Je suis quelquefois effrayé de les voir louer ouvertement le libertinage d’esprit de quelques orateurs étrangers. Les habiletés byzantines, les embûches de langage, auxquelles la passion trop sincère les empêche d’atteindre, leur inspirent une sorte d’émulation mêlée de crainte pour des vices différents des leurs. Que deviendront-ils, s’ils atteignent l’art qu’ils se contentent d’envier? Il est facile de le dire, sans qu’il soit nécessaire de l’inventer.

Quand la parole se flétrit chez un peuple qui a placé toute sa dignité dans la parole, le désordre est au comble; car, si le mensonge à voix basse finit par stériliser la bouche qui le profère, que l’on se figure ce qui doit arriver quand la tribune publique, qui est la bouche d’un peuple, ne proclame plus que des fictions, des ambages, des propos tortueux. Il y a dans cet art d’emboucher la trompette pour publier, aux quatres vents, des réticences, des ambiguïtés, des mots couverts ou frauduleux, une incroyable

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puissance de infant. Kulrant partoiit, çclataul partout, jusque dans le moindre réduit, la parole faussée passe sur la face d’une nation, et sème la peur, la ruse, le mensonge. On croit avoir fait et gagné quelque chose quand on a prononcé des lèvres un discours où le comble de l’art est de ne s’attacher à aucune vérité, dans la crainte d’être obligé plus tard do la metti'oen pratique. Os combats simulés amusent l’opinion, pendant (pie sons un cliquetis de mots qui n’atteignent personne les projets souterrains se cachent mieux que dans le silence des vieilles cours. Si la nature a fait une langue droite, franche, loyale, on en fait une langue peureuse, cauteleuse, serpentante; et comme il n’y a rien de plus puissant pour le bien qu’une tribune d'où retentit un accent sincère, fiit-il même ennemi, je n’imagine aussi rien déplus corrupteur qu’une tribune d’où se répand, avec convenance, un brillant verbe de mort; car on fait servir le grand jour pour cacher l’artiGce, à quoi l’on n’employait autrefois que les ténèbres; et l'on corrompt ainsi jusqu’à la lumière même.

Avec cette ardeur de tromperie, qui ne sent chez nous que chacun est pris dans son piège?

Vous étudiez, vous raffinez, éloquent Hortensius, habile Lysias, si bien vos fraudes du Bas- Empire, vous êtes s| profondémenj; abîmés et réjouis dans vos ruses subtiles, que vous ne voyez pas le grossier lacet qui s’ouvre sous vos pas. Nous avons beau tenir pour suspects le ciel et.la terre, nous sommes la proie de quiconque veut se donner la peine de nous leurrer. Toute perspi- .cacité morale disparaît, nous ne voyons plus rien à distance; ou peut-être est-ce là une dernière feinte; car chacun prend le masque qui luj plaît; il n’a que la peine de choisir. Ce déguisement une fois adopté, on respecte celui fie son voisin, à condition d’être respecté, comme au bal masqué; et en voilà pour la vie.

Tout ce qui m’inquiète est de savoir si, jusque dans la tombe, ce déguisement sera maintenu pour la postérité, et si la mort ne prendra pas fantaisie, à la fin, de voir une fois tant de laids visages à nu, et de comédiens sans le masque.

L’ardeur des guerres civiles a, du moins jusqu ici, préserva'' de ce fard l’esprit politique de l’Espagne. I.e parti qui vient de vaincre, avant de profiter de la \ ictoii-c, ne songe qu’à effacer

de la constitution la souveraineté du peuple. Vous vous étonnez de voir les Espagnols renverser ainsi, à tous moments, leur charte, et vous accusez de ces changements l’inconstance des peuples du Midi. La cause en est toute différente.

Chez les peuples encore neufs dans l’exercice du pouvoir, chaque parti victorieux se hâte d’afficher sa théorie au frontispice de la constitution. On attaque ses adversaires de front en commen» çant parles humilier; d’ailleurs, tous croient ne pouvoir rien faire sans une logique rigoureuse, et chacun veut opprimer de tout le poids de sa conscience. Plus tard, mieux avisé ou plus corrompu, l’apparence est gardée, l’esprit seul est changé. Pour dominer une révolution populaire, on s’enveloppe alors de la souveraineté du peuple.

