‹ Mes vacances en EspagneChapitre 8 sur 19 · I.ES KCItl\ Al->s. — r N IVV.MI'ilUriTAlHE. — L.VRRA · texte numérisé non relu

I.ES KCItl\ Al->s. — r N IVV.MI'ilUriTAlHE. — L.VRRA

Ni Ivapronumiaiiiienlos, ni la guerre civile n’ont effrayé les poètes , loin de là , on m’assure que le grand style du seizième siècle s’est retrouvé debout entre deux potences dans la mêlée des pui’tis.

Imaginez ce que poux ait êtr<\ de IH53à 1857, la muse espagnole au milieu des fusillades; failes-la à votre fantaisie; je xous le donne en conl. ^ous vous la représentez l eseopette en main ,

une tache de sang au fronts creusant d’un geste déclamatoire la fosse d'un factieux au détour d’un défilé. Eh bien ! ce beau idéal est justement le contraire de la vérité. L’esprit qui, de la Biscaye à l’Andalousie, se fait écouter en ces années sinistres, qui règne sans contestation dans tous les partis, qui rivalise avec la popularité de l’échafaud, c’est, je vous le dis, un esprit joyeux, épanoui, un petit neveu de Rabelais ou de Cervantes (hélas! que n’a-t-ilvécu !). Sur cette terre imprégnée de sang, il communique entre deux fusillades un fou rire aux libéraux et aux serviles, aux juges, aux condamnés, et au bourreau luimême.

Ce joyeux écrivain qui le premier eu Espagne a la langue affranchie, se cache sous le nom de Figaro. Mais songez que si le héros de Beaumarchais n’avait le droit de parler de rien, celui-ci ale droit de tout dire. Littérature, mœurs, politique, traditions, le champ fermé depuis trois siècles lui est ouvert ; il s’y jette avec le rire des dieux. Fi des aventures galantes! Au dixneuvième siècle, les aventures des peuples sont les seules qu’il recherche; il se place sous le balcon de l’Espagne pour lui donner de hur-

lesques sérénades. L’Espagne, toute sanglante, s’arrête; elle rit du ricanement des morts; elle a reconnu dans les malices de Figaro quelque chose delà bonhomie et du droit sens de Sancho Pança.

Une révolution qui s’accomplit en se moquant d’elle-même, c’est l’originalité de José deLarra. On ne sait pas en Europe que les Espagnols ont été les premiers à se moquer de leur travestissement constitutionnel, de l’impuissance des chartes écrites, de l’emphase des juntes, des rodomontades des vainqueurs, des lenteurs homériques de la guerre, de l’inutilité des échafauds. Sur le ton de quelques proclamations, on les croyait tout ensevelis dans l’admiration d’euxmêmes; et voilà que l’écrivain qui surgit de cette époque, qui le premier retrouve dans une mare de sang la prose espagnole, est précisément un maître railleur. A ce moment où une vieille société change, en un clin d’œil, de costume et de visage, mille ridicules éclatent, que Larra saisit avec un aplomb imperturbable. 11 suit à pied chaque pas de celte Révolution emphatique, comme Sancho Pança le chevalier de la 'l’riste Figure; et il commente à sa manière, cha-

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que prétendue victoire de ce magnanime défenseur des faibles et des opprimés. Que de pages d’un comique impitoyable sur l’appétit rongeur de la foule, qui reste le même en dépit de la charte ; sur lajuntequi commande, sous peine de mort, un enthousiasme de trois jours consécutifs depuis six heures du matin jusqu’à dix heures du soir; sur la plante qui produit le factieux; sur les moines changés en douaniers !... Tant de sang-froid dans l’ironie, au milieu de passions si effrénées, c’est là ce qu’on n’a pas vu ailleurs. Qui s’attendrait à trouver la froideur amère de Paul -Louis Courier, au premier matin de la constituante?

