DÉDIÉ À QUELQUES AMIS
Hélas ! ils disent tous ainsi: ‘“ C’est impossible ! ” Ces frères malheureux, qu'un pouvoir invincible, Suivant eux, porte à vivre abrutis dans l'excès !
Ils parlent tous ainsi, quand on veut les convaincre Qu'avec la volonté tout homme peut se vaincre,
Et que leur mot d'excuse est à peine français.
‘u disais: ‘“ Impossible !” aussi, toi qu'on enterre ! Tu disais: “ Impossible !” tc O malheureux ami! toi, dont le caractère Faut le frère de lait du mien, toi qui vécus Si longtemps respecté pour ton intelligence, Tes talents, ton savoir, ton cœur pour l'indigence ;
Qui donc t'eût cru caché sous l'aile de Bacchus ?
Qui donc eüût pu penser qu'à ton àge, mon frère, Tu pouvais foilement chercher à te distraire
Des ennuis dont le monde était rempli pour toi ? Qui donc eût soupçonné ton dégoût de la vie ? Qui, te voyant joyeux, d’un rien l'âme ravie,
Eut dit: c’est sa manière à lui de feindre ?—Moi.
Moi seul. Lui reprochant un jour sa solitude,
Qu'il appelait “le temps à donner à l'étude,”
Je lui fis, en partie, avouer ses tourments.
“ Le monde... les amis... que dis-tu ? tu m'enivres!
« Me dit-il, j'ai tout là : ma bouteille. mes livres.
“ Ne changeons rien ; ton monde et le mien sont charmants.”
Ce voile enfin tombé, j'allais lire en son âme.
Après un court silence, il reprit avec flamme :
—Mon cher, j'aime le monde... et je devrais, pourtant, Le hair; mais hair répugne à ma nature ;
C’est livrer sans profit son âme à la torture.
Bref, je préfère en rire et paraitre content.
J'en ris. Rire me sert à voiler ma pensée
Sur tous ceux (qui d’ailleurs la diraient insensée)
Qui font un crime aux gens de n'être pas comme eux. Vous riez? eux, voyez, grimacent un sourire.
Vous écrivez ? “ Pourquoi vous mêlez-vous d'écrire ?
“ Voulez-vous, par hasard, vous faire un nom fameux ? ”
“ Vous écrivez ! Pourtant votre science est nulle.
“Peut-être ; mais de saine équité mon cœur bruüle.—
“__ Vous écrivez en vers: c'est pour jeter aux yeux
“ De fos quelques lecteurs la poudre dont la rime
“ Aveugle les badauds qui, pourvu qu'on s'exprime
“ En rimant, pensent lire un chef-d'œuvre des dieux.”
Nous n'avous point, hélas ! une idée aussi vile ; Nous somme de l’avis du poète Banville…
Après lui nous pourrions dire à tous ces mordants, Sur le ton qu'il l’a dit, sans surcharges malignes :
Faire des vers, c’est simple : on prend d’abord des lignes,
On met la rime au bout. et du talent dedans.
Je ris—même chez lui—d’un monde économique D'esprit de charité, que son mal endémique Engage à s'occuper d'autrui plus qu'il ne faut ;
Le rire est le seul banme à verser sur la plaie
Que vous fait une langue en vous servant de claie, Quand, à tort ou raison, l'on vous croit en défaut.
Je ne suis point de ceux qui pensent qu'on peut dire Le mal qu'on sait d'autrui dès lors qu’on peut en lire Le rapport des journaux, ou quand “ chacun le dit; ? Car de là qu’un pauvre être est tombé, faut-il croire Qu'on peut faire honiir son nom et sa mémoire ? Qui sait se taire alors ajoute à son crédit.
Le jugement du monde est parfois si stupide
Qu'il faudrait pour y croire un courage intrépide ! Aussi qui donc hésite à Ini dire son fait,
À ce monde infernal, quand on connait l’eftet # Des âpres jeux de mots, des lourdes facéties
Qu'il emploie à servir ses basses jalousies ? …
Un exemple : *“ J'ai vu communier un tel.”
“ Il va donc, répond-on, de l'hôtel à l’autel ...? ”
Hé bien ! moi, j'ignorais qu'un tel füt un ivrogne ; Crois-tu donc qu'il suffise alors qu’on se renfrogne
Et qu'on dise: ‘ À part ça, c'est un charmant garçon, “ Et quand il boit, d’ailleurs, il boit à sa maison ?”
Non, non ! celui qui tient un semblable langage Dans les mains de satan place son âme en gage ! S'il veut la retirer et se montrer chrétien,
Plus qu'il n'a dit de mal il doit dire du bien
De celui que sa haine avait pris pour victime,
Et qu'il voulait d'un mot perdre dans mon estime.
Qu'il vienne et dise : hier, j'ai fait une action Infâme ; j'ai terni la réputation
D'un frère malheureux, qui trop souvent se laisse Entrainer, il est vrai, par sa triste faiblesse,
Mais qui sent dans son cœur le vide et l'abandon, Tant qu'il n’a pas à Dieu demandé son pardon.
