AU COURANT DE LA PLUME
(A mon ami L. W. T')
Depuis que j'ai reçu votre dernière lettre,
Bonne autant qu'entre nous toute épitre peut l'être, Un ami généreux, récemment revenu
D'Europe, m'a fait don d’un ouvrage inconnu
De moi jusqu'à présent : Musset, en dix volumes ! Depuis que je le lis, si vous voyiez mes plumes.
Spectatum admissi, risum lenealis...?
Oh! mais n’en riez point... Ces pauvres vieux outils Ne pourront plus servir qu’à cette poésie
Ecrite par devoir ou bien par courtoisie ;
Hors de là, cher ami, je veux, pour m’amuser,
Des plumes d’un chacun à l'avenir user.
Celle dont je me sers ici, pour vous écrire, N'est pas à moi.—J’avais bien besoin de vous dire Cela! Vous était-il impossible de voir
Que, cette plume-ci, je n'ai qu'à la mouvoir Pour qu'elle écrive, écrive... au delà de l'attente De la main qui la mène ?— Elle avait pour grand-tante
Celle qui, pour son maitre, écrivit Namouna.
Vous l'avez reconnue, à son air ? Elle n’a
Jamais connu la saine, encor moins la cheville,
Je l'ai prise à Musset. Nans qu'on dise qu'on pille, Peut-on, chez un ami, comme au Gouvernement, N'emparer d’une plume ? Eh! bien certainement.
Or donc, je lis Musset. Je lis, si l’on appelle
Ainsi ce que je fais depuis un mois : j'épelle,
Pour avoir plus longtemps à jouir, vers par vers,
Les œuvres d’un poète aimé, qu'on dit pervers.
Je lis done par besoin d'imprévu, pour connaître
Un demi-dieu de plus, m'en faire un nouveau maitre.
Je l'achève. Sans être aujourd’hui moins qu'avant Un rimailleur sans nom, une ombre de savant,
J'ai vu—me croirez-vous ? des taches à l’étoile. Mius l'étoile a filé... la mouche est dans la toile =. —-L'arignée a sa proie ! O! c'est peu généreux,
Peu brave... mais qui donc, de nos jours, est plus preux?.
Tous les moyens sont bons, pourvu que l’on arrive Au but. Qu'est-ce que voir un homme à la dérive,
Qrand le vaisseau qu'on monte est tout puissant et fort ?
Mais rien … un passager sur ceiit fait un effort, Et lui jette deux fois son poids de bonts de corde. Le malheureux se noie ou par miracle aborde.
Ainsi je vois le monde : On se fait air d'amni,
On se presse la main d'un bras bien raflermi :
On ne la prête point. On s’en sert parfois même Contre un frère qu'on hait et qui pense qu'on l'aime Mais, c’est assez te plaindre, 6 folle du logis.
Tu rugirais bientôt, c'est laid quand tu rugis.
Revenons à l'ami. J'ai fait taire ma folle.
Musset, j'allais vous dire, était de pâte molle,
Pâte azyme au pétrin. Le pétrin, c'est son temps.
Il lui sacrifia ses beaux jours, son printemps ;
Puis, l'automne venue, il travaille, élahore
Encore pour son temps, qu'il aime et qu’il abhorre.….
Il abhorra son siècle autant qu'il sut l'aimer,
En cajolant ses mœurs qu'il pouvait réprimer ; En ne disant jamais le fond de sa pensée
Sur sa foi, qu'avec crainte et comme malgré lui; En indiquant, hélas! le danger ayant fui
Ou le mal était fait, trop tard la panacée,
Sur le ton qu'Archimède a dit : Je l'ai trouvé, Que Galilée a dit: e pur si muove, Musset aurait pu dire à son temps bien des choses,
Qui n'eurent méme point le destin qu'ont les roses. Il a préféré mettre, hélas! les points aux :
Que de dire à son temps: J'ai la foi ! crois aussi.
Tout en restant fidèle aux points, aux apostrophes, Musset nous eut laissé de bien sublimes strophes, * Nil eut pu se plier à l'étude qu'il faut
Quand le doute entre au cœur, quaud la foi fait défaut. I] ne l’a point voulu, crainte du ridicule,
Et le grain dans son champ est demeuré fécule !
Pour ètre de son siècle avant d’être à son cœur, Musset voila sa foi d’un sourire moqueur.
De l'examen qu'on fait de ses œuvres, résulte L'opinion qu'exprime avec nous l'ami Sulte :
Musset avait la foi: mais pour suivre et flatter Son temps qui ne l’eut pas, il voulait se l’ôter.
Musset, en bourrelant de doutes sa grande âme, Arriva lestement à l’abus de la femme,
De l’absinthe, et sa tête, on m’assure, en souffrit. Dieu-fait-homme gênait chez lui l’homme et l'esprit ; Il en fit. ce qu’en font trop de sots.. le dirai-je ?.… Un faux dieu que pour vivre acclame le saint-siège.
Les aberrations de l'esprit de Musset —Mais il disait, j'espère, autrement qu'il pensait— Ne furent pas le fruit, j'en ai la certitude,
s2 MES VERS
Ni de sa piété, ni de sa longue étude De la théologie. 11 fut libre-penseur, Ecrivain libre... aussi fut-il un grand farceur !
Comme écrivain poète il reste inimitable.
Je le trouve partout, en tout, bien délectable,
Bien sans cérémonie auprès de son lecteur.
N'il est long quelquefois, c'est au moins sans lenteur ; Il dit longuement bien ce qu'il dit ; il s'exprime Toujours par ie bon mot, quitte à froisser sa rime.
Il nous fait, tres souvent, des rimettes...—pardon
De ce mot de patois : mais monsieur Oscar Dunn N'en saura rien, j'espère...—il nous fait des rimettes Qui font monter le rouge aux candides pommettes Des femmes! D'hiatus il semble peu mesquin ;
C’est comme dans les vers du journal d’F. A. Quinn.
Mais piquons au plus court... Musset fut un génie
Qui de parler en vers eut l’étrange manie.
Ses vers nous font l’effet de jeunes élégants
Qui viendraient dans un bal en pantoufles, sans gants. On ne les laisse pas (ses vers) aux mains des femmes ; Ils les pervertiraient, (2) dit-on, à les infâmes…
Terminons. Ni Musset franchement put douter De l’hôtesse du corps, qui lui fit tant gouter Les douceurs du Parnasse, il manqua de logique.
Pour moi, sans l'instrument il n’est point de musique, Nans ton âme, Ô Musset ! aurais-tu fait les vers Que j'ai là, devant moi, que chante l'univers ?
Il avait du talent: voilà pour son éloge ;
Il avait un grand cœur: voilà ce qui le loge
À jamais dans le mien. Ses principes sont faux Nur l'âme et sur Jésus; ses vers ont leur défants ; Mais tel qu’il est je Paime : il va bien à l'époque Où je suis de la vie. Aussi bien je me moque
Des sermons d’un bedeuu qui vient de m'annoncer Que, pour sauver mon âme, il me faut renoncer Aux goûts extravagants que j'ai pour la lecture D'un auteur à l’Index… Je tiens, par ma nature, Quelque peu de la femme et beaucoup de l'enfant : J'aime à voir, à toucher ce que maman défend.