LE VOYAGEUR
Iniprudeiil! c’csl loi qui l’as dit, je in’cn ia^c les mains.
L'KSCtRIAL.
Depuis quelques semaines l’âge d’or est passé ; l’innocente Isabelle a revêtu la robe de sa majorité; l’enfant est devenue femme, et ses jours n’ont pas été perdus en rêveries, au bord du Manzanarès. De ses mains virginales, elle a déjà signé la mort de deux cent treize progressistes par le plomb ou par la hart. Partez donc, blanches colombes, messagères d’amour, qüi voltigez incessamment sur le toit de son palais. Allez, battez de l’aile aux fenêtres des augustes prétendants; à ces innocentes gouttelettes de sang, chacun reconnaîtra que la timide rose des Espagnes est épanouie. Puisque la question du mariage est la seule qui inquiète le Cabinet, cherchez au loin, en roucoulant, un chaste époux pour la vierge vermeille. Eh! quelle autre aujourd’hui, pourrait donner le matin à son amant, dans 1a corbeille de noce, deux cent treize mauvaises têtes de Jacobins?
Pendaut que vous portez joyeuses, à tire d’aile, votre message de fiançailles, je vous suis encore des yeux, dans le lourd coche qui en hiver fait une fois par semaine le trajet de Madrid à l’Escurial. Le chemin évite le peu de masures que l’on aperçoit ; tel devait être le chemin de Lénore emportée, dans la ballade, parle chevalier de la mort. On n'entend pas une mouche, no se oye ma mosca, me dit mon compagnon, frère-lai défroqué qui pour dérider ce désert me raconte en riant, et en les imitant, les grimaces d’Empecinado, son compatriote pendu à Aranda. Un soleil blanc éclaire une sorte de cimetière de dix lieues. Les pics des Sierras figurent au loin d’immenses croix de meurtres. Sur les roches luisantes, les noirs ravins tracent à l’horizon les lettres d’une inscription où je lis : Ci-git l’Espagne; elle a été assassinée en cet endroit par le Saint- Office et par Philippe II. De profundis. t
Où sont les messagers de Lépante et de la flotte invincible? Où sont les mules attifées du coche d’Antonio Pérez? Qui se souvient ici des mystères de la princesse Emboli ? La pie centenaire qui me regarde du haut de la tour croulante d’un télégraphe, garde un silence diplomatique. Le
moineau babillard devient ici taciturne et semble posséder un secret d’État. Au silence de toute la nature vivante, on dirait qu’un grand oiseau de proie tournoie éternellement au haut du ciel. Immensité vide, semée d’ivraie; Edende l’inquisition.
Une horloge sonne dans la solitude; leson vibre à travers les fentes des rochers. C’est l’horloge de l’Escurial. A mi-côte apparait le terrible ex-voto de Philippe II, le gril* gigantesque de Saint-Laurent; il est appendu à une chaîne de montagnes osseuses, couleur de cendre, qui s’affaissent des deux cotés, comme les débris d’un monde calciné. C’est là qu’une âme de pierre a voué l’Espagne et le monde à l’immobilité de la pierre. Au moment où un vieux monde va être submergé au seizième siècle, Philippe II construit en granit l’arche du passé. Il y enferme tout à la fois le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, le pape et l’empereur, le monastère et le donjon. Viennent les tempêtes I cette arche contiendra les reliques d’une société défunte. Car, on sent qu’au loin la terre tremble et s’en-
* On sait que Ip jilan de l'Esciirial a la renne d’un gril.
tr’nuvro sous une tempête divine; aux flancs de cet Ararat moderne, la nef s’arrête et se fixe. L’É- {{liseet la monarchie absolue, prises de la même terreur, se réfugient l’une dans l’autre; elles tendent au désert leurs bras de granit pour se soutenir mutuellement ; mais pas un oiseau du ciel n’apporte le rameau d’espérance.
Couvents, palais, cloîtres, donjons, bastilles, villas, se pressent, se serrent les uns contre les autres dans le moment du péril. Le dôme imité de Saint-Pierre de Rome domine avec majesté; seulement il est enveloppé de donjons ; vous diriez l’Italie de Michel-Ange prisonnière entre quatre bastilles flamandes.
Sur chacune des bastilles est arborée la croix en signe de \ictoire. De son triple retranchement, l'Lscurial regarde à la fois l’islamisme de Lépanle, le protestantisme d’Angleterre et de Tranco. Partout il fait face à un monde ennemi. Pendant cette bataille du XVP siècle, éternisée dans le rocher, trois cents moines prient jour et nuit, autour de la salle du conseil. Leurs litanies se mêlent aux nouvelles apportées de tous les points du globe; triomphe de Lépanle, destruction de rArmada, la même froideur impénétrable
accueille la victoire et la défaite; cette âme de ylace a passé dans les li{^nes indexibles de l’Escurial.
