CHAPITRE VIL
ODESSA
Je manque de rester en route. — L'hôtel Saint-Pétersbourg : les lits sans draps. — Alexandre Dumas. — La statue du duc de Richelieu. — Le canon du Palais- Royal.— Les corsets d'Odessa. — Le cirque : Baron en clown.— Les bains de boue.— Le chat noir et Monsieur Salis.— Café concert.— Départ d'Odessa.— Chemins de fer américains, russes, français. — La locomotive est essoufflée. — Ungham, frontière russe. — Déjeuner à la fourchette. — Anecdote sur une princesse.
i" septembre. — Levé, comme d'habitude, avant l'aube, je regardais, paresseusement allongé sur mon canapé-lit, passer le paysage plus animé depuis notre départ de Kiev; ici des champs de soleils nous montrent leurs faces épanouies; plus loin les maïs aux épis gonflés de graines; des chevaux attachés à un piquet font le manège en foulant les gerbes de blé. Le train
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s'arrête à une station de pauvre apparence et le conducteur me fait comprendre que c'est une bifurcation et qu'il faut attendre l'arrivée d'un autre convoi.
Un samovar installé sous une tente attire mon attention et je juge qu'un verre de thé ne me sera pas désagréable comme déjeuner du matin. Je descends et, pendant que je me brûle en essayant d'ingurgiter le liquide bouillant, le train attendu arrive et me coupe la retraite , tandis que le nôtre donne le coup de sifflet du départ!
Il fallut escalader le train encore en marche, le traverser par l'une des terrasses et je m'accrochais au dernier wagon du nôtre qui était parti sans m'attendre. Je traversai tout l'intérieur des voitures pour retrouver Siertah qui ne s'était pas réveillé.
Me voyez-vous condamné à rester vingtquatre heures dans cette gare inhabitée! Il est vrai que le thé aurait eu le temps de refroidir.
Nous entrons dans lesgreniersd'Odessa,
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c'est-à-dire dans des vastes plaines tout en chaumes, la récolte étant faite. On rencontre des bandes de chevaux conduites par quelques cavaliers; elles galopent sur des routes couvertes de poussière et croisent des chariots qui ne craignent pas d'accrocher ou de verser, les chemins n'ayant ni fossés ni limites.
Ces chariots sont d'une construction particulière; deux paires de roues réunies dans la longueur par des grands bâtons qui s'allongent ou se raccourcissent suivant le volume des colis à transporter.
Nous nous épongeons sous un soleil ardent, et, amère dérision ! nous croisons des vagons chasse-neige rangés le long de la voie.
Les nuages de poussière augmentent :
il est grand temps d'arriver si nous ne voulons pas, malgré le secours du cabinet de toilette, ressembler à des ramoneurs descendant d'une cheminée. Le train s'arrête : nous sommes à Odessa.
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Une calèche nous conduit à l'hôtel Saint-Pétersbourg et le Français qui nous reçoit a soin de nous installer dans des chambres confortables, j'entends comme fauteuils, car je ne vois pas de draps dans le lit. Je disais tout à l'heure qu'on finirait par s'habituer à coucher dans un mouchoir; ici le mouchoir lui-même fait défaut.
Mais Siertah me console en me montrant le tarif accroché au mur : « Deux draps et une taie; coût : soixante kopecks. »
Il n'y a pas longtemps que les Russes se sont décidés à croire à l'utilité des lits, et, si mes souvenirs sont exacts, c'est Alexandre Dumas qui racontait que, reçu par un grand seigneur, peut-être l'Empereur lui-même, comme celui-ci lui demandait s'il était satisfait de sa chambre à coucher: « Très satisfait, sauf qu'il manque un lit. — C'est vrai, les Français couchent dans des lits. » Et on remue tout Saint- Pétersbourg pour avoir un lit. Le lende-
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main : « Vous êtes content? — Il manque un matelas. « Nouveau remue -ménage pour avoir des matelas. Le surlendemain :
« Enfin, vous êtes satisfait? » Et Dumas, à voix basse : « Il n'y a pas de draps! »
Une fois débarrassés de la poussière récoltée en chemin de fer, nous descendons à la salle à manger, et nous déjeunions pacifiquement quand un coup de canon ébranle les vitres pendant que toutes les horloges sonnent midi. « Je ne me croyais pas si près de la Cour des Comptes, dit Siertah, en pensant au canon du Palais- Royal. »
Puisque nous parlons canons, un boulet français vint se planter, en i852, dans le piédestal de la statue qui orne la promenade d'Odessa, et il est resté enchâssé dans la pierre.