Enjouement sinistre, quoi qu’on en dise , comme les plaisanteries des fossoyeurs dans Hamlet ; j’ai peur que le suicide ne se cache, à la fin, sous cette hilarité cruelle. On voit dans ces pages, aujourd’hui presque classiques, un peuple amoureux de la liberté, sans nul espoir. Dès son premier pas hors des voies anciennes, il se trouve un jeune homme, qui, dans la fleur de l’âge, a pour mission de lui ôter une à une chacune des espérances politiques des autres peuples. Grâce à Larra, le peuple espagnol marche à reculons

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vers l’avenir^ comme vers une journéedes dupes. Il sera trompé, mais du moins il lésait, il le voit; il s’en joue amèrement; et il embrasse en riant la sombre fatalité.

Forcé d’imiter ses voisins, son orgueil se console en raillant sa propre imitation ; il se rési- {jne à subir la lumière des modernes, à condition de les berner sans pitié. Le temps a manqué à l’écrivain pour donner à ses œu\res une pleine maturité; mais tel qu’il est, ce commentaire ironique delà Kévolution, par un révolutionnaire, restera comme un des traits de caractère national dans une crise de passion.

Si ces pamphlets n’ont pas l’élégance calculée de ceux de Paul-Louis Courier, il y règne, en récompense, un accent peut-être plus vif, plus naturel, plus aisément populaire. Larra n’a aucun effort à faire pour se retrouver en plein seizième siècle. Fcoutez-lc commenter la philosophie de l’histoire de la révolution espagnole et les essais maladroits de constitutions. La familiarité franche et le bon sens rappellent le gouverneur de l’île de Barataria.

« Figure-toi, mon ami, que tu es tailleur, et que tu fais à un marmot de sept ans un uni-

forme He conseiller. Il est clair que le costume sera trop large. Toi, tailleur cependant, tu dis : voyez quel bambin estropié I je lui fais un uniforme de conseiller, si beau, si bien brodé; et il ne lui va pas! L’imbécile!

« Tu prends l’uniforme et tu t’en vas. Puis tu reviens, avec le même habit, sept ou huit ans après, et le garçon en a quinze. — Encore trop large, i’éc,ï\Q%-i\x\ cela est intolérable. Si Enniforme est le même, comment ne lui va-t-il pas? il est sûr que ce garçon n’est pas fait pour être conseiller; c’est un sot. — Tu retournes à ta boutique; révolté des expériences passées, tu luifais de bons petits langes; et tu reparais après dix ans, ton paquet sous le bras. Pendant ce temps-là, le garçon compte ses vingt-cinq ans sonnés. — Que diantre! cries-tu épouvanté ! ce-garçon là, muis c’est le diable ! les langes ne lui vont pas non plus. Ah! Ah ! Ah! monsieur, il nest pas habillable {es investible). — Et sur cela, tu le repousses, et tu le laisses nu.

— Vive Dieu ! monsieur le tailleur, quelle conséquence !

« Voilà, mon ami, l’histoire d’Espagne depuis l’an 4842 jusqu’à l’an 4854, histoire plus claire

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que celle du père Duchesne, traduite par le père Isla. Il me semble que tu auras compris quels sont les langes, et je n’ai pas besoin de te dire qui est le tailleur....

« Une nuit, le bruit court que l’on va nous rendre la constitution de l’an 1812. Bravo, m’écrié-je, voilà qui s’appelle faire du chemin. On ignore ici la règle de la multiplication; mais quant à la soustraction, on s’y entend à merveille. Voyons qui s’en tirera le mieux. En 181 4, le Roi arrive, et dit: Qui de quatorze ôte six, reste huit; les choses remontent aux us et coutumes de l’an 8. En 1820, viennent les autres, et ils disent : Qui de vingt ôte six, reste quatorze ; que les affaires remontent à l’état et au statu quo de 1814. L’année 1856 s’y prend déplus haut, elle dit : Qui de trente-six ôte vingt-quatre, reste douze. Que tout revienne à l’an 1812. Ceux-là ont gagné, si l’on excepte l’auteur de l’Æ'sta/u/o», qui, jouant mieux, ne posant rien, ôtant tout, nous plante en beau quinzième siècle.

« Diable ! et si, une fois, nous remontions à la venue de Tubal I Sachons d’abord comment il

* U. Martin» de la Bosa.

faut entendre notre progrès. Est-ce en avant? est-ce en arrière? Rappelons nous le cocher qui, monté à rebours, conduisait l’équipage.