Chose étonnante! dans le monument qui doit glorifier le passé, rien ne rappelle le passé de l’Espagne. Epoques de la chevalerie, souvenirs des cathédrales et des mosquées, art gothique ou mauresque, tout est effacé, pour ne laisser voir que la face rigide d’un absolutisme récent. Car l’Escurial semble bâti d’hier. Cette blancheur incorruptible d’un monument élevé eu haine de la vie, ces formes de la renaissance, cette apparence de jeunesse que revêt là le génie de la mort, vous blessent comme un défi.
Avec cela, celte architecture ne laisse pas de rappeler la poétique d’une tragédie de Calderon. la fèteetledeuil, l’austérité etlavolupté, lelrùne et le sépulcre blanchi, tout s’y trouve mêlé. La scène qui s’ouvre dans le palais, se poursuit dans la cellule. L’ermitage de Saint-Jérome aboutit au belvédère de la Cliristim; à chaque pas le rideau se lève à une autre extrémité du monde moral. Ln tragique imbroglio de pierre m’enveloppe, sans que je puisse retrouver l’issue.
Far où l’esprit nouveau pourrait-il pénétrer
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dans la forteresse ? s’il franchissait le seuil, il serait aussitôt étouffé entre le moine et le roi. Tous deux épient chacun un coté de l’horizon. Ce qu’il y a de formidable dans l’Escurial, est la rencontre de ces deux puissances, qui s’amassent chacune de son côté. Comment échapper et respirer? elles grandissent, elles s’attirent; les murailles semblent se rapprocher, s’épaissir, s’enfler autour de moi, dans un rêve. Je me sens muré dans la servitude, entre la terre et le ciel.
De cloitre en cloitre, j’erre sans rencontrer personne. Dans les jardins où le buis est taillé en globe, la sève oublie de monter. Pour un moment, je suis le roi de ces solitudes. Je frappe à la porte des cellules; le vent répond en sifflant à travers lesserrures. Au-dessus de chaque porte est un tableau; ces peintures italiennes, ainsi délaissées et battues du vent, gémissent à demi-voix. Au loin, le murmure d’un jet d’eau remplace les litanies des fx’ères. Dans le grand cloître, s’élève un pavillon ou une cellule de marbre. A la magnificence réelle, se mêle je ne sais quelles grâces douceâtres. Le moyen desonder ces murailles pleines de secret? elles se dé-
robent sous les fresques fardées de Pellegrino. Les pierres font effort pour se réjouir; mais dans ces enjolivements de granit, je reconnais le sourire de l’inquisition.
C’est ici qu’a reçu son éducation cet être prodigieux que l’on appelle le moine espagnol. Dans cette thébaïde royale, le moindre des cénobites sentait jour et nuit sur sa tète tonsurée la couronne des Espagnes. Il en avait la joie et l’orgueil, sans le fardeau. C’est sa chose; Gare à qui ia touche. Dynastie d’anachorètes, frères aînés du monarque, leur patron saint Jérôme avait quitté le monde pour habiter une grotte sauvage. Pour eux, au contraire, ils creusent leur grotte de Bethléem dans le palais. Une porte dérobée les sépare à peine de la cohue des courtisans. Dans le plus intime de la solitude, ils sont plongés au plus vif de la politique. Antonio Pérez ne peut parler si bas que le bruit de ses aventures n’aille se glisser entre les antiennes des moines.
Quelles étranges visions devaient se partager l’âme de cet anachorète, ainsi à genoux sur le trône! on l’a peint, ceint de cordes, tenant dans ses mains une tête de mort. Mais voyez comme ses yeux scintillent d’une double lumière. Il
\né
s’abandonne, tout ensemble, à l’exultation de l’ermite dans sa caverne, aux délices de Macbeth qui essaye dans la nuit une couronne. Cette tête de mort qu’il a ramassée sur le chemin, est celle d’un {;rand peuple; plus elle est froide, plus il se réjouit d’en faire une relique. Les visions du désert, les ambitions de la Cour, les échos du cloître, ceux de la salle du conseil jjrondent à la fois dans son cœur. Mais ces bruits divers ne le partagent pas. Sur ce trône, où le voilà monté, sa vision est celle d’un CliriH absolutiste; l’Escurial est pour lui la Sion terrestre, la maison d’alliance, où l’Kglise épouse éternellement le despotisme.
Dans ces mondes affaissés, le moine seul reste libre; il porte un diadème invisible. N’allez pas le réveiller de ce songe. De chacune de ces augustes cellules sortirait un monarque implacable; l’anachorète s’élancerait à cheval; car sans l’avoir jamais appris, il sait chevaucher, guerroyer, mieux que les princes; il est le vrai roi neto; il le sent, il défendra par le fer et par le Christ, sa double couronne qui luit sur son prie-Dieu .