Deux voies s’ouvrent devant la révolution espagnole: l’une d’imitation, l’autre indigène. Lepremier .système est déjà parfaitement tracé: rompre le fond d’égalité sociale qui est dans les mœurs, créer, fomenter la guerre des classes, ne s’appuyer que sur une seule, faire tout dépendre de l’argent, écraser les pauvres de l’arrogance des riches, épouvanter les riches de la haine des pauvres, inaugurer la peur, surtout abaisser la

fierté (lu pays pour le mieux dominer. Cette voie, déjà en usage ailleurs, est la plus aisée; car si l’on vient à bout de ravaler le cœur de l’Espagne, nul doute que son gouvernement ne soit dispensé de la craindre. Quelques forteresses autour de Madrid et des principales villes ouvertes achèveront de répondre d’une nation avilie.

Cet art nouveau de dégrader un pays pour le mieux gouverner est employé de nos jours, non sans quelque apparence de succès, chez une nation , il y a quelques années assez fière, et encore aujourd’hui plus puissante que l’Espagne.

La seconde voie demande une âme royale ; et cependant il faut simplement être Espagnol. Il s’agit d’accepter ce vaste héritage de démocratie que la vieille monarchie espagnole a préparé, et qui reste là, en réserve, pour quelque grand dessein; s’inspirer de ces mœurs originales qui rapprochent toutes les classes dans une même alliance ; faire passer dans les lois cette fraternité vivante ; profiter de l’universelle misère pour trancher par la racine la féodalité de l’or; continuer une nation de gentilshommes prolétaires au lieu de la ravaler jusqu’à la bourgeoisie; étonner l’Europe au lieu de l’imiter, la devancer

au lieu de la suivre , et montrer aux contempteurs un peuple qui trouve dans ses coutumes natives la force de réaliser ce que d’autres, après avoir entrepris avec honneur, renient ou abandonnent insolemment.

Il est vrai que si l’Espagne a, dans sa pauvreté même , des avantages singuliers , j’apèrçois un obstacle qui, à lui seul, peut l’cmpêclier longtemps d’en jouir. Tout a été bouleversé, hors le principe de l’ancienne religion. L’intolérance du moyen âge est restée au fond des garanties nouvelles. Nul ne peut, par exemple, écrire un mot sur un sujet religieux, dans un journal, sansavoir l’agrément du clergé. Voilà les grands sujets interdits d’avance et la pensée liée. Sur ce fond de servitude spirituelle, j’ignore comment s’élèvera la liberté politique. Il me semble voir un grand peuple se précipiter dans l’avenir les fei's aux pieds. De là une révolution sans idées révolutionnaires. Une multitude do couvents sont renverses, incendiés; mais, au milieu de ces ruines, l’ancienne intolérance reste debout ; on s’est contenté de châtier des pierres.

La révolution espagnole montre ainsi ce que peut être, dé nos jours, une révolution qui s’en-

ferme dans l’euceiute du catholicisme : des mouvements impétueux, des efforts enthousiastes, des coups de cornes de taureau, de chevaleresques intentions, de grands talents, les plus vrais orateurs de ce temps, et peut-être les seuls, si être éloquent c’est émouvoir; mais nulle philosophie possible, nul plan suivi, nulle théorie qui naisse du sol, point de génie constituant, nulle audace de pensées et de conceptions; et de là, dans les choses, une affreuse stérilité, que le sang des partis ne peut changer. 11 faut marcher par bonds sans s’orienter jamais.

Parquée dans le catholicisme, cette révolution se heurte çà et là contre elle-même. Il y manque ce génie universel, qui nourrit les grands desseins. Uien ne supplée à la force que donnerait une cause qui embrasserait celle du genre humain. On parle pour l’Espagne, non pour l’humanité. La nouveauté, l’immensité du péril, ne vous fortifie pas; et, eomme on semble ne eom battre que pour soi, nul ne donne à ee qu’il fait l’importanee d’une action d’où dépend la destinée du globe.

I.CS hommes sont petits, dites-vous; non, c’est la situation qui les déprime. Sur un dogme

qui nie la discussion^ on se consume à semer la liberté. Au lieu de la liberté, l’ancienne violence reparaît; alors on désespère. Les difficultés sont jugées surhumaines; on se rejette avec fureur vers un passé mystique déguisé sous les traits d’une jeune fille; et ce qui est accablement, on l’appelle modération I

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