« Je te l’ai déjà dit: Nouvelle Pénélope, l’Espagne ne fait que tisser et détisser. Personne ne vent sa toile, et personne ne fait de toile neuve. »

Ce langage était compris à demi-mot. Entre les galères et le gibet, l’Espagne se déridait ainsi de trois siècles de gravité sépulcrale. Derrière le rideau, LarramontraitdanslaRévolutionunecontedi e de mpe et d’épée, avec ses intrigues de dame et de yalant l’imbroglio des entrées et des sorties, les changements de décoration, les rencontres dans les rues, les coups de dague dans les ténèl^res, le public qui, impatienté de l’obscurité du dénouement, finit par illuminer, une nuit, toute la Péninsule avec des couvents, et à cette clarté sublime*, siffle un acteur qui lui est insupportable, le gouvernement.

Au milieu de la risée universelle, défilent tous les personnages nouveaux, le patriote qui n’a dans

* De (lama y galan.

* Humilia una nochc la Peiiinsula con conventoa. Al rcsplandor de loâ sublimes flameros, etc.

sa maison que deux choses^ son opinion libérale^ avec laquelle il se donne à tous les diables , et une chaise pour s’asseoir ; le bachelier qui fait ses études de droit en poursuivant l’armée de Gomez; le ministre qui, avec un sang-froid castillan, se contente de dire, à propos de chaque calamité, famine, banqueroute, massacre, choléra; ce n est rien, absolument rien, ce n’est qu’une misère de plus, nada, una miseria mas; le poète obligé de chercher son public dans le cimetière.

Au faite de cette société nouvelle apparaît lepamphlétaire espagnol qui doit rassembler dans sa personne les vertus des trois règnes de la Nature : la sobriété du chameau, pour passer des semaines entières sans aliment, et cheminer le front haut à travers le désert ; l’odorat du chien, pour sentir la bête au gîte et aboyer contre les pauvres; l’instinct de la taupe pour faire le mort pendant la bourrasque; le pas de la tortue, l’allure du cancre (rien de plus effrayant que de voir marcher en avant le journaliste), l’ouïe du sanglier pour entendre de loin le tocsin ; subtil, fin, lustré, changeant de peau en temps et lieu, avec la

■ Lo que es entendene, t. U, p. 174.

couleuvre ; de l’humeur de la sangsue qui se sent écrasée par celui-là auquel elle a sauvé la vie ; patience de bœuf, fantaisie de singe, qui rit de tout, pour ne pas pleurer de tout ; voilà pour le règne animal; voici pour le végétal : roseau qui plie aux vents sans murmurer, tourne-sol qui s’incline vers l’astre à son lever, lierre qui étouffe enembrassant; déplus, lourd, ductile,à la manière des minéraux (l’argent seul excepté) , le cœur d’acier, la tête de pierre, froid comme le marbre sous les pieds du puissant ; de plomb pour courir, de bronze pour éterniser les sottises du pouvoir.

Larra osait tirer des croyances catholiques un fondsd’ironiequidevaitfairetressaillirles cendres de la Sainte-Hermandad; il parodiait de la manière la plus étrange les sermons et les sacrements de l’Église. Comment douter que la vie humaine ne soit un pèlerinage, ainsi que le prêche le père Almeida? que rencontrait-on en Espagne, sinon des voyageurs, pieds déchaux, hart au col, qui allaient en pèlerinage, aux galères, dans les îles Fortunées de l’autre monde, dans les Canaries, la demeure de la félicité d’outre-tombe? Tout espagnol recevait à sa naissance constitutionnelle

le baptême du sang; pendant le reste de sa vie il était voué à celui de la pénitence. Quant à celui de l’ordre, on l’avait supprimé aussi bien que celui du mariage, depuis que les gouvernants, en véritables polygames, épousaient chaque jour une nouvelle opinion