Quelque chose que la raison d’État pût com-
mander, la conscience du souverain était aussit«Nt apaisée par les hyinues de l’anachorète. Le cloître était solidaire du palais; à de certaines heures, la porte de communication s’ouvrait avec mystère. Dans ces corridors passait, vêtu de noir, plus triste qu'aucun des habitants des cellules, un homme de petite taille, en manteau et en pourpoint, le col raide, la figure blême; il cherchait avec son secrétaire l’endroit le plus désert pour y enfouir un secret d’État *. Que de fois, Philippe II est venu cacher ainsi le meurtre d’Escovedo, sous les roses mystiques de ce parterre de moines !
L’église n’était pas même éclairée par une lampe. Quand mes yeux furent accoutumés à ces ténèbres, j’entrevis sur un fond d’or deux grands spectres à genoux. Je les considérai longtemps sans savoir ce qu’ils pouvaient être. J'approchai. C'étaient les deux statues d’argent de Charles-Quint et de Philippe II. Au pied du maître-autel, est une sorte de souterrain vitré. Philippe II a passé dans cette caverne les dernières années de sa vie. Uetiré dans les ténèbres, un
‘ \'. Carias de Antonio Pi'tpz, 453. « I.c scrrélairc devina que ce lieu si redit' émit clioisiponr une alTaire esiraordinaire el nouvelle. »
chapelet attaché à ses mains, il voyait l’Espagne et le Mexique à travers la lumière des cierges de l’autel. On ne connaît pas le roi du Saint-Office, si l’on n’a pas approché de cet antre. On y respire, dans une odeur de défunt, l’âme de l’ancienne monarchie espagnole. Des omhres blafardes passent sur les murs humides; vous croyez entendre le bruit d’une plume sur une dépêche. Ce mot scellé avec la précaution d’un testament court au loin. Le frisson vous gagne à la pensée de ce grand royaume du soleil, ainsi régi du sein de la nuit, comme un peuple de spectres.
Philippe II a voulu poser d’avance sa bière près de sa chambre royale ; et c’est une chose saisissante de voir combien ces Rois d’Espagne, scellés les uns aux autres dans de petits coffres de bronze, tiennent peu de place dans leurs palais. Ils étouffent dans la mort. Je frappai du doigt la tombe de Charles-Quint ; elle rendit un son aigu comme celui d’une cymbale. Ces tombes enchaînées les unes aux autres n’en font véritablement qu’une seule ; chacun de ces règnes semble entraîner le suivant dans le même moule d’airain. L’avenir est là, enseveli par avance dans le linceul. Égalité du monastère,
symétrie d’ua cabinet de diplomate^ uniformité invariable que la mort même ne pourra pas déranger; ces magnifiques souverains sont étiquetés, rangés d’avance par étage, comme des testaments consignés dans des archives royales. Le génie funèbre de l’architecte s’est dépensé sur la face entière de l’édifice. Ce qu’il y a de moins triste, à l’Escurial, c’est la chambre des cadavres.
Après deux jours, je finis par rencontrer dans les cloîtres un être animé : c’était un paysan, à le juger sur son costume. Les joues livides et terreuses, le regard seul encore vivant, il ressemblait, trait pour trait, à plusieurs des images de saint Jérôme que j’avais remarquées au-dessus des cellules. Cette figure étrange, évidemment déguisée, s’approcha de moi ; de cette voix défaillante qui était alors le timbre de tout le clergé espagnol , elle me dit : La charité, senor ! j’étais le père gardien !
— Quoi ! mon père, lui dis-je, comme à l’apparition d’un spectre, vous êtes...
— Le dernier des moines de Saint-Laurent.
— CiOmment I sous ce chapeau et sous cette cape de paysan I
— Ils ne veulent plus voir notre robe. Je me déguise; je viens me promener chaque jour, un moment, devant ma cellule.
— Et les frères, où sont-ils ?
— Qui le sait ? ils sont retournes dans leur pueblo. Ceux qui ne trouvent pas une petite messe à dire, mendient comme moi.
Dans la voix de cette homme, ou sentait une force irréparablement brisée et perdue. Sans doute, il avait eu autrefois l’énergie des gtieril leros; peut-être avait-il porté le crucifix et l’escopette sur les poutres enflammées de Saragosse. Mais le moment de la discussion étant venu, il se trouvait impuissant; ses vieilles armes ne lui servaient de rien. La colère d’un monde avait passé sur cet être autrefois plein d’une énergie de feu; il ne restait qu’une ombre, qui semblait expirer à chaque parole. J’eus pitié de lui.