Sur le socle de la statue, on lit : « Duc de Richelieu, gouverneur d'Odessa, i8o3- 1014. » Étranges rapprochements de l'Histoire!
JM
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Remis de notre émotion, nous sortons pour visiter la ville. La promenade qui domine la mer vaut bien la promenade des Anglais, à Nice, et la vue sur la mer Noire, pour le moment parfaitement bleue, mérite tous nos éloges, d'autant plus qua nos pieds nous avons le mouvement des navires qui encombrent le port. Mais sortez de cette promenade; vous tombez dans des grandes rues tirées au cordeau et dans lesquelles on ferait cuire des œufs.
Je cherche un marchand pour remplacer ma blague volée à Kiev, mais je ne trouve que des articles de Paris. A grand'peine, je déniche dans un bureau de tabac de bas étage un article du pays, qui n'est qu'une vulgaire poche en cuir avec des cordons garnis de coquillages : le tabac est toujours la mousse jaunâtre avec laquelle j'avais fait connaissance à Kœnisberg.
Nous retournons à la promenade placée sous les auspices du duc de Richelieu; elle commence à devenir animée; la musique
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militaire s'installe et elle jouera jusqu'à dix ou onze heures du soir.
Mesdames les habitantes d'Odessa se promènent et leur regard est moins calme que celui des rares Moscovites que j'ai pu apercevoir. Mais je suis obligé de leur faire un reproche : leurs corsets ne viennent certainement pas de Paris.
Que faire, le soir? Une affiche annonce une représentation au Cirque : « Va pour le Cirque, dit Siertah en gémissant et en regrettant son lit! » Nous prenons un drojki et bientôt nous sommes assis dans un établissement en planches ressemblant à tous nos cirques de foire. De plus, le spectacle est servilement copié sur la dernière création du Cirque d'Hiver : la toile caoutchoutée que l'on remplit d'eau. Seuls, les clowns paraissent drôles, mais une certaine discussion qui fait beaucoup rire nous échappe, les clowns ayant le tort impardonnable de ne pas parler français : nous en distinguons un cependant en habit noir
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qui, dans ses intonations imite... Baron, notre Baron des Variétés! « Quel honneur pour moooâ! Ah! quel honneur! » dirait notre excellent comique s'il savait qu'il a des élèves... au Cirque d'Odessa!
En rentrant à l'hôtel, un domestique nous apporte le thé, et, négligemment, je lui dis : blagadari « merci ». Il paraît que on n'est pas habitué à remercier les valets dans ce pays-là; mon homme qui s'en allait se retourne tout d'une pièce et me fait un salut jusques à terre.
Et nous couchons dans des lits, avec un supplément de 60 kopecks : Vous savez?
Les deux draps et la taie. Mais comme les voyageurs se déshabillent rarement, puisqu'ils méprisent l'usage des draps, on a négligé de mettre des rideaux aux fenêtres.
Siertah a sa chambre donnant sur la rue, et les rues sont assez larges pour ne pas être vu d'en face; mais moi qui ai ma chambre du côté de la cour, c'est bien différent et je suis obligé de ne me déshabiller
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qu'après avoir soufflé la bougie. Il est vrai que je la rallume ensuite pour lire le journal français d'Odessa, où je vois que nous ne sommes pas brillants comme mouvement commercial : « Entrée : un navire français contre 17 anglais; sortie : un navire français contre 27 anglais ».