Du haut des ruines de l’Espagne, Larra regardait l’Europe ; il y apercevait, sous d’autres apparences, les symptômes du même bouleversement radical (un traslorno radical). Tout ce dix-neuvième siècle, demi-jour, demi-nuit, ni debout, ni assis, vêtu de blanc, de noir, se résumait pour lui dans une seule parole souveraine; en la rappelant à satiété, il a retrouvé une fois la verve des litanies de Rabelais. De cette colonne de misères, il voyait à ses pieds, en France, un peuple quasi-lihre qui n’a pu faire qu’une ^wast-révolution ; sur le trône un f/msiroi, 7Most-assassiné, qui représente une quasilégitimité; une chambre yitast-nationale, qui souffre de nouveau une quasi-ceasure, quasi-aholie par la yuasi-révolution ; une grande nation ^uast-mécontente, et une autre commotion politique ^ttosi-prochaine ; en Italie, un souverain Pontife dont yMust-personne ne se soucie; en

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Hollande, un roi (/jwst-enragé ; à Constantinople, un empire yMas*-agonisant; en Angleterre, un orgneil national 7»«isi-intolérable; en Espagne, nne vieille nation qni, un jour, se teint ses cheveux blancs, une autre, non; un pays que l’on dit n’étre pas mûr, et qui pourtant est un fruit passé*, puisqu’il est tombe de la branche; dans les provinces, une ywast-Vendée, avec un chef yjwisï-imbécile; par malheur beaucoupd’hommes yjtasj'-ineptes; une intervention, résultat d’un ^M<wt-traité, ^ast-oublié, avec des nations quasialliées ; en un mot, un grand quasi dans tout l’univers.

Souvent cette ironie était trempée de sang; elle n’était pas pour cela moins bien reçue des contemporains. Singulière charité qui se cache sous le rire du bourreau. Voici comment il raconte le meurtre de la mère de Cabréra.

« Ils t’auront conté dernièrement une petite fantaisie exécutée officiellement sur une vieille, d’après le visa d’un héros. Dieu nous garde de tomber entre des mains héroïques. Je te dirai seulement qu’il est bon de remonter aux causes de s

• Niicslra piuiii esta mus que iiuidura, esla jiasaila.

choses, au tronc, non aux branches ; et par exemple la première cause de l’existence des factieux, ce sont les mères qui les ont enfantés. Ergà, en retranchant les mères, on retranche le principe. Les théologiens nous l’ont dit: Suhiatâ causé , tollitur effeclus. Il est fâcheux que l’aïeule soit déjà morte, car plus on remonte haut, plus le coup est sûr. Cependant, contentons-nous de la mère. Il est prouvé que, de même que la force de Samson était dans ses cheveux, le venin des factieux est dans la mère qui est leur fiel. Otez-la, les voilà doux comme des mauves I C’est ce que l’expérience a démontré, puisqu’on somme, l’autre n’a fusillé, en retour, qu’une trentaine. Qui sait tous ceux qu’il eût fusillés, s’il avait eu une mère ! Donc ce sont les mères qui rendent impossible la félicité de l’Espagne; et jusqu’à ce que nous en ayons fini avec elles, il ne faut pas espérer un moment de repos. Quant aux sœurs, comme elles sont mariées à des gardes nationaux, il appartenait de les fusiller par moitié, à ceux de deçà et à ceux de delà ; mais nous autres , mieux avisés, nous fusillons le tout. Heureux dans les temps des héros les enfants trouvés qui n’ont ni père ni mère pour les fusiller 1 . . Après

cette échange d’étiquette et de courtoisie, on dit que l’armée se plaint... »

A mesure que les succès de Larra augmentaient, que la joie circulait autour de lui, la tristesse le prenait au cœur. Condamné à provoquer éternellement le sourire, ce servage lui devenait insupportable. A force de jouer avec la mort, elle entrait dans son sein ; ce rieur de profession touchait au désespoir.

La vérité est qu’il ne faisait pas la guerre à une dynastie, mais à la société dont il sentait plus que personne l’agonie. Dans son esprit, nonseulement l’Espagne, mais l’Europe était morte; les peuples de l’ancien monde cheminaient vers le néant. Tout ce qu’il réclamait pour l’Espagne, était le droit d’achever, comme les autres, son pèlerinage dans le vide.

Quand Paul-Louis Courier écrivait ses pamphlets, ce prétendu misanthrope avait un espoir ingénu. Il voyait devant lui une terre promise, l’Eldorado des peuples, dans l’avénement de Monseigneur le duc d’Orléans. Toutes les perfections candides des contes de Fées allaient paraître sur le trône, sans noise, ni chicane, ni en consulter les /e»Miïes,fierté devant lesforts,débonnaireté devant

les faibles, désititéressemeiit, amour des petites gens, etje ne sais quelle autre vertu, qu’en sa qualité de païen il jugeait presque divine, l’économie, je crois. Plus de procès; plus de gentillàtrcs; peu de couvents; l’àge d’or des âmes simples. Quoi de plus? le bonhomme Paul s’en faisait le garant ‘. Avec cette \me profonde, Courier a pu s’endormir en paix, fier, à bon droit, d’avoir lu, comme écrilure moulée, le secret de l’avenir.

Tout au contraire, le pamphlétaire espagnol.

Celui-ci ne trouvait pas autour de lui la moindre consolation. Comparez à l’ingénuité du nôtre, l’humeur noire du Castillan ! pas le plus petit prince auquel ce mélancolique veuille livrer les peuples sur parole. Il en fut bien puni, comme vous le verrez dans peu.

Son hypocondrie était si grande, qu’il ne s’en remettait pas même à une seule classe du soin de faire le bonheur de toutes les autres. Ce malheureux voyait les choses tellement en noir que l’avénement de la bourgeoisie lui laissa encore quelque chose à désirer; et notre gentilhommerie de maîtres-forgerons ne lui semblait pas du

* OEuvres de P.-L. Courier, p. 19». On a vu celte pagede Paul-Louis affîchée au Palais-Royal et sur tous les murs de Paris, le lendemain de la Révolution de Juillet.

tout laite pour remplacer à jamais ses anciens liidalgos. Au reste, Conservateur quand il avait le spleen, changeant de parti, en homme mal appris qu’il était, c’est-à-dire sans y rien gagner, et uniquement comme un malade se tourne et se retourne dans son lit.

Il vint en France, et cela l’acheva. C’était le temps de cette prose raide, uniforme, endimanchée, que l’imitation des Revues anglaises a inaugurée parmi nous. Au milieu de ces sublimes génies le pauvre Larra se chercha vainement. A la fin, il se découvrit dans sa profonde misère; il se mesura pour la première fois; il se vit tel qu’il était, avec sa prose simple, agile, vive, aisée, naturelle, qu’un peuple de mendiants apprenait là-bas par cœur! O accablement!

Quoi ! pas le moindre oripeau néo-catholique 1 pas une .seule tirade académique ! pas même une généralité doctrinaire I II y avait de quoi en mourir de honte; il en mourut en effet.

Depuis ce moment, Larra n’est plus le même; le Figaro de l’Espagne en devient le Jérémie; il s’exhale en plaintes navrantes sur l’isolement de l’écrivain dans la triste Péninsule. Que n’avait-il vécu, quand l’Espagne couvrait de son j)avillon les

sept collines de la cité spirituelle, et les montagnes du Mexique ! Dansle sillon où elle laissait une trace de sang, sa pensée se gravait alors pour jamais ; quand les Espagnols faisaient des papes, ils Irouvoient des traducteurs \ Mais aujourd’hui, écrire à Madrid c’est poursuivre un monologue désespérant; c’est pleurer, c’est crier, dans un cauchemar, sans que personne vous entende I (l’ingrat, toute la Péninsule avait les oreilles ouvertes pour lui!) Pourquoi penser? Pourquoi créer? le génie a besoin d’écho ; il n’y a point d’écho parmi les tombes.

Tel était son désespoir. Chaque matin, le public était mis dans la confidence de sa blessure; on suivait, avec angoisse et à la trace, cette àme défaillante au milieu des rires et des sanglots. Qui l’emportera de la plaisanterie ou du sérieux? et comment finira la tragi-comédie, qu’un homme jouait devant un peuple? On ne savait encore. Le jour des morts de 1836 arriva; toute l’Espagne lut avec terreur la page suivante de son jovial écrivain.

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