— Ah ! mon père, lui dis-je, en l’assistant, consolez-vous ! beaucoup de gens vous reviennent dans le monde, à ce que j’entends dire.
— Le croyez-vous? dit-il en soupirant.
— J’ensuis certain. On travaille pour vous, en France. Vous y avez des amis,
— Eu France! reprit-il eu hochant la tête ! des
livres, peut-être ; des paroles, pas uue action ! AhI les nouveaux ne sont pas comme les anciens, senor; cela ne se ressemble pas. Chacun de nous valait un bataillon.
En prononçant ces derniers mots, l'homme pâle se redressa; ses noires paupières s’allumèrent à l’improviste; il en jaillit une étincelle comme d’un fusil sous la pierre à feu; cet être mourant était ressuscité. Il était là devant moi dans la beauté de sa jeunesse. Il ouvrit une petite fenêtre, et me montrant des ruines : Voyez, senor I voici les palais qui ont été incendiés par le général la Iloussaye et le général Mouton, dans la guerre de l’Indépendance; on dit que le feu n’est pas encore éteint.
En ce moment des voix résonnèrent dans It^ jubé de l’église ; le moine disparut à grands pas et alla rejoindre quelques chapelains déguisés commelui. L’office fini, ils se retirèrent ensemble à la dérobée, dans le village Tout retomba dans le silence. Pas une porte ne s’ouvrit ni ne se ferma. L’herbe continua de poindre dans les cours, l’épcrvier de glapir. Cela rappelait la lé- {fcndc de Montoya, où les morts ressuscitent une heure chaque soir, pour dire loi lice des morts
Ne pouvant retrouver le moine, j’ai cherché un guide qui m’orientât dans ces labyrinthes. Ce guide connu de tout Madrid est aveugle depuis quarante ans; ce qui ne l’empéche pas de me montrer chaque tableau, chaque feuille de buis dans les jardins, tant il est sûr de retrouver toute chose à sa place. Dans cette maison royale de la mort, la privation de la lumière lui semble indifférente. Je n’ai pas encore rencontré au delà des Pyrénées une figure aussi heureuse, aussi souriante, que celle de cet aveugle en cheveux blancs, qui, tétehaute, circule incessamment dans ce palais de l’immuable. Il y a pourtant. Antonio, quelque chose que le temps a dérangé autour de toi; cherche mieux du bout de ton bâton ; tu pourrais te heurter à la fin contre un esprit inconnu, adossé à ce pilier du cloître.
C’est assez d’une semaine, en tête-à-téte avec les spectres. A l’ombre de l’Escurial le sang se figerait dans les veines les plus ardentes. Si du moins j’entendais, en sortant de là, un bruit de castagnettes ; mais non ! la ville est morte comme le palais. Dans ma posada, deux hommes en longs manteaux s’asseyent autour du ùrasero d’où s’exhalent les vapeurs de l’asphyxie. Vi-
vent-ils ou non? en plusieurs heures je ne puis leur arracher une syllabe. Même les criadas de l’auberge ont leurs lèvres scellées d’un silence claustral. De ma fenêtre je domine une place déserte; quelques balcons dégradés qui ne s’ouvrent jamais aux vivants sont en face de moi.
Le souper est prêt; qu’attendons-nous encore? Je crois voir marcher le long des palais^ à travers les rues ténébreuses , à pas de statue, le commandeur de pierre dans la dernière scène de Don Juan. Pan! pan! pan! est-ce lui quia frappé de sa main de marbre ces trois coups à la porte de l’auberge des morts ?
A quoi bon le soleil, la vie, la jeunesse, le sang dans les veines? S’asseoir sous cette ombre massive, y attendre dans l’oubli que le froid moral vous endorme pour toujours, ne serait-ce pas le plus sage ? laisser là le combat, l’inquiétude, l’amour, l’attente cuisante, la vaine espérance 1 Seul, dans ce palais immuable, goûter le sommeil de l’àme 1 chaque jour aller s’asseoir dans la campagne, sur le roc taillé d’où Philippe II voyait s’élever de terre l’Escurial I assister soi-même à son édification dans la morti ne serait-ce pas la paix, la sécurité sans mélange?
Ëu({uut'dis8eii)eul tentateur ! nul ne sait ce qu’il arriverait d’une Ame qui s’abandonnerait sans résistance à cette puissance écrasante qu’exerce ici le yénie de l'inertie. Il faut un effort pour sortir de ce château enchanté par la mort. Elle est l’Alcine de ces villas. Tout un peuple a été emprisonné et dort dans son cercle magique Comment un cœur isolé échapperait-il à ce souffle de glace ? J’ai besoin du soleil d’Andalousie pour me guérir du froid de l’Escurial.