Non. Ce serait trop sage : on préfère être lâche Et manger du prochain, sans trève, sans relâche ! Encor si le mangeur de prochain ne mangeait
Que celui dont je parle, —et qui n’a pas sujet
De se plaindre, après tout, de son sort à voix haute, Ayant perdu ce droit, Iui-même, par sa faute. —
Mais de chère plus fine il se montre friand,
Le lâche ! Il faut le voir, obséquieux, riaut, Complimenter la mère et la sœur et la femme D'un ami, puis courir, (tant la candeur l’affame ! } Deux minutes plus tard, dans un cerele voisin, Les déchirer, les perdre à jamais, lassassin !
À ses yeux ‘“ la beauté, devant qui tout s'incline,
“ Ne peut faire autrement que d’être Messaline …” “ Aussi, plus que Don Juan il n’est point ravisseur,” “ Puisqu’à genoux vers lui se traine votre sœur...” “ Votre fille est bien près d’une chute honteuse.….” * Et sa mère lui sert de vile entremetteuse.….”
Evidemment j'en passe ! O mon ami, sais-tu
Qu'on peut perdre une femme à nier sa vertu,
Comme on peut perdre un homme à nier son courage ? L'une et l’autre, voyant un défi dans l’outrage, Méprisant le danger, sont guidés par l’orgueil ;
Ils s'exposent.…. et vont se briser sur l’écueil.
Sais-tu que la plupart des louches renommées Nont faites par ces gens aux langues affamées
De scandaleux rapports, dont le plaisir normal
Est de nier le bien et proclamer le mal ?
En outre, suis ces gens dans leur propre conduite : Leur carrière d'horreurs n’est souvent qu'une suite.
As-tu songé jamais au sort des malheureux
Que cloue à son gibet l'opinion publique
Qui, jugeant sans appel, ne veut pas de réplique
De ceux qu’elle condamne aux maux les plus affreux ? Oh ! pour ma part, j'y souge, et c'est ce qui m'engage À censurer partout la haine et son jangage.
Pourquoi done nous plait-il de nous laisser berner Par ces gens sans pitié, qui veulent gouverner L'opinion publique au gré de la folie,
Du vice ou de la haine ? O quelle anomalie :
L'Etat punit le vol, l'effusion du sang ;
Le meurtre moral reste un jeu fort innocent !
Je semble intéressé, dans mon acrimonie,
A voir la médisance avec la calomnie
(Qu'en tout lieu de mon rire ardemment je poursuis) Proscrites de nos mœurs; et c’est vrai, je le suis !
Je suis intéressé pour celui qui se voue
À haïr son semblable, et dont l'acte l'avoue.
Je suis intéressé, de bon cœur, pour celui
‘Qui vous charge de torts si votre étoile a Jui
Plus que la sienne ; ou bien, qui vous garde rancune, Quand vous avez tout fait pour qu'il n’en ait aucune Je le suis pour celui qui, n'ayant pas d'honneur,
Met à déshonorer les autres son bonheur.
Jen ai tant vu souffrir d'envieux ! race immonde Qui se dit toujours prête à refaire le monde,
Et j'en vois tant souffrir ! “ sans qu'ils l’aient mérité,” Qu'en devoir je leur fais don de ma charité ;
Au risque d'en manquer quelquefois pour moi-même, J'en aurai pour chacun, qu'on me haïsse où m'aime —
— Ainsi pensait l'ami porté dans le tombeau.
Lui, de qui l'avenir pouvait être si beau !
Il eût pu figurer dans la plus hante sphère De la société, s’il eût dit : Je veux faire Mon profit des talents dont le ciel me dota ; Mais pour lui figurer, c'était un Golgotha !
Il refusa toujours, par le mot “ impossible,” Toute affaire d'éclat. N’étant point insensible
Aux attraits du plaisir d’un monde turbulent,
Il rechercha les bals ; et s'y montrait galant,
Fort empressé, surtout auprès des jeunes filles, Qu'il aimait voir briller dans les joyeux quadrilles.
Tout alla pour le mieux jusqu'à ses vingt-cinq ans, Age où, pour la patrie, 1l fut requis aux camps.
Ce fut là qu'il apprit à pratiquer l'opprobre
De n'être, pour calmer ses ennuis, jamais sobre !
De retour au fover, il ne vit plus d'amis.
Nous craignimes, messieurs, de nous voir compromis {
Fourtant, dès que Bacchus de sa grande aile efHleure Un homme, croyez-nr'en, à mes amis, c’est l'heure Où cet homme à besoin du bras de l’amitié.
Nous le laissämes seul : il nous faisait pitié …
Aussi, quand il disait : “ je sors peu... j'étudie….” Je sentais un reproche à notre perfidie !
Du reste 1] jugeait bien le monde. Il eut le tort D'aimer trop ses amis. Il ne serait point mort Ni tôt, s’il eut suivi la maxime piquante :
Se choisir un ami, se choisir un melon, Demande même soin : pour en trouver un bon, Il faut, de l’un et l'autre, en éprouver cinquante.
Hélas ! de notre part plus de fraternité, De la part de chacun un peu de charité, Eût fait aimer la vie à cet homme capable De se sacrifier pour la foule coupable,
Et qui, de désespoir, força sa passion Naissante à lui servir de consolation !
Il n’est plus... cet ami que nous sacrifiâmes
Trop promptement peut-être aux dégoûts de nos âmes ! Il est mort, m'a-t-on dit, en se plaignant de nous. Pour réparer nos torts, tombons tous à genoux
Et prions pour son âme, amis, sur cette tombe
Que nul ne quitte au moins sans qu'une larme y